Politique

Califat : Al-Baghdadi, un tigre de papier

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À Racca, en Syrie, un jeune combattant brandit le drapeau de l’État islamique.

À Racca, en Syrie, un jeune combattant brandit le drapeau de l'État islamique. © Reuters/Stringer

Le très médiatisé État islamique est-il une nouvelle hydre, plus puissante et terrifiante qu’Al-Qaïda ne l’a jamais été ? Voire !

"Obéissez-moi tant que vous obéissez à Dieu en vous", a commandé le prêcheur aux musulmans du monde entier. Abaya et turban noirs, le visage mangé par une barbe épaisse et drapé dans la dignité suprême de calife (successeur) du Prophète et Commandeur des croyants, le chef jihadiste Abou Bakr al-Baghdadi est apparu pour la première fois en public.

C’était le 4 juillet, premier vendredi de ramadan pour les musulmans, Independence Day de la superpuissance américaine. C’était au minbar de la Grande Mosquée de Mossoul, bâtie au XIIe siècle par Nour al-Din Zanki, le combattant de l’islam qui faisait trembler les croisés. Peu avant, l’imam du lieu avait été exécuté. Il avait refusé de reconnaître l’autorité du nouveau "calife Ibrahim".

Dans la salle de prière, des hommes en armes vêtus de noir, des faisceaux de kalachnikovs posés contre les murs. "Si vous saviez ce qu’il y a dans le jihad de gratification, d’honneur, de promotion et d’estime dans le monde et dans l’au-delà, aucun d’entre vous ne resterait assis ou absent du jihad", a poursuivi celui que l’on surnomme le nouveau Ben Laden ou l’Attila du Levant.

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À la tête de ses noires cohortes, il a surgi des déserts de l’Ouest irakien en 2013 pour se tailler un domaine dans le nord-est de la Syrie. Renforcé par le chaos de la guerre civile qui y fait rage, il a fondu en janvier sur les villes de Ramadi et Fallouja, en Irak, avant de prendre début juin la province septentrionale de Ninive, poussant ses hordes jusqu’aux abords de Bagdad. L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) est devenu l’État islamique (EI), ou tout simplement "l’État" (al dawla) pour ses partisans, abolissant l’idée de frontières géographiques et niant toute légitimité aux États temporels des cinq continents, inéluctablement destinés à être dissous dans ce califat universel et exclusif.

Dans une vidéo intitulée "La fin de Sykes-Picot", d’après l’accord franco-anglais qui a défini le partage des territoires du Moyen-Orient en 1916, un jihadiste chilien nommé Abou Safiya montre, fort réjoui, un poste-frontière entre la Syrie et l’Irak détruit par les bulldozers de l’EI. "Si Dieu le veut, ce n’est que la première des nombreuses barrières que nous allons briser !" Cible immédiate à abattre, le chiite, l’hérétique absolu, l’ennemi proche, le traître arabe à la solde de la puissance perse.

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"Nous détruirons la Kaaba"

Mais Baghdadi n’a que le Ciel comme horizon et ses vues sont vastes. Tous les musulmans qui refuseront de faire allégeance au nouveau calife seront tués, annonçait le porte-parole de l’EI, le 29 juin. Début juillet, le compte Twitter – non authentifié – d’un membre de l’EI, Abu Turab Al Mugaddasi, annonçait aux princes saoudiens, gardiens des lieux saints : "Si Dieu le veut, nous tuerons ceux qui prient des pierres à La Mecque et nous détruirons la Kaaba."

‘Je viendrai vous voir à New York’, la petite phrase lancée par Baghdadi à sa libération de prison en 2009 sonne comme un terrifiant augure.

Au Maroc, dont le roi se voit disputé par le calife Ibrahim la qualité de Commandeur des croyants, le ministre de l’Intérieur confirmait le 15 juillet les craintes de projets terroristes sur le territoire et évoquait une "liste de personnalités visées" par l’EI. "Je viendrai vous voir à New York", la petite phrase lancée par Baghdadi à ses geôliers américains à sa libération de prison en 2009 sonne maintenant aux États-Unis comme un terrifiant augure.

