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Cet article est issu du dossier «La Tunisie face au terrorisme»

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Défense

Lutte antiterroriste en Tunisie : avec les chasseurs de mines de Bizerte

À Bizerte, exercice de sondage, à la recherche d’engins explosifs. © photos : Ons Abid pour ja

Pour désamorcer les engins explosifs disséminés par les groupes terroristes dans l’Ouest, le pays s’est doté d’un centre d’excellence. Nous l’avons visité, en exclusivité.

Son pied s’abat lourdement sur la terre. Un son aigu retentit. « Vous voyez, là, ça sonne, relève le colonel Ahmed Ben Abdallah dans un demi-sourire. Dans la réalité, ça aurait explosé. » Bienvenue dans la routine mordante de l’équipe de déminage du 61e génie tunisien ! Sa base, dans la région de Bizerte (Nord), accueille depuis juin 2015 le premier centre d’excellence de lutte contre les mines et engins explosifs improvisés (IED). Huit cents soldats y ont déjà été formés.

Derrière le colonel de 46 ans qui dirige cette structure militaire ultraspécialisée : ciel bleu et champs d’oliviers. Ici, tout est contraste. La vue plonge au loin sur la plénitude du lac de Bizerte, dont le chenal se jette en Méditerranée. Sans un bruit, une colonne d’hommes kaki se plaquent au sol. À sa tête, un jeune lieutenant plante un drapeau de signalisation orange et sonde la terre. Sa vie tient à la précision de ses gestes. « En levant le poing, il stoppe toute une compagnie. Dans quelques semaines, il sera sur le terrain », souligne son supérieur.

Réalités du terrain

« Mon colonel, nous avons détecté un camp terroriste derrière ces buissons après avoir clarifié la route et sécurisé la zone, l’aviation nous appuie », rapporte le lieutenant. Le scénario est censé se dérouler sur le mont Salloum, à proximité du massif de Chaambi, près de la frontière algérienne. Deux groupes armés y sévissent : la katiba Okba Ibn Nafaa, affiliée à Al-Qaïda, et Jund al-Khilafa, proche de Daesh.

Âgé de 26 ans, le lieutenant a déjà passé deux ans dans la région, près de Kasserine. La « zone rouge » dans le jargon militaire. Jusque-là « homme de fouilles » muni d’un simple détecteur, il s’apprête à devenir « opérateur », un artificier démineur apte à manipuler et neutraliser tout type d’IED. « C’est nécessaire d’apprendre la technique et d’acquérir de la confiance », lâche-t-il.

À peine plus âgé mais après quatre ans sur ces théâtres d’opérations, le sergent en chef est lui aussi déjà en prise avec les réalités du terrain. Comme beaucoup, il s’est retrouvé là presque par hasard, grâce à ses bonnes notes et à son esprit scientifique. « On apprend toujours dans ce job, c’est un défi permanent entre “géniaques” [comme ils se surnomment entre eux] et terroristes. » Un défi, un sacerdoce. « No girlfriend ! » plaisante-t-il. Ses camarades rient en chœur.

Sur la base du 61e génie tunisien, qui accueille depuis juin 2015 cette première structure ultraspécialisée. © Ons Abid pour ja

Avant 2011, il y avait une opération tous les cinq ans. Depuis, ce nombre a été décuplé

« Le phénomène jihadiste n’est pas nouveau, même s’il faisait l’objet d’un black-out médiatique sous Ben Ali, assure Jean-François Daguzan, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. La révolution s’est accompagnée d’un temps de latence où l’État a fortement flotté. Au départ, on a pu observer une forme de complaisance vis-à-vis des mouvements radicaux, et l’armée n’était pas prête. » La défense a donc dû se réorganiser à marche forcée. « Avant 2011, il y avait une opération tous les cinq ans. Depuis, ce nombre a été décuplé », renchérit Alya Allani, chercheur à la faculté de La Manouba.

Et le mode opératoire des insurgés a évolué. Le colonel Ben Abdallah en sait quelque chose : en 2013, alors qu’il participe à la fouille d’une cache dans l’Ouest, un membre des forces spéciales de la garde nationale fait le pas de trop. Une mine lui sectionne le pied. À ses côtés, le colonel n’est que légèrement blessé par des fragments. Il retourne sur le terrain dès le lendemain.

Les forces de l’ordre et de sécurité sont les premières victimes des groupes armés et de leurs munitions. Il aura fallu l’été 2013 et une terrible embuscade à Chaambi pour que les autorités prennent la mesure de la menace. Huit soldats sont alors retrouvés égorgés et mutilés. La population est sous le choc. Mais, un an plus tard, l’armée y fait face à sa plus grave attaque depuis l’indépendance. Mitrailleuses et lance-roquettes RPG font 14 morts et 20 blessés.

La plupart des bombes posées par les terroristes sont artisanales. © Ons Abid pour ja

Au-delà de cette zone, les mines et explosifs circulent depuis la révolution. Notamment via la Libye voisine, où l’arsenal de Kadhafi est progressivement dispersé. Les frontières est sont restées poreuses jusqu’à la création d’une digue censée faire obstacle aux trafics début 2016. Côté algérien, la sécurisation est bien plus efficace, mais les groupes armés parviennent à aller et venir de part et d’autre de la frontière, assure le colonel.

