Économie

[Analyse] Le franc CFA, Macron et les autres

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Mis à jour le 2 décembre 2020 à 11:01
Joël Té-Léssia Assoko

Par Joël Té-Léssia Assoko

Joël Té-Léssia Assoko est rédacteur en chef adjoint (économie et finance) de Jeune Afrique.

La transition vers l’eco aura des répercussions tant sur les grands équilibres économiques que sur les transactions du quotidien. © Vincent Fournier/JA

Le franc CFA est indéfendable. Il y a pourtant des raisons de le défendre, avec audace, ou par omission. Emmanuel Macron s’est résigné à cette dernière option. Il n’est pas le seul.

Les partisans du franc CFA ont mauvaise conscience. Ils savent qu’aucun des arguments en faveur de ce système monétaire n’a la puissance émotionnelle des objections qu’il suscite : le rejet du legs colonial, l’indépendance, le sang versé, la terre de nos pères, la fierté d’être qui nous sommes, sans l’aval de Bercy.

Dans l’ordre des idées indicibles, défendre le franc CFA dans sa configuration actuelle s’apparente à risquer la vie de soldats pour protéger des concessions pétrolières. Il faut le faire sans états d’âme, cela sauvera des vies : des pans entiers des budgets nationaux (santé, éducation) pourraient être réduits en raison des taxes et des redevances perdues, ou sacrifiés pour indemniser les majors pétrolières devant les cours arbitrales internationales. Certes, mais allez soutenir cet argument au carré d’armes du camp de Thiaroye

Modération de l’inflation

Pourtant, cette monnaie commune, arrimée au franc français puis à l’euro, a contribué à la modération de l’inflation, particulièrement préjudiciable aux populations les plus démunies de nos pays.

Elle a posé des limites aux taux d’intérêts auxquels sont financés les États, les entreprises et les ménages. Que l’accès au crédit soit contraint par les faiblesses du système bancaire est un autre débat.

On lui doit en partie l’inédite unification de l’ordre juridique dans les pays ayant cette devise en commun : l’espace Ohada.

Le franc CFA a garanti l’unité des pays de l’Uemoa, avec des institutions dotées d’immenses pouvoirs financiers et politiques

Enfin, la stabilité du CFA, si elle réduit les marges de manœuvre des Banques centrales, apporte plus de clarté aux investisseurs et aux commerçants, les rendant mieux à même d’anticiper la valeur de leur portefeuille et de leurs marchandises. Tout cela contribue à l’équilibre de la croissance économique de la zone, peut-être moins forte qu’ailleurs sur le continent, mais aussi moins volatile.

Par ailleurs, ce système monétaire a garanti – jusqu’à présent – l’unité des huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) avec des institutions fortes, dotées d’immenses pouvoirs autant financiers que politiques, comme l’ont démontré l’intervention de la BCEAO dans les conflits en Côte d’Ivoire en 2010-2011 et récemment au Mali.

Interrogé par l’auteur de ces lignes durant la campagne présidentielle de 2019, un porte-parole du candidat Ousmane Sonko, farouche partisan d’une « sortie du franc CFA », peinait à décrire ce qui se passerait si seul le Sénégal franchissait le pas, sans l’aval de la Côte d’Ivoire ou du Mali. Un tel scénario – pourtant plausible – n’avait semble-t-il même pas été imaginé…

La tactique et l’idéologie

Ces arguments ne sont ni déshonorants ni fallacieux, mais ils sont rarement avancés avec force par nos dirigeants, pour deux raisons.

La première est d’ordre tactique. Toute proposition en faveur du statu quo paraît par nature réactionnaire, donc inacceptable dans le contexte des pays africains. Privilégier la « préservation des grands équilibres économiques » face aux appels à la « révolution » quand la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté peut paraître « indécent ».

La deuxième est plus profonde et, pour ainsi dire, idéologique. Contrairement aux idées reçues, le camp pro-franc CFA rassemble des perdants, les renégats d’anciennes orthodoxies sur le rôle et la puissance de l’État dans le domaine économique. Qu’ils croient ou non en un « “État fort” dans les domaines “régaliens” », ils acceptent peu ou prou les limites de la puissance publique et ont fait le deuil des politiques interventionnistes d’antan.

Politiques d’austérité, néolibéralisme

La puissance publique peut encore investir dans des infrastructures et dans l’éducation, réduire parfois les aberrations les plus flagrantes du secteur privé, lutter contre la corruption – voire, à la rigueur, contre la pauvreté extrême –, gommer certaines « inefficiences » et « rigidités » du marché. Mais guère plus.

À cette aune, il n’est pas surprenant que les alliés les plus puissants, en France notamment, des adversaires du franc CFA se trouvent dans les milieux contestataires, opposés à la « doxa » et aux rigidités de la Banque centrale européenne, aux « politiques d’austérité », bref au « néolibéralisme ».

Par delà les controverses sur la supériorité de tel ou tel régime de change ou leur adéquation aux réalités et aux besoins des économies de nos pays, la séparation originelle concerne la capacité de la puissance publique à changer radicalement le chemin de développement d’une nation.

Les « plans d’émergence » des années 2010 avaient au moins la vertu d’être lisibles, quantifiés et prudents, sinon efficaces

Les plus lucides des adversaires du franc CFA, parmi lesquels le professeur Kako Nubukpo, inscrivent leurs objections dans une critique plus globale, celle de la pusillanimité des décideurs du continent, de leur manque d’imagination et d’audace en matière de politique économique.

La réponse, en face, ne peut qu’être timorée. Si, comme l’a écrit Thomas Corneille, « les timides vertus sont indignes des rois », le sont-elles de démocrates modernes ? Une politique économique modérée, prudente, attentive au gaspillage et à l’hubris qui accoucha de tant d’éléphants blancs sur le continent ne peut susciter l’enthousiasme. Est-elle pour autant condamnable ?

Plutôt qu’une résurgence de l’interventionnisme d’État, les fameux « plans d’émergence » adoptés au début des années 2010 à travers le continent portent la marque de cette modération (ou résignation, c’est selon). Avec au moins la vertu d’être lisibles, chiffrés (en général) et prudents, sinon efficaces.

Comparé aux extravagances des décennies précédentes – la basilique Notre-Dame-de-la-Paix de Yamoussoukro, par exemple –, il s’agit d’un progrès indéniable. Vu de ce côté-là du débat, le véritable ennemi n’est pas le statu quo mais la « disruption » : on ne change pas une équipe qui gagne, de temps en temps.

Stabilité, garantie, parité… que de mots tabous

C’est ainsi qu’il faut lire le commentaire pro forma sur le franc CFA du président français Emmanuel Macron dans son interview à Jeune