Politique

Tunisie : comment le terrorisme mine l’espoir démocratique

Mis à jour le 17 juillet 2014 à 14:19
Frida Dahmani

Par Frida Dahmani

Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Une attaque jihadiste dans le mont Chaambi a tué 14 soldats, jeudi 17 juillet, un an après un acte terroriste identique ayant fait 8 victimes. Frida Dahmani, correpondante de « Jeune Afrique » à Tunis, réagit à ce nouveau drame qui plonge la Tunisie dans le désarroi, quatre mois avant des échéances électorales cruciales pour le pays.

15 morts, 12, 2… ? Toute la nuit du 16 juillet, les Tunisiens se sont perdus dans d’innombrables spéculations sur le bilan de l’attaque au lance-roquettes perpétrée et revendiquée par la Katiba d’Okba Ibn Nafaa, tentacule locale de l’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Selon une source militaire, ils seraient finalement 14 à avoir péri. Mais ce décompte morbide ne faisait pas oublier le silence pesant des autorités et le manque d’informations fiables que le laconique communiqué du ministère de la Défense, publié plus de cinq heures après les faits, n’a pas comblé.

Cette agitation était aussi une réaction à une nouvelle confrontation avec l’horreur. L’an dernier à la même date, le 17e jour de ramadan – celui de la bataille de Badr, en l’an 2 de l’Hégire, qui a signé la victoire des musulmans contre les "incroyants" -, huit soldats avaient été égorgés dans une embuscade, à l’heure de la rupture du jeûne. Même lieu, même heure, même acteurs : le terrorisme installe un scénario symbolique provocateur, en respectant les règles d’unité de temps et de lieu des tragédies.

Le drame est pour la Tunisie. Le pays va mal même si les âmes charitables tentent d’arrondir les angles et essaient de se convaincre qu’il faut voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Difficile d’être optimiste dans le contexte actuel. Au lendemain de cette soirée du 16 juillet, certains ont le coeur lourd, d’autres des regrets, peu ont de l’espoir et si beaucoup vont faire leurs courses de ramadan ou se rendent au spectacle comme avant, tous sont préoccupés par l’avenir du pays et notent que les partis politiques sont aux abonnés absents.

Quel est ce terrorisme qui n’agit que dans un périmètre déterminé et uniquement aux jours ouvrables ?

Liste macabre

Comme si personne n’avait tiré de leçons du passé. Pourtant depuis Rouhia, en mai 2012, la liste macabre s’allonge et on ne sait toujours pas qui a commandité l’assassinat des leaders politiques Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Les questions s’accumulent et les réponses apportées s’annulent les unes les autres, mais quel est ce terrorisme qui n’agit que dans un périmètre déterminé et uniquement aux jours ouvrables ? Est-ce pour cette raison que les gouvernants tentent de nous rassurer et le considèrent comme circonscrit ? Cela paraît bien insuffisant quand l’un des premiers objectifs de la feuille de route gouvernementale était de rétablir la sécurité.

>> Lire aussi : le bilan de Mehdi Jomâa en six mois de lutte antiterroriste

Il manque aussi un acte qui relève du courage politique et citoyen, comme reconnaître au peuple le droit à la vérité et en cessant de brandir le chiffon rouge de la raison d’État. Le pays est en position de hors-jeu et le terrorisme est dans la surface de réparation. La boîte de Pandore a été ouverte avec l’amnistie accordée aux prisonniers d’opinion en 2011 mais aussi avec l’arrivée au pouvoir des islamistes qui ont fait preuve de laxisme vis-à-vis des courants extrémistes. "Nous avons mal géré le dossier du terrorisme", avoue Samir Dilou, ancien ministre des Droits de l’Homme. On en est arrivé au point qu’aujourd’hui de nombreux Tunisiens affirment préférer "la benalisation du terrorisme à sa banalisation", en se référant à la répression des mouvements islamistes sous l’ancien régime.

La situation est d’autant plus déconcertante que depuis plus de trois semaines, l’Assemblée nationale constituante (ANC) peine à boucler un projet de loi antiterroriste simplement parce que les élus butent sur… la définition même du terrorisme ! Alors qu’ils en perçoivent pourtant largement les effets.

Fragile démocratie

Mais ils risquent d’en voir également les conséquences aux prochaines élections législatives, le 26 octobre, et à la présidentielle, le 22 novembre. À 16 semaines de ces échéances fondamentales pour la Tunisie, le projet de démocratie n’a jamais été aussi fragilisé. Le peuple juge sur pièces, constate l’absence de résultats et se sent laissé à son sort face à la mollesse de dirigeants qui fuient leurs responsabilités. Mais les Tunisiens s’affligent surtout du manque de mobilisation générale, comme si la société civile avait baissé les bras face au déni entêté du pouvoir et à son manque d’anticipation.

La crise de confiance a tendance à se transformer en une perte de foi en la possibilité d’une démocratie.

La crise de confiance a tendance à se transformer en une perte de foi en la possibilité d’une démocratie. Des salafistes, un peu partout sur le territoire, ont fêté hier soir la tuerie du Chaambi ; les autorités n’ont pas réagi. Se taire, pour les Tunisiens, reviendrait à enterrer les efforts démocratiques en même temps que les hommes tombés pour la patrie. Pessimisme, me direz-vous ? Simple lecture de faits qui font désormais dire à certains : "j’ai peur".