Société

Pape François : révolution joyeuse au Vatican

Lors de son élection, le pape François savait que sa grande tâche serait de réformer l’Église. Mais il ne s’attendait pas à devenir une star planétaire ! Or il séduit bien au-delà des rangs des catholiques…

Mis à jour le 6 mai 2014 à 20:10

Depuis son élection, le 13 mars 2013, le pape François a franchi le cap des 10 millions de followers sur son compte Twitter (@Pontifex). ­Il a été désigné comme le leader mondial le plus influent parce que ses tweets sont les plus cités sur le réseau social et, en décembre 2013, le magazine américain Time lui a décerné le titre de personnalité de l’année 2013. Place Saint-Pierre, les audiences générales du mercredi drainent entre 45 000 et 100 000 personnes. "Depuis son élection, c’est comme si les cardinaux avaient disparu, on ne parle plus que de lui", s’étonne un membre du Conseil pontifical Justice et Paix. Jorge Bergoglio aurait-il un secret ?

L’Église est malade

Il a toujours su qu’une tâche immense l’attendait. Après des mois très difficiles pour l’Église, les cardinaux l’ont élu pour réformer la curie, secouée par d’incessantes luttes intestines. Lors des congrégations générales qui ont précédé le conclave, il n’a pas fait mystère de son diagnostic : l’Église est malade. "De la même façon qu’en 1973, âgé d’à peine 36 ans, il fut choisi comme provincial d’une Compagnie de Jésus en pleine crise, François devient pape au moment où l’Église traverse des eaux tumultueuses", commente sa biographe, Elisabetta Piqué, auteure de François, vie et révolution et correspondante à Rome du quotidien argentin La Nación. Au début de son pontificat, en bon disciple de saint Ignace de Loyola, François a pris le temps de mûrir ses premières décisions. "À l’image d’un provincial jésuite, il mesure les choses à l’aune de la réalité, non des idées reçues, il écoute et consulte beaucoup. Ne jamais discerner dans la précipitation, prendre le temps nécessaire pour ne pas avoir à se déjuger, ne pas confondre action et activisme, mais aussi avoir la certitude d’être obéi : telles sont les "marques" des jésuites", rappelle Frédéric Mounier, du quotidien français La Croix, dans son livre Le Printemps du Vatican. "Le pape voit souvent ses collaborateurs et les chefs des dicastères [équivalent des ministères]. Il aime […] dialoguer avec ceux qui pensent différemment, même si c’est à lui qu’il revient ensuite de prendre une décision", renchérit Robert Sarah, le cardinal guinéen qui préside le Conseil pontifical Cor Unum pour la promotion humaine et chrétienne.

>> Lire l’interview de Mgr Barthélemy Adoukonou : "Le pape François nous pousse à approfondir notre propre culture"

L’habitude de ne jamais prendre de vacances

Le pape travaille donc d’arrache-pied à sa "révolution tranquille". En juillet 2013, rentrant des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), à Rio de Janeiro, il renonce à se rendre à Castel Gandolfo, la résidence d’été des papes, fidèle à son habitude de ne jamais prendre de vacances. Levé à 4 h 30, il célèbre la messe dès 7 heures à la résidence Sainte-Marthe, en présence d’employés du Vatican, d’amis et de fidèles, et dévoile son programme dans des homélies d’une grande concision.

En un an, il a déjà lancé des chantiers majeurs, à commencer par la réforme de la curie, entreprise avec l’aide du "C8", un conseil composé de huit cardinaux originaires de tous les continents, parmi lesquels Mgr Monsengwo, l’archevêque de Kinshasa. Il a eu la main ferme face aux dérives au sein de l’Institut pour les oeuvres de religion (IOR), la banque du Vatican, et de certains diocèses. C’est ainsi que Mgr Franz-Peter Tebartz-van Elst, évêque de Limburg, en Allemagne, a dû démissionner : ses goûts de luxe étaient en contradiction avec la pauvreté voulue par François. Un Conseil pour l’économie, où travaillent huit prélats et sept laïcs, a été mis en place. Par ailleurs, le pape a publié sa première encyclique, Lumen Fidei ("la lumière de la foi"), fruit d’un travail amorcé par Benoît XVI, ainsi qu’une exhortation apostolique, Evangelii Gaudium ("la joie de l’évangile"), vibrant appel à un renouvellement de l’Église dans lequel est soulignée la nécessité d’une plus grande collégialité.

