Politique

Abdelkader aux Amboisiens : « Je pars et je laisse mon cœur auprès de vous »

« Un émir à Amboise » (4/4) Le futur Napoléon III s’engage à honorer enfin la promesse non tenue de la France de libérer Abdelkader. Après une petite tournée parisienne, l’émir fait ses adieux aux Amboisiens. Mais il reviendra.

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Mis à jour le 9 avril 2022 à 10:23

Le prince Louis-Philippe annonçant sa libération à l’émir Abdelkader. © Bianchetti/Leemage via AFP

Le prince Louis-Philippe, président de la République mais pas encore empereur, s’y était engagé depuis des années. Le temps est venu de tenir sa promesse et d’honorer la parole de la France à l’égard de l’émir Abdelkader. Quoi de mieux pour réparer cette injustice que d’annoncer lui-même la nouvelle à l’illustre reclus d’Amboise ? Dimanche 16 octobre 1852, Louis-Philippe arrive au château après un périple dans le Midi de la France.

Dans le grand appartement situé au-dessus de la Tour des Minimes, Louis-Philippe et quatre de ses généraux reçoivent l’émir en compagnie de sa mère Lalla Zohra, de ses deux enfants, de ses proches collaborateurs, ainsi que de l’inséparable et fidèle capitaine Boissonnet. Dans son burnous blanc immaculé, l’émir écoute avec calme et dignité le prince président parler : « Je vous annonce votre mise en liberté. Vous serez conduit à Brousse [dans la Turquie actuelle] dans les États du sultan dès que les préparatifs nécessaires seront faits et vous recevrez du gouvernement français un traitement digne de votre rang […]. Vous avez été l’ennemi de la France, mais je n’en rends pas moins justice à votre courage, à votre caractère, à votre résignation dans le malheur. C’est pourquoi je tiens honneur de faire cesser votre captivité ayant pleine foi dans votre parole. »

En échange de cette promesse ferme de remise en liberté, l’émir s’engage à ne rien entreprendre qui trahirait la confiance du prince président, jure qu’il n’oubliera jamais ses bienfaits et s’engage à ne plus jamais remettre les pieds en Algérie. Ne plus fouler cette terre qu’il a défendue pendant 17 ans est l’engagement suprême de l’émir et un gage de confiance à l’égard du prince président. De lui, il dira plus tard à l’abbé Rabion dans une lettre qu’il lui a adressée : « D’autres ont triomphé de moi, seul Louis-Napoléon m’a vaincu. »

Allégresse

Louis-Philippe Bonaparte, qui deviendra Napoléon III et empereur de France en décembre 1852, vient ainsi de mettre fin à une injustice qui a commencé en 1847 avec la reddition du chef de guerre algérien. Mais la captivité devra encore durer au moins une année avant que le célèbre prisonnier et les siens ne recouvrent définitivement leur liberté.

Après le départ de Louis-Philippe du château ce 16 octobre, l’émir réunit les siens pour leur annoncer la bonne nouvelle et accomplir une prière collective. Moment d’allégresse mais aussi de tristesse compte tenu des personnes disparues au fil de ces années de détention et dont les dépouilles reposent dans le parc du château.

Au moment même où la tribu d’Abdelkader célèbre sa prochaine libération, un banquet est organisé par la ville d’Ambroise pour marquer l’événement. Notables, élus et seigneurs se pressent pour prendre part à la cérémonie en l’honneur d’un personnage qui marquera à jamais l’histoire d’Amboise. Le capitaine Boissonnet, celui-là même qui n’a pas quitté l’émir d’une semelle depuis son arrivée ici, en 1848, porte un toast : « À la ville d’Amboise qui a compris la grande infortune d’Abdelkader et qui s’associe de cœur à la généreuse pensée de l’héritier de l’Empereur à l’égard de l’illustre captif. »

Je défendais mon pays et les Français courageux me pardonneront que j’ai été un ennemi loyal et digne

Après la promesse de la libération commence la réhabilitation. L’émir Abdelkader est invité à Paris le 27 octobre 1852. Accompagné du capitaine Boissonnet et de deux de ses fidèles serviteurs, il assiste à une représentation à l’Opéra, visite les grands monuments de la capitale, participe le 30 octobre à une cérémonie officielle au palais de Saint-Cloud en présence du futur empereur et prend même la parole devant tous les dignitaires du régime.

