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Tidjane Thiam contraint à quitter Credit Suisse, après avoir bouclé sa restructuration

Tidjane Thiam, patron de Credit Suisse, à New York, le 25 septembre 2019

Tidjane Thiam, patron de Credit Suisse, à New York, le 25 septembre 2019 © Mark Lennihan/AP/SIPA

Dans un communiqué publié aux petites heures du jour, ce vendredi 7 février, la banque basée à Zurich a annoncé le départ de son directeur général franco-ivoirien. Remercié pour son « énorme contribution », Tidjane Thiam paie aussi le prix de relations conflictuelles avec le conseil d’administration.

Hier encore, la presse financière britannique et européenne pariait sur une nouvelle victoire – ou un nouveau sursis – pour Tidjane Thiam à la tête de Credit Suisse. Le financier franco-ivoirien, aux commandes de la banque zurichoise depuis mars 2015, avait reçu l’appui de plusieurs actionnaires institutionnels du groupe alors que le marché était inondé de rumeurs au sujet de son départ imminent.

Les gestionnaires de fonds Harris Associates LP (entre 5 % et 8 % du capital de Credit Suisse) et Silchester International Investors (3,03 %) ont publiquement pris son parti, contre une éventuelle éviction par le conseil d’administration de la deuxième banque de suisse (derrière UBS, avec 1 347 milliards de francs suisse d’actifs sous gestion, pour 21,6 milliards de francs de revenus et un bénéfice de 2 milliards de francs en 2018).

« Ni informé ni impliqué » dans les opérations de surveillance

La plus récente cause de frictions entre Tidjane Thiam et le board présidé par l’avocat d’affaires Urs Rohner concerne le scandale d’espionnage qui a éclaboussé le colosse de Zurich en 2019. En effet Pierre-Olivier Bouée, directeur des opérations de Crédit Suisse et bras droit de Tidjane Thiam, avait été licencié, sur fonds de soupçons d’opérations de « surveillance » menées contre deux anciens cadres de la banque : Iqbal Khan, ancien responsable de la gestion de fortune recruté par le rival UBS, et Peter Goerke, ancien patron des ressources humaines.

Si une enquête externe confiée au cabinet d’avocats suisse Homburger AG a innocenté Tidjane Thiam, estimant qu’il n’avait été ni informé ni impliqué dans le déclenchement de ces opérations, l’affaire a secoué la place de Zurich et entaché la réputation de Tidjane Thiam et de la banque.

Mais bien avant cet épisode, les tensions n’avaient pas manqué entre la banque suisse et l’ancien ministre ivoirien, formé à Polytechnique et passé par Mckinsey et le britannique Prudential. Dès son arrivée Thiam a impulsé un vaste plan de restructuration prévoyant « une réaffectation des ressources de certaines activités non essentielles (principalement la banque d’investissement), et le réinvestissement de ces ressources épargnées dans la gestion de patrimoine, principalement à l’échelle internationale », notent Claudia Nelson et Konstantin Yakimovich, de l’agence de notation Fitch.

Une façon de réduire l’importance des activités de banque d’investissement, la traditionnelle machine à cash du groupe de plus en plus exposée à des sanctions et des risques réputationnels. Ces changements ne sont pas passés sans difficultés au sein des équipes de direction, ni au sein du conseil d’administration.

Pertes nettes sur les trois premières années

Le temps de la mise en oeuvre de cette stratégie, Crédit Suisse a enchaîné les résultats négatifs et accumulé les mauvaises performances boursières, qui ont régulièrement fait la chronique sur les marchés financiers européens. Depuis un pic de fin juillet 2015, l’action a perdu plus de la moitié de sa valeur à Zurich. L’hémorragie chez son concurrent UBS, quoique sévère, a été moins importante : environ -40%. Les trois premières années du mandat de Thiam se sont conclues sur des pertes nettes : de -2,94 milliards de francs suisse en 2015 à -948 millions en 2017.

En outre, le gouvernement du Mozambique a déposé le 28 février 2019 une plainte devant la Haute Cour de justice de Londres contre la banque qu’il accuse d’« implication directe » dans la conception des montages financiers qui ont fait plonger la dette du pays. Une affaire qui remonte à 2013, avant l’arrivée de Thiam à la tête de la banque, mais qui a affaibli l’établissement.

Pourtant, sous la houlette de Thiam, Credit suisse est également parvenu à trouver des accords avec la justice américaine dans le cadre de plusieurs procédures concernant diverses malversations datant de la crise financière de 2008, acceptant notamment en 2017 de payer une amende de 5,3 milliards de dollars. Des sanctions qui ont lourdement grevé les bénéfices de la banque, mais permis de boucler l’interminable feuilleton judiciaire du groupe aux USA.

Retour des bénéfices

Le rééquilibrage des activités de la banque se sont fait ressentir dans ses résultats. Les activités de banque privée ont représenté 2,94 milliards de francs suisse de bénéfice avant impôts en 2018, pour un chiffre d’affaires de 8,5 milliards, soit une rentabilité de 35 %, contre à peine 7 % pour la banque d’investissement (614 millions de bénéfice avant impôts pour 8,94 milliards de revenus). La banque d’entreprises a engrangé un bénéfice avant impôts de 1,1 milliard (43 % de marge) et la gestion d’actifs 372 millions (24 % de marge).

Après trois années de pertes nettes, le groupe a engrangé un bénéfice net de 2 milliards de francs suisse en 2018. Son rendement sur actifs a atteint 5,6 % l’an dernier (contre 8,6% pour UBS), contre -2,2 % en 2017.

« Les pertes non essentielles diminuent et les grands problèmes de conduite ont été résolus, ce qui réduit l’incertitude », expliquaient il y a quelques mois les analystes de Fitch, qui anticipaient « une amélioration des bénéfices à partir de 2019, compte tenu des bons résultats obtenus en matière de réduction des actifs non essentiels et des coûts ». « Nous nous attendons à ce que la diminution des pertes d’actifs non essentiels et des coûts de financement contribue à hauteur d’environ 1 milliard de dollars au bénéfice avant impôt de Crédit suisse », avaient-ils ajouté.

Bras de fer

Ces résultats avaient aussi convaincu plusieurs actionnaires institutionnels d’exprimer ouvertement leur soutien à Thiam, allant jusqu’à demander le retrait du PCA Urs Rohner dans ce bras de fer entre les deux hommes.

idjane Thiam (g.), directeur général de Credit Suisse, et Urs Rohner (d.), président de la banque.

Tidjane Thiam (g.), directeur général de Credit Suisse, et Urs Rohner (d.), président de la banque. © Walter Bieri/AP/SIPA

De telles interventions publiques de fonds d’investissement dans la conduite des entreprises sont récurrentes aux États-Unis, dans les salons feutrés de Zurich, la discrétion est plutôt de mise. Forcé à choisir publiquement entre le président de Credit Suisse et le DG que ce dernier avait recruté en 2015, le conseil d’administration du groupe helvétique a opté pour ce dernier et désigné comme remplaçant au poste de directeur général un vétéran de la maison : Thomas Gottstein, recruté en 1999 et nommé en 2016 à la tête de la filiale nationale. Un choix 100 % suisse.

Un temps pressenti pour succéder à Christine Lagarde à la tête du FMI, Tidjane Thiam, premier Africain à diriger une institution financière de la taille de Credit suisse, risque désormais d’être largement courtisé. Y compris dans le monde de la politique ivoirienne, malgré sa détermination affichée à n’avoir « aucune activité politique. »

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