Politique

Vladimir Poutine et l’Afrique : idéologues, marchands d’armes, riches oligarques… Qui conseille le président russe ?

Si la guerre en Ukraine lui a attiré les foudres des Occidentaux, le président russe dispose sur le continent d’une tout autre image. Experts en communication, sécurocrates, oligarques… Voici les artisans de la diplomatie africaine du Kremlin. 

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Mis à jour le 4 avril 2022 à 14:49

Les conseillers de Vladimir Poutine sur l’Afrique. © Montage JA

À la tête de la Russie depuis le 31 décembre 1999 – dont un intermède de trois ans à la primature –, Vladimir Poutine a fait de l’Afrique un des piliers de la stratégie du Kremlin à l’international ces dernières années. En jouant sur une rhétorique anti-occidentale, le président a ressuscité les ambitions impériales soviétiques et mis à mal les puissances « traditionnelles », et notamment la France, sur le continent.

De la propagande médiatique aux relations diplomatiques, des livraisons d’armes aux hydrocarbures, l’homme fort de Moscou mobilise à ses côtés des fidèles de tous horizons pour organiser sa conquête africaine. Jeune Afrique vous emmène dans l’univers russe des idéologues souverainistes, des marchands d’armes et des richissimes oligarques qui gravitent autour du tsar Poutine.

Ministre russe des Affaires étrangères, il est le visage de Vladimir Poutine sur la scène internationale. Formé à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, ce diplomate a longtemps officié aux États-Unis avant d’être rappelé en Russie à la fin des années 1980. Il assiste alors à la chute de l’URSS et à l’avènement de Boris Eltsine, qui le nomme en 1994 représentant permanent de son pays auprès des Nations unies à New York, où il restera une décennie.

En 2004, le maître du Kremlin choisit d’en faire son chef de la diplomatie, un poste qu’il occupe donc depuis dix-huit ans. Très attaché au rayonnement d’une Grande Russie, chantre de l’anti-impérialisme, Sergueï Lavrov – qui a gagné le surnom de « Monsieur Niet » auprès des Occidentaux – est toujours aujourd’hui l’un des piliers du pouvoir de Vladimir Poutine, qui en a fait son envoyé de confiance auprès des dirigeants africains.

Aujourd’hui âgé de 71 ans, le ministre des Affaires étrangères est secondé par Mikhaïl Bogdanov, discret vice-ministre chargé de l’Afrique et du Moyen-Orient. Très actif sur le dossier de la crise en Syrie, cet ancien ambassadeur en Égypte était présent lors du dernier sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba. Il y a fait la promotion de la candidature de Moscou à l’organisation de l’Exposition universelle 2030.

Il n’a jamais servi dans l’armée russe mais porte souvent l’uniforme. Ministre de la Défense depuis 2012, cet ancien gouverneur de la région de Moscou et ex-président de Russie unie, le parti de Poutine, est considéré comme l’un des plus intimes conseillers du président. Proche de Valéri Guérassimov, le chef d’état-major de l’armée, Sergueï Choïgou est le maître de la diplomatie militaire du Kremlin en Afrique.

Au Mali ou en Centrafrique, cet ex-ingénieur de 66 ans est ainsi l’artisan des accords de défense, qu’il a négociés avec ses homologues Sadio Camara ou Marie-Noëlle Koyara, reçus tous deux à Moscou. Considéré comme le successeur potentiel de Poutine, Choïgou a également sous son autorité le puissant GRU, le service de renseignements militaires russe, lequel contrôle nombre d’opérations de propagande à l’étranger.

Secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie depuis 2008, ce natif de Saint-Pétersbourg côtoie Vladimir Poutine depuis le début des années 1990. Formé au KGB, il lui a succédé à la tête du FSB (renseignements intérieurs russes), qu’il a dirigé de 1999 à 2008. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014 au détriment – déjà – de l’Ukraine, Nikoläi Patrouchev est sous le coup de sanctions européennes.

L’ex-espion a régulièrement joué les émissaires pour Poutine auprès de certains dirigeants africains, notamment le roi du Maroc Mohammed VI et l’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika. Il s’entretient également régulièrement avec les patrons des différents services de renseignement du continent, qu’il invite d’ailleurs chaque année en Russie lors d’une très officielle conférence sur les questions de sécurité.

Ancien agent du KGB, ce militaire de formation a travaillé dans les années 1980 à Dresde, en ex-Allemagne de l’Est, au côté de Vladimir Poutine. Il s’est peu à peu converti à l’économie de marché dans les années 1990, devenant membre du conseil d’administration de l’avionneur Soukhoï puis, en 2004, directeur général de Rosoboronexport, géant russe de la vente d’armes (notamment en Afrique).

En 2007, Sergueï Tchemenov prend la tête de la société-mère de ce dernier, Rostec, fondée la même année par Poutine lui-même. Cette société d’État tentaculaire contrôle notamment les exportations du secteur russe de la défense. À ce titre, cet ami personnel du président est l’un des interlocuteurs privilégiés des états-majors et ministres africains intéressés par l’armement russe – tout comme Anatoly Isaikin, l’actuel directeur de Rosoboronexport.

