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Médecins sans frontières a 50 ans : changer le modèle humanitaire, pour mieux soigner les populations

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Mis à jour le 16 septembre 2021 à 14h52

Par  Abdoul-Aziz Mohammed

Responsable exécutif du bureau régional MSF International à Dakar

Campagne de vaccination de Médecins sans frontières à Niamey

Campagne de vaccination de Médecins sans frontières à Niamey © Lamine Keita/MSF

Après cinquante ans d’existence, l’ONG s’emploie à changer de modèle, notamment en Afrique. Elle veut se rapprocher du terrain, diversifier ses recrutements et être plus à l’écoute des populations.

Cinquante ans après sa fondation en 1971 à Paris par un groupe de journalistes et médecins, l’engagement de Médecins Sans Frontières (MSF) perdure : soigner les populations oubliées à travers le monde. Son parcours a été marqué par l’évolution et le changement, en étendant ses centres décisionnels d’abord dans d’autres capitales européennes. Aujourd’hui MSF rassemble plus de 60 000 employés et nos pratiques comme les contextes d’intervention dans lesquels nous intervenons ont beaucoup évolué.

En 2021, 60% de nos effectifs étaient originaires du continent africain. Pourtant cette diversité ne se retrouve pas nécessairement au sein des organes décisionnels. La remise en cause d’un modèle jugé trop eurocentré, ainsi que le besoin croissant de réactivité face aux urgences, nous a conduit ces dernières années à une progressive décentralisation des processus décisionnels dans des capitales d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Amérique latine.

Échange d’expertise

Depuis sa création en 2013 jusqu’à aujourd’hui, notre bureau de Dakar a vu son personnel passer de 6 à 80 personnes et nous en accueillerons au moins une dizaine de plus d’ici 2022. Un grand nombre de compétences médico opérationnelles du secteur sont représentées, avec par exemples des spécialistes en gestion des urgences, analyse sécuritaire, épidémiologie, pédiatrie, santé mentale, ainsi que des équipes de communication, plaidoyer, ressources humaines, administration et logistique.

Une base régionale comme celle de Dakar nous permet d’ores et déjà d’être plus proches de l’information et de prendre part à un réseau humanitaire et médiatique dynamique spécialisé sur l’actualité de la région, ainsi que d’instituts de référence dans le domaine de la recherche médicale et de la formation. Ces échanges d’expertise ont déjà été amorcés par nos équipes depuis la création du bureau en 2013, permettant par exemple de contribuer à des discussions régionales sur l’épidémie d’Ebola, la recherche sur l’hépatite E ou la drépanocytose. Très récemment, dans un but commun de renforcer la formation de nos équipes en néonatologie et pédiatrie, nous nous sommes associés à la société sénégalaise de pédiatrie (SOSEPED) à l’hôpital de Fann ainsi qu’au Centre d’Excellence Africain pour la Santé de la mère et de l’enfant de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar.

Il nous faut mieux comprendre l’environnement parfois très volatile dans lequel nous opérons

Cependant, ce qui me semble de toute importance aujourd’hui, c’est de nous concentrer sur ce qui peut aider à mieux comprendre les contextes très volatiles dans lesquels nous opérons au Sahel, où apporter l’aide humanitaire implique des menaces constantes, telles que des attaques, arrestations et enlèvements. Nos patients en sont les premières victimes, forcés de payer le prix de ces nombreux obstacles d’accès aux soins. Nous devons donc rapidement adapter nos réponses, tout en poursuivant la réflexion critique sur nos approches.

Pour pouvoir mieux déployer nos activités dans certaines zones notamment au Sahel, nous avons dû recourir à ce que nous appelons la pratique du « profilage », qui signifie qu’en plus de l’expérience professionnelle, nous prenons en compte des critères non professionnels tels que la nationalité, le genre, la langue, etc. Ce système soulève en revanche plusieurs préoccupations et questions éthiques quant à sa mise en œuvre. Il ne faudrait pas que nos équipes ‘’profilées’’ soient cantonnées uniquement aux contextes les plus dangereux.

Surtout nous devons garder à l’esprit que le profilage ne diminue pas l’exposition au risque ni ne peut améliorer nos capacités de négociation en cas d’enlèvement. Malheureusement, nous pouvons témoigner d’un certain nombre d’attaques et de harcèlements subis par nos équipes travaillant dans leur propre pays. Des arrestations prolongées dans le centre du Mali, aux attaques répétées contre les services médicaux et les convois de patients en RCA. Au Cameroun, nous avons vu nos ambulances se faire tirer dessus et être dévalisées, et des agents de santé MSF attaqués et menacés de mort.

