Politique

Maroc : la fusée Aziz Akhannouch

Réservé aux abonnés | | Par - à Rabat
Aziz Akhannouch lors d’un meeting du RNI à Dakhla, le 23 février.

Aziz Akhannouch lors d’un meeting du RNI à Dakhla, le 23 février. © Vincent FOURNIER/JA

Première fortune du royaume et inamovible ministre de l’Agriculture, il a transformé le Rassemblement national des indépendants, qu’il préside depuis trois ans, en machine de guerre en vue des élections de 2021. Enquête sur une stratégie menée au pas de charge sous l’impulsion d’un homme pressé.

Son surnom ? Super Akhannouch. À bord de son jet, un Bombardier, l’homme politique et businessman peut commencer sa journée par une visite de terrain à Dakhla, puis enchaîner avec une réunion au ministère dans l’après-midi, à Rabat, sans oublier les dossiers expédiés en plein vol.

À l’échelle d’une semaine, le marathon est encore plus vertigineux. Exemple, il y a quinze jours : séances au Parlement mardi et mercredi, conseil de gouvernement jeudi, puis crochet par Abidjan pour assister à l’ouverture du Salon de l’agriculture et, enfin, bureau politique à Guelmim et meeting à Sidi Ifni le week-end. « Suivre son rythme demande un effort surhumain, confie un collaborateur. Heureusement que ce n’est pas le même entourage qui le suit partout. »

L’agenda est réglé comme du papier à musique. Le moindre retard est lourd de conséquences pour celui qui chapeaute trois départements ministériels stratégiques, un parti politique dont il faut revitaliser les sensibilités, tout en gardant un œil sur son entreprise, l’un des plus grands conglomérats du royaume.

« Akhannouch passe très rarement plus de trois nuits dans la même ville. C’est un homme qui sait optimiser la moindre minute avec cette impressionnante capacité de changer de logiciel, poursuit notre source. Il est dopé par cette volonté de faire au mieux pour réussir sa mission. »

Déploiement régional

Cette cadence au pas de charge, Aziz Akhannouch a su l’imposer au Rassemblement national des indépendants (RNI), complètement métamorphosé depuis qu’il en a pris les rênes, en octobre 2016. Au lendemain de son élection, le président des « bleus » a entamé un marathon dans les douze régions pour dessiner avec son staff La Voie de la confiance, un livre-manifeste où le parti de la colombe décline son idéologie et les grandes lignes de son programme.

Sillonner les régions est devenu depuis un exercice obligé pour le bureau politique. Après Guelmim, il est attendu à Laayoune ce mois de décembre, dernière escale pour boucler son deuxième tour du Maroc. « À l’occasion de chaque réunion du bureau politique, nous ­organisons un grand meeting régional, explique Mustapha Baitas, directeur central du RNI. Et nous en profitons pour tenir le congrès régional de l’une de nos ­structures annexes. »

C’en est fini de cette image et de ce mode de fonctionnement de parti de notables qui ne s’activait qu’à la veille des élections

En la matière, le parti a accompli en trois ans ce qui n’avait pas été réalisé en plus de quarante ans d’existence : une douzaine de « filiales » du RNI existent désormais. Le parti de la colombe dispose de son organisation de jeunesse et d’une structure pour les femmes. D’autres sont consacrées à des corps professionnels, comme les avocats, les ingénieurs, les experts-comptables, les enseignants… et même les chauffeurs de taxi.

« C’en est fini de cette image et de ce mode de fonctionnement de parti de notables qui ne s’activait qu’à la veille des élections. Aujourd’hui, nous sommes en permanence en contact avec les citoyens », insiste Baitas.

Carte caritative

Ce travail de proximité porte ses fruits. Non seulement le nombre d’adhérents a explosé – il frôle désormais les 180 000, dont près de 100 000 militants actifs – , mais le parti arrive également à rallier des structures indépendantes, comme ­l’Association marocaine du secours civil (AMSC). L’ONG, qui s’était distinguée au ­lendemain d’un incendie dramatique à Témara, en 2015, est passée dans le giron du parti d’Akhannouch ­l’année dernière.

« Nous avons été approchés par deux autres partis ­politiques, mais nous savions que seul le RNI respecterait notre liberté d’action et ­d’initiative », explique Brahim Raji, lui-même dans la Chabiba [l’organisation de jeunesse] de l’Istiqlal, avant de devenir RNIste.

« En 2016, l’AMSC avait gelé ses activités pour éviter toute récupération politique, poursuit cet « akhannouchien » pur sucre. Aux prochaines élections, nous serons à 100 % avec Aziz, jusqu’à la dernière minute. » Une loyauté légitime : son association, qui avait du mal à trouver une salle pour organiser un petit événement, a pu ouvrir 109 branches à travers le royaume et mener des actions encore plus ambitieuses que par le passé.

Distribution de denrées alimentaires, rénovation d’écoles, manifestations sportives et culturelles pour démunis ou handicapés… L’AMSC a même appuyé une autre structure historique du parti (l’association Al Hamama) pour soumissionner aux colonies de vacances financées chaque été par le ministère de la Jeunesse, cassant ainsi le quasi-monopole des associations proches du Parti de la justice et du développement (PJD), jusque-là seules à être suffisamment structurées pour bénéficier de cette manne publique.