À la tête du groupe de médias Tsargrad, cet oligarque très proche de Vladimir Poutine est à la tête de l’Agence internationale de développement souverain, une entité à mi-chemin entre la banque d’affaires et le cabinet de conseil financier. Fervent chrétien orthodoxe, il joue régulièrement les émissaires du Kremlin auprès des partis d’extrême-droite européens – notamment en France, où il entretient des sympathies dans l’entourage d’Éric Zemmour via le souverainiste Philippe de Villiers.

Diplômé en droit, ce banquier de 47 ans est surtout un poids lourd du secteur de la communication. Il est aujourd’hui l’un des relais de la propagande anti-occidentale russe en Afrique, critiquant les « bailleurs internationaux » et le FMI. Assisté d’un partenaire francophone, Aleksandr Okulov, il fait aussi la promotion des investissements russes sur le continent, comme auprès du Nigérien Mahamadou Issoufou en 2019, ou du Togolais Faure Essozimna Gnassingbé.

Il est sans doute le penseur politique le plus influent de l’entourage de Vladimir Poutine. Théoricien de la Nouvelle Russie aux ambitions pan-slaves et eurasiatiques, cet ancien officier du KGB est un proche de l’homme d’affaires Konstantin Malofeev, qui se charge d’exporter sa pensée à l’international, notamment auprès des partis d’extrême-droite européens ou de certaines associations de la société civile africaine.

Chantre du monde multipolaire et d’une idéologie anti-occidentale et anti-libérale, très écouté dans les cercles du pouvoir à Moscou, le nationaliste Aleksandr Douguine s’est notamment rapproché ces dernières années de l’activiste Kemi Seba, qu’il a reçu en Russie dès 2017. Le politologue moscovite de 60 ans a d’ailleurs encore récemment qualifié le Béninois « d’espoir africain d’un monde multipolaire ».

Ayant fait fortune dans la restauration, ce natif de Saint-Pétersbourg est à la tête du conglomérat médiatique Patriot Group, l’un des principaux relais d’influence de la doctrine russe à l’international. Fondateur d’entreprises considérées comme des « usines à troll », il est considéré comme un expert de la désinformation et a, à plusieurs reprises, chargé ses employés d’influencer des élections à l’étranger, des États-Unis à l’Afrique, notamment à Madagascar en 2019, où il s’est par exemple appuyé sur le sociologue et « influenceur » Maksim Shugaley.

Condamné pour banditisme en 1981 à douze ans de prison, Evgueni Prigojine fait partie du premier cercle de Poutine, qui favorise la signature de contrats entre ses entreprises et l’État russe, notamment via le ministère de la Défense, avec des deals évalués à plus d’un milliard de dollars par an. Intervenu au Soudan ou encore en Libye, il est surtout le financier officieux du groupe Wagner, dont les mercenaires viennent de se déployer au Mali, après s’être implantés en Centrafrique.

Proche de Vladimir Poutine lorsque celui-ci officiait à la mairie de Saint-Pétersbourg dans les années 1990, Igor Setchine a ensuite été son vice-Premier ministre entre 2008 et 2012. Ancien des services de renseignements militaires (GRU), surnommé par la presse le « Richelieu russe », il a connu l’Afrique dans les années 1980, alors qu’il travaillait (officiellement) comme interprète pour l’entreprise Technoexport au Mozambique puis en Angola.

Aujourd’hui président du conseil d’administration de Rosneft, Igor Setchine est l’un des artisans du développement international de cette entreprise d’État qui figure parmi les plus gros producteurs de pétrole russe avec le Gazprom d’Alexeï Miller, la Transneft de Nikolai Tokarev et la Lukoil de Vagit Alekperov (active au Ghana, au Cameroun ou au Nigeria). Sous sa direction, Rosneft a notamment pris pied en Libye et signé des partenariats avec les majors BP ou ExxonMobil au Mozambique.

L’homme d’affaires Alexeï Miller était quant à lui, de 1991 à 1996, responsable des dossiers économiques au département des relations extérieures de la ville de Saint-Pétersbourg, dirigé à l’époque par Poutine. Devenu PDG de Gazprom, l’oligarque est le principal artisan du développement de l’entreprise d’hydrocarbures en Afrique, notamment en Algérie, au Mozambique ou encore en Libye.

L’oligarque Nikolai Tokarev, lui aussi ancien agent du KGB et collègue de Vladimir Poutine à Dresde, est à la tête de Transneft depuis 2007. Ce Kazakh d’origine, protecteur puis protégé du chef de l’État russe, était notamment à la manœuvre en 2018 lorsque l’entreprise d’État a signé deux contrats de service avec les Algériens de Sonatrach pour la sécurisation de ses pipelines.

Vladimir Poutine reste également très attentif aux remarques de deux autres personnalités du secteur russe de l’Énergie : Alexeï Likhachev, PDG de Rosatom, et son prédécesseur, Sergeï Kiriyenko (qui occupe toujours la présidence du conseil de surveillance de l’entreprise). Le géant de l’atome russe est notamment très présent en Afrique australe et, plus au Nord, en Égypte, ou Poutine cherche à soigner sa relation avec le président Abdel Fattah al-Sissi.