Paradoxalement, ce système a aussi eu le mérite d’ouvrir des opportunités aux professionnels de la région qui ont été de plus en plus nombreux à être recrutés et à se voir proposer des postes à responsabilité.

Relation de confiance

En effet, en quelques années, notre hub de Dakar est devenu le troisième plus grand pourvoyeur de ressources humaines internationales de l’ensemble du mouvement MSF, après les bureaux de Paris et Bruxelles. En 2021, ce sont 119 professionnels, résidents sénégalais ou de la région d’Afrique de l’Ouest et du Centre qui ont été recrutés, pour intégrer nos missions en tant que salarié international. Nous nous efforçons en outre d’accompagner chaque employé dans ses besoins de formation et un programme de mobilité dans la région permet au personnel d’acquérir de nouvelles expériences et compétences internationales.

Sur des aspects plus médico-opérationnels, nous avons fait du chemin dans le domaine des approches de soins décentralisées que nous menons dans toute la région avec la participation des communautés. Un progrès rendu possible notamment grâce aux expériences partagées avec des professionnels issus des systèmes de santé de la région. Il nous reste aussi beaucoup à apprendre. Dans plusieurs zones contrôlées par des groupes armés nous essayons de développer une relation de confiance avec les leaders et les communautés locales qui peuvent nous permettre de faciliter l’accès aux personnes dans le besoin.

Grâce à ces échanges constants, nous espérons que nos valeurs et façons de travailler sont mieux comprises. Cela nous permet également d’être plus réactifs face aux besoins des populations. Il arrive cependant que nous devions faire des choix difficiles et décider de fermer des activités médicales comme cela est en train d’arriver au Nigeria dans l’état du Borno où notre analyse du contexte nous conduit à quitter les deux projets de Gwoza et Pulka vu les menaces trop importantes à l’encontre de nos équipes.

Afin de rendre les activités médicales curatives et préventives plus accessibles aux populations les plus isolées de la région, nous avons travaillé à la mise en place de soins en dehors des établissements de santé, en faisant appel à des bénévoles et des familles de la communauté. Ceux-ci jouent un rôle important dans la détection précoce de cas de paludisme, malnutrition, pneumonie ou de diarrhée des enfants de moins de cinq ans.

Fiers de servir leur communauté

Lorsque nous travaillions entre les frontières de Tahoua et Agadez au Niger et Ménaka au Mali, nous y avons mis en place des comités de villageois désignés par la communauté. Ces personnes jouaient un rôle crucial dans notre compréhension des parcours de transhumance des populations nomades, qui changent en fonction des saisons. Cela nous permettait de mieux planifier les interventions des cliniques mobiles afin de traiter la tuberculose ou réaliser des opérations chirurgicales auprès de ces populations ainsi que des migrants expulsés d’Algérie.

Au Niger, à Magaria, pour prévenir le développement de complications médicales chez les enfants de moins de cinq ans, nous travaillons avec 278 agents communautaires qui sont choisis par la communauté. Ils sont formés pour prendre la température des enfants, effectuer des tests de diagnostic rapide du paludisme et vérifier le statut de malnutrition des enfants. Ces volontaires sont très fiers de servir leur communauté et nos équipes travaillent avec eux de la manière la plus équilibrée possible pour que cela ne devienne une charge trop lourde.

Ne pas tenir suffisamment compte des opinions et expériences des communautés ni de nos équipes du terrain est nuisible aux patients et à nos objectifs. Pour améliorer la relation avec les patients, nous devons mieux comprendre les dynamiques de pouvoir, mieux expliquer ce que nous faisons et mieux les écouter. Il est important qu’un parent comprenne l’acte médical pratiqué sur son enfant et qu’il ait la possibilité d’apporter sa contribution lorsque cela est possible.

Même si nous savons qu’il reste beaucoup à faire pour être à la hauteur de nos ambitions vers la décentralisation des soins et l’amélioration de notre approche centrée sur le patient, nous progressons chaque jour davantage, de sorte que la somme de nos expériences ainsi que la richesse des profils qui composent notre association constituent une véritable force.

Une tribune réalisée sur base d’entretiens menés par Schéhérazade Bouabid / Bureau regional MSF International à Dakar.

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