Prométhéenne, messianique, la geste de Baghdadi se réclame des chevauchées glorieuses des compagnons du Prophète, et les jihadistes les plus fervents voient dans leur calife l’incarnation du Mahdi, le souverain juste et droit dont l’avènement doit précéder le Jugement dernier. Son apparition semble bouleverser l’ordre du monde, bousculer les sociétés et faire vaciller les puissants : d’Asie en Afrique, des damnés de la terre se rallient à sa bannière. Al-Qaïda agonise, vive le califat.

Des rêves de martyre

À Maan, en Jordanie, comme à Manille, aux Philippines, des manifestants brandissent le drapeau de l’EI sur la place publique, galvanisés par le prêche de Mossoul. Au Maroc, deux étudiants sont arrêtés le 12 juillet pour avoir agité le même étendard dans un stade. Les plus exaltés obéissent à l’injonction jihadiste et s’envolent pour "l’État" avec des rêves de martyre. Les centaines qui en reviennent, aguerris et fanatisés, sont le cauchemar des services de renseignements et des universitaires de renom n’hésitent plus à prédire un 11 Septembre européen.

Dans le Sinaï, en Cyrénaïque, dans le Sahel ou en Somalie, les autres groupes jihadistes font la louange du calife. Certains lui jurent fidélité. Face à la menace, les États syrien et irakien semblent inefficaces et les puissances régionales et internationales tétanisées. Une nouvelle hydre s’abattrait-elle sur le monde, plus puissante et terrifiante qu’Al-Qaïda ne l’a jamais été ?

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Un tigre de papier que seules la complexité du terrain et la perplexité de la communauté internationale autorisent à rugir ! Un château de cartes bâti sur les ruines de deux États en faillite et qu’un retournement d’alliances pourrait balayer en quelques jours. Car la légitimité du soi-disant califat ne repose que sur ses armes et son butin de guerre. Youssef al-Qaradawi, l’influent président de l’Union internationale des oulémas, n’a-t-il pas déclaré sa proclamation juridiquement nulle ? Sur le terrain, l’EI n’est en Irak que le fer de lance d’une vaste insurrection sunnite contre le pouvoir autocratique du Premier ministre chiite, Nouri al-Maliki. Le 16 juillet, 300 représentants de la rébellion sunnite se concertaient à Amman, en Jordanie.

Les cheikhs de Fallouja sont rétifs à s’inféoder au calife Ibrahim, et les assassinats et les représailles s’enchaînent.

Commentaire de l’un d’entre eux sur l’EI : "On a besoin d’eux. Pour l’instant." En effet, lorsque l’ouest et le nord du pays ont été envahis, les effectifs de Baghdadi, certes très visibles, ne représentaient qu’une partie minime des combattants. Ses alliés de circonstance, chefs tribaux et anciens baasistes, ont des convictions et un agenda national opposés à ceux d’al dawla. Les cheikhs de Fallouja sont rétifs à s’inféoder au calife Ibrahim, et les assassinats et les représailles s’enchaînent. Dans le Nord, l’Armée des Naqshbandis, une puissante milice baasiste, dispute ses positions à la roquette et si des populations ont applaudi leur libération du joug de Maliki, elles ne tarderont pas, comme en Syrie, à rejeter celui des rigoristes.

Enfin, comme les autres zones de peuplement chiite, Bagdad n’est pas près de tomber aux mains des excommunicateurs sunnites. Pour l’heure, la force de l’EI réside dans la faible légitimité du régime Maliki et les dissensions entre ses nombreux ennemis. Si les autorités actuelles se résignaient à associer plus équitablement Kurdes et sunnites au pouvoir, l’EI perdrait la plupart de ses soutiens non jihadistes et pourrait à nouveau avoir affaire aux Sahwa, des milices sunnites levées par les Américains pour combattre Al-Qaïda. Alors, le fameux et terrifiant califat apparaîtrait sous sa vraie nature : une vaste opération de communication, l’illusion d’un mythe éphémère.

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