Si Chaambi a été décrétée zone militaire fermée, la menace n’a toujours pas été endiguée. Les IED y font encore des victimes, parfois civiles. Début octobre, une explosion a tué deux soldats en pleine opération de ratissage et en a blessé plusieurs autres. Phénomène nouveau : le dispositif a été actionné à distance. Selon nos sources, ce même mode opératoire pourrait également avoir été utilisé le 29 octobre sur l’avenue Habib-Bourguiba, où une femme s’est fait exploser, blessant vingt personnes dont quinze policiers. Une première.

« N’importe qui peut fabriquer des explosifs. C’est l’arme du pauvre ! », s’exclame le colonel Ben Abdallah. « Keep calm, it’s only a bomb », peut-on lire sur le mur de son bureau, tandis qu’une collection d’IED trône sur une étagère. Le modèle le plus répandu à Chaambi ? Deux plaques de bois cerclées de gros scotch, un contact en acier relié à un explosif sous terre : « Ça ne coûte pas cher et on ne le voit pas. » Le militaire empoigne deux tubes blancs reliés à une pile et un téléphone. Remplis d’engrais ou de TNT, ils seraient fatals.


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Tutos sur Youtube

Sur YouTube, les tutoriels sont légion. Le colonel fait défiler des photos : une cour, des sacs de toile et des bidons. « Un atelier de fabrication », explique-t-il. Rudimentaire mais effroyablement efficace. Nombre d’explosifs sont fabriqués à base de nitrate d’ammonium, utilisé en agriculture et accessible à tous. N’importe quel cylindre contenant des clous peut aussi devenir une mine à fragmentation. « Ce genre d’engins pose un vrai problème, on s’attend à y faire face. On doit anticiper », affirme le militaire, laconique.

Les chiffres officiels sont éloquents : entre 2011 et 2012, aucun IED n’avait explosé ou n’avait été neutralisé. Depuis 2013, six membres du 61e génie ont perdu la vie en opération. En 2017, 69 engins ont été désactivés et 29 ont explosé. Signe de la professionnalisation des terroristes ? « On a affaire à des connaisseurs », reconnaît le colonel.

Les forces spéciales ne souffriraient pas de manque de matériel. Armes, moyens de vision nocturne et thermique, kits d’urgence, nourriture, eau… L’équipement standard pèse entre 15 et 20 kg. Jusqu’à 40 pour les missions de 48 heures. Mais d’autres corps sécuritaires, comme ceux de l’Intérieur, ne seraient pas toujours aussi bien lotis. Les syndicats s’en plaignent et réclament des lunettes infrarouges ou des drones.

Les démineurs travaillent la précision de leurs gestes. © Ons Abid pour ja

Guerre asymétique

Classique des guerres asymétriques, l’enlisement est difficile à comprendre pour la population. Les difficultés topographiques sont souvent mises en avant. Même les bombardements ne viennent pas à bout des groupes armés. Des cellules dormantes ont aussi été identifiées dans les villes et hameaux alentour, où les terroristes bénéficieraient de complicités. Obtenues sous la menace, jurent les militaires, tout en regrettant le manque de coopération de certains.

Autre défi : repérer les déplacements d’insurgés au sein des populations, même s’il semble que les groupes aient cessé de mener des actions d’envergure en dehors de leur zone. L’opération ayant conduit à la mort de Lokman Abou Sakhr, chef de la katiba Okba Ibn Nafaa, à Gafsa en mars 2015, a marqué le dernier mouvement d’une telle ampleur officiellement enregistré. Mais les terroristes s’adaptent constamment. « On se sent épiés. On sait qu’ils observent nos méthodes, parfois avec des jumelles HD », confie un gradé. Grâce à son centre d’excellence, le colonel Ben Abdallah compte bien conserver un pas d’avance sur eux.


Les failles du renseignement

Le centre de Bizerte possède un laboratoire d’analyses, où empreintes et ADN sont prélevés sur des échantillons revenant de la « zone rouge ». Les informations sont transmises aux services de renseignement pour remonter à l’origine des réseaux. « Si on peut arriver au numéro 1, ou 2, ou 3… », espère le colonel Ben Abdallah. Sur ce terrain, la coopération entre voisins est capitale, d’autant que la plupart des cadres des groupes qui frappent dans l’Ouest sont passés par l’Algérie. Pourtant, selon un membre des forces spéciales, la Défense tunisienne serait moins performante dans le domaine du renseignement que l’Intérieur.

De nombreuses voix soulignent la nécessité de créer une agence commune. « On devrait privilégier le renseignement, estime un soldat de Chaambi. Mais nos généraux veulent que nous restions en montagne, malgré le danger, et que nous fassions des ratissages pour harceler les jihadistes, malgré nos timides succès. » Il critique le « manque d’expérience de l’armée et de stratégie claire du commandement ». Les civils attendent, eux, le démantèlement des structures terroristes et l’assèchement de leurs sources de financement, qu’elles soient locales ou en provenance d’Algérie ou de Libye.


Coups de pouce

Le centre de Bizerte bénéficie du soutien de pays tiers. La France, le Royaume-Uni et les États-Unis contribuent ainsi à former ses instructeurs. Et des stagiaires tunisiens sont envoyés en Europe, notamment en Espagne.

La coordination avec l’Algérie est également déterminante pour le centre, puisque celle-ci dispose désormais d’un droit de suite pour agir côté tunisien. « Son intervention a permis des améliorations », affirme Jean-François Daguzan, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. Enfin, la coopération internationale prend aussi la forme de dons de matériels.

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