Accent sur le monde rural

Rivaliser avec le parti islamiste sur le terrain social est le défi que cherche à relever le RNI. Pour renforcer son maillage territorial, le parti a lancé au début de novembre, à Demnate, une tournée de précampagne intitulée « 100 jours, 100 villes ». Le format est inédit. Deux membres du bureau politique au moins sont dépêchés dans une bourgade – à raison de trois villes chaque week-end – pour une rencontre avec 300 citoyens répartis en une quinzaine d’ateliers thématiques.

« Le mot d’ordre est d’aller à la rencontre de tous les citoyens quelle que soit leur sensibilité politique, explique l’un des coordinateurs de l’initiative. Écouter leurs demandes, leurs priorités et leurs propositions, qui ne sont pas forcément les mêmes que celles que l’on entend dans les grandes villes ou dans le monde rural. »

La restitution des travaux issus de ce périple permettra au parti de dégager des problématiques transversales et de les prioriser

Au-delà de l’image de proximité que le parti veut se donner pointe l’enjeu électoral : en 2030, 40 % des Marocains habiteront dans des villes moyennes. Aussi, des bourgades ne figurant pas sur les cartes usuelles, comme Lekliaa, dans la périphérie d’Agadir – 100 000 âmes, un réseau d’assainissement inexistant et un taux de criminalité hors normes – , seront sous les feux des projecteurs.

La restitution des travaux issus de ce périple permettra au parti de dégager des problématiques transversales et de les prioriser, mais aussi d’élaborer des programmes à la carte aux communales de 2021. Le RNI, qui ne cache pas son ambition de couvrir toutes les circonscriptions, profite aussi de cette tournée pour renforcer ses troupes en recrutant de nouveaux militants et en repérant de futurs candidats.

Nadia Fettah, minsitre du Tourisme.

Nadia Fettah, minsitre du Tourisme. © MAP/AICP

Aimant à technocrates

Le périple devrait se prolonger jusqu’en juin 2020. Durant les prochains mois, tous les cadors du parti seront mobilisés. Même les ministres écartés lors du dernier remaniement ont été maintenus au bureau politique pour s’assurer de leur implication. En plus des piliers historiques du parti, comme Rachid Talbi Alami et Mohamed Aujjar, de récentes recrues, telle Lamia Boutaleb, se prêtent au jeu.

La preuve, aussi, que le RNI a su transformer l’essai avec les technocrates qui l’ont rejoint, d’abord comme ministres, avant de devenir de fidèles adhérents impliqués dans le quotidien de la formation. Nawal Moutawakil, Moncef Belkhayat, Mohamed Boussaid, Moulay Hafid Elalamy et même Aziz Akhannouch étaient loin de la politique avant de se transformer en fervents supporters des « bleus ». Le recrutement récent de Nadia Fettah, ministre du Tourisme, et de Mohamed Benchaaboun, ministre des Finances, confirme le statut d’« aimant à technocrates » du parti.

Pour rester au plus près des élites et repérer les compétences, le parti et son président n’hésitent pas à se rapprocher des think tanks et même à soutenir la création de nouvelles fabriques à idées. Aziz Akhannouch a épaulé sans sourciller deux de ses collaborateurs d’Akwa – son groupe – pour lancer l’an dernier Le Cercle des patriotes, rebaptisé depuis Al Mountada.

« Nous travaillons pour Si Akhannouch, certes, mais nous ne sommes pas membres du RNI et nous tenons à notre indépendance, car notre objectif est de rassembler les cadres qui ne veulent justement pas être encartés politiquement », détaille Ghassane Benchekroun, l’un des fondateurs. « Il n’empêche que nous nous sentons plus proches du projet de société porté par le RNI que de celui des autres formations politiques », poursuit celui qui occupe le poste de directeur financier dans Akwa Group.

Le holding d’Aziz Akhannouch est aussi, depuis deux mois, l’un des principaux donateurs du think tank Amadeus, où le ministre a placé au passage trois des siens au conseil d’administration. Que ce soit dans les salles de conférences des palaces luxueux ou dans les locaux délabrés des bourgades du Maroc profond, le RNI d’Aziz Akhannouch veut se rapprocher de tous les Marocains. Il reste à convertir toutes les personnes touchées et sensibilisées en électeurs. C’est tout l’enjeu de la stratégie d’un parti qui entend détrôner l’invincible PJD.


#PresidentAkhannouch

Il a sauté le pas pour faire enfin son entrée dans la politique 2.0. Au début de novembre, Aziz Akhannouch a posté sa première vidéo sur Instagram. Son entourage s’est attaché à ce que le compte soit immédiatement authentifié et certifié par le réseau social. « Toutes les pages sur Facebook ou sur Twitter sont soit fausses, soit créées à l’initiative de fans », explique un collaborateur.

Dans son premier post, le ministre et chef de parti explique avoir créé ce compte pour être plus proche des jeunes, et recueillir leurs opinions et leurs idées. Trois publications plus tard, Aziz Akhannouch est suivi par plus de 31 000 personnes. Lui, en revanche, n’est abonné qu’à un seul compte : celui du RNI, qui a trois fois moins d’abonnés malgré ses 300 publications. Une confirmation, s’il était besoin, que le principal atout du parti n’est autre que son président lui-même.

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