François est hostile à une "centralisation excessive" qui entrave la dynamique missionnaire de l’Église. Les compétences des conférences épiscopales nationales devraient donc être élargies. "Les conséquences seront positives pour l’Église africaine, qui, en communion avec le centre, sera appelée à davantage prendre ses responsabilités. Et le centre devra s’efforcer de la valoriser, sans la contraindre à se soumettre à des schémas occidentaux", décrypte Mgr Sarah. Homme de terrain proche des gens, le pape cherche à transmettre son expérience à toute l’Église et reproche à certains d’être coupés des fidèles. "Il veut des évêques qui soient des pasteurs, qui ne s’enferment pas dans leurs palais et s’imprègnent des réalités dans lesquelles ils vivent, insiste Elisabetta Piqué. Désormais, le Vatican les écoute, il y a une nouvelle façon de gouverner, le pape n’est plus un monarque absolu."

Ne pas se contenter de parler, mais agir

Dans le même ordre d’idées, François s’oppose aussi au carriérisme – pour lui, le sacerdoce ne doit pas toujours aller de pair avec le pouvoir – et souhaite offrir un rôle accru aux femmes. Il a par exemple nommé la Britannique Margaret Scotford Archer à la tête de l’Académie pontificale des sciences sociales, qui réalise des études afin d’aider l’Église à élaborer ses politiques. Elle n’est que la seconde femme à accéder à ce poste.

"Ses débuts ont confirmé qu’il est la personne dont l’Église catholique avait besoin. En Afrique, nous sentons une grande nouveauté. Il dit qu’il ne faut pas se contenter de parler des souffrances et de la pauvreté, mais agir – et il montre l’exemple", analyse Mgr Anthony Muheria, évêque de Kitui, l’un des diocèses les plus pauvres du Kenya. Dès son arrivée, François a refusé de loger dans les appartements pontificaux, d’utiliser une limousine, de chausser les traditionnels mocassins rouges et de porter la croix pectorale en or. "Ce que les gens apprécient chez lui, c’est sa grande humanité", poursuit Mgr Muheria.

Lampedusa : un symbole fort

Combien de fois s’est-il indigné des ravages de la faim, des guerres, de la traite des êtres humains, du rejet des immigrés et de l’exclusion des plus pauvres ! Le 8 juillet 2013, quatre mois après son élection, sa venue à Lampedusa a été un symbole fort. Des migrants venaient de se noyer avant d’atteindre l’île italienne. "Qui a pleuré pour la mort de ces frères et de ces soeurs ? s’est-il indigné. La mondialisation de l’indifférence nous a ôté la capacité de pleurer. Nous sommes habitués à la souffrance de l’autre, cela ne nous regarde pas, ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire !"

François dénonce aussi le libéralisme, qui marginalise les plus faibles. "Il n’est pas possible, écrit-il dans Evangelii Gaudium, qu’une personne âgée qui vit dans la rue et y meurt de froid ne constitue pas une nouvelle, alors qu’une baisse de deux points de la Bourse en est une." Et il s’insurge contre les souffrances provoquées par les conflits. "Il a une vision globale des diverses crises qui affectent le monde. L’une d’elle concerne la Syrie, à propos de laquelle il se tient très régulièrement informé, souligne Mgr Sarah, qui est plus spécialement chargé de cette question à Cor Unum. Il suit en permanence chaque pas fait en direction de la paix. Le 7 septembre 2013, il a contribué à empêcher que l’Occident attaque Damas – et à éviter un nouveau bain de sang – en organisant une journée de prière et de jeûne pour la paix. L’Église a déjà versé plus de 80 millions de dollars pour aider la population."

En revenant aux attitudes évangéliques essentielles – prière, charité, simplicité, ouverture au monde -, François parle au coeur des fidèles et touche même les non-croyants. À Rio, lors des JMJ, rapporte Elisabetta Piqué, Nelson Castro, un célèbre journaliste argentin, est sorti bouleversé de la rencontre du pape avec ses compatriotes. "Il n’est plus l’homme que nous avons connu. À Buenos Aires, nous le voyions préoccupé, triste, fatigué. Il est transformé, on voit qu’il est heureux."

Au fond, c’est peut-être cela le secret de François : s’adresser à l’homme du XXIe siècle sans changer le fond du message de l’Église, mais en le rendant plus accessible, en le portant joyeusement.