Il s’adresse à Louis-Philippe : « Je vous ai juré solennellement par le pacte de Dieu, par ses prophètes et ses envoyés, que je ne ferai rien de contraire à la confiance que vous avez mise en moi, que je ne manquerai jamais à mes promesses, que je n’oublierai jamais vos bienfaits, que jamais je ne remettrai les pieds en Algérie. »

Le séjour parisien d’Abdelkader est plus qu’une réhabilitation. C’est une consécration. L’ennemi d’hier devient l’ami de la France, le farouche guerrier devient le sage, le philosophe, le poète et l’humaniste qu’on acclame, qu’on admire et qu’on applaudit. À l’hôtel des Invalides, devant des soldats français qui ont participé à la conquête de l’Algérie, il déclare : « C’est chagrin pour moi de penser que des braves sont ici qui furent atteints par mes armes, mais je défendais mon pays et les Français courageux me pardonneront que j’ai été un ennemi loyal et digne. »

Les adieux

Mardi 9 novembre 1852, l’émir Abdelkader rencontre Bonaparte avant de regagner Ambroise. L’empereur lui remet alors un sabre orné de diamants en lui affirmant être certain qu’il ne le tirera jamais contre la France. Le 24 décembre 1847, l’émir s’était rendu aux Français en remettant son épée et son cheval. À la veille de sa libération, il reçoit un sabre en signe de reconnaissance et de paix.

Ils sont arrivés à Amboise par une nuit fraîche de novembre 1848 pour entamer une longue et effroyable détention. Samedi 11 décembre 1852, l’émir et les siens se préparent pour le départ. Abdelkader donne 200 francs à l’abbé Rabion et au bureau de bienfaisance de l’église, offre un magnifique lustre en cristal à l’église Saint-Denis d’Amboise et demande que l’on entretienne le petit cimetière où reposent sa femme, sa fille, son fils, ainsi que les autres membres de sa tribu. Pour témoigner sa gratitude, la population de la ville lancera une souscription pour édifier un monument au milieu des tombes de ces malheureux.

Tandis que les membres de son entourage s’apprêtent à monter dans le train, Abdelkader quitte le château en calèche et se fait acclamer par la population d’Amboise qui le salue pour la dernière fois. Paris, Lyon, Avignon, Marseille… Partout où il passe et s’arrête avec sa suite, l’émir reçoit égards et éloges. L’exil français prend fin le 20 décembre 1852, lorsque le bateau « Labrador » quitte la cité phocéenne pour la Turquie, où l’émir s’installe, avant de gagner Damas en 1855.

Cette cité qui a hébergé tant de rois de France a su reconnaître la majesté d’Abdelkader

Loin de la France, il n’a jamais rompu les liens avec Amboise et les Amboisiens. Il correspond ainsi régulièrement avec l’abbé Rabion et ne manque pas de prendre des nouvelles de cette population qui ne l’a jamais vu comme un ennemi. Il n’oublie pas non plus la soeur Saint-Meurice qui a veillé sur sa mère au château pendant des années et qui lui était dévouée au point d’être prête à le suivre au bout du monde. « Nous ne saurions vous oublier, pas plus que nous n’oublierons vos services et vos bienfaits, de vote côté, veuillez nous rappeler au souvenir de tous nos amis », lui écrit-il en 1853.

Comme s’il était écrit qu’il refoulerait un jour cette terre de Touraine, l’émir Abdelkader revient à Amboise le 28 août 1865 auréolé de gloire après avoir sauvé des milliers de chrétiens à Damas. À la gare, l’attendent l’abbé Rabion, ainsi que le docteur Helle, membre de la municipalité. Avant de descendre chez ses hôtes, il se rend au château pour se recueillir sur les tombes des siens et revient à la maison avec un bouquet de fleurs qu’il offre à la maîtresse des lieux.

Le soir, la population se masse devant la maison et le réclame à cor et à cri. Cette cité qui a hébergé tant de rois de France a su reconnaître la majesté d’Abdelkader. La ville lui rend les honneurs militaires et un grand banquet est organisé à l’Hôtel de Ville en sa présence. En quittant les lieux le lendemain, il s’adresse aux gens d’Amboise : « Je pars et je laisse mon cœur auprès de vous. »