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Amirouche Laïdi

Par - Propos recueillis par Samy Ghorbal
Mis à jour le 29 novembre 2005 à 00:00

Président du club Averroès

Amirouche Laïdi préside et anime le club Averroès, une association de professionnels qui, depuis 1997, se bat pour que les « minorités visibles » soient davantage présentes sur les écrans de la télévision. C’est à ce titre que ce lobbyiste français d’origine algérienne a été reçu, dans l’après-midi du 22 novembre, à l’Élysée, par le président Jacques Chirac, avec les patrons des grandes chaînes. La diversité n’est pas encore vraiment de mise sur les télés hexagonales. De ce point de vue, la France accuse un sensible retard sur le Royaume-Uni, où plusieurs stars de l’information sont issues de minorités ethniques, qu’il s’agisse de Trevor McDonald, le présentateur vedette du journal du soir sur la BBC, qui est noir et natif de Trininad et Tobago, ou de Krishna Guru-Murthy, le présentateur du journal de la mi-journée sur Channel Four, un Indien natif de Madras…

Jeune Afrique/L’intelligent : Quelle lecture faites-vous des événements qui viennent de secouer les banlieues françaises ?
Amirouche Laïdi : Je crois malheureusement qu’ils risquent de creuser le fossé et de renforcer les stéréotypes. On a beau former un jeune issu des cités au meilleur métier du monde, s’il trouve en face de lui un recruteur façonné par les préjugés, il reste sur le carreau. Les talents existent, simplement, on ne leur donne jamais, ou rarement, leur chance. C’est ça qui tue l’espoir dans les banlieues. Quand les petits frères voient leurs aînés bardés de diplômes, avec des bac + 5 en poche, pointer au chômage ou toucher le RMI, ils se détournent de l’école. Ils n’y croient plus.
J.A.I. : Vous sortez d’une entrevue avec Jacques Chirac et les patrons des chaînes de télévision. La crise a-t-elle provoqué un électrochoc ?
A.L. : Avant le début de la réunion, j’étais sceptique. Jacques Chirac a demandé aux patrons de chaîne de faire le point sur la présence des minorités visibles à l’écran. Ils se sont tous livrés à de grands numéros d’autosatisfaction. « Alors, si j’ai bien compris, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes », a dit le président. Puis il m’a passé la parole. J’ai dit que je ne partageais pas du tout l’optimisme des patrons de chaîne ; que j’avais espéré que le volontarisme des dirigeants suffirait à faire en sorte que les écrans reflètent un peu mieux la diversité de la société française, mais que je n’y croyais plus.
Patrick de Carolis, le nouveau président de France Télévisions, a alors tenté de se justifier. Chirac l’a coupé et a abondé dans mon sens. Il a expliqué qu’en tant que téléspectateur moyen, il lui arrive de prendre sa « zapette », qu’il constate que les minorités sont en effet très peu présentes à l’antenne et qu’il ne trouve pas cela normal. Il a été sincère et pugnace. Les politiques ont enfin fait les constats qui s’imposent. Désormais, ils veulent agir, car il y a urgence. Les hommes de médias, eux, se retranchent encore derrière quelques animateurs ou présentateurs emblématiques qui leur servent d’alibi, mais ils n’arrivent toujours pas à se remettre en question, à s’interroger sur leurs pratiques.
J.A.I. : Vous souhaitez une meilleure visibilité pour les minorités tout en étant contre les quotas. N’est-ce pas paradoxal ?
A.L. : Je ne suis pas pour le communautarisme, je crois toujours aux vertus du pacte républicain. On cite souvent les États-Unis en exemple, mais il n’y a pas de quotas ethniques à la télévision américaine. Cela n’empêche pas les minorités d’être visibles. Au moment où ils conçoivent leurs programmes, les diffuseurs ont un réflexe de diversité, ce qui n’est pas le cas en France. Ce qu’il faut, ce ne sont pas des quotas rigides, mais des émissions et des fictions reflétant la diversité de la société dans laquelle nous vivons. Et que cela devienne un réflexe, pas une faveur. Ici, les chaînes font peu, et surtout, sans vision d’ensemble. Chirac s’est engagé à réformer le Conseil supérieur de l’audiovisuel, afin d’augmenter ses prérogatives dans la lutte contre les discriminations et la promotion de la cohésion nationale. France Ô (l’ex-Réseau France Outre-Mer) sera diffusée sur tout le territoire par la TNT, la télévision numérique terrestre. Renaud Donnedieu de Vabre, le ministre de la Culture et de la Communication, a annoncé qu’il allait rediscuter le contrat d’objectifs et de moyens liant France Télévisions à l’État. Il s’agit d’assigner des objectifs plus concrets aux chaînes de ce groupe en matière de diversité. Tout cela est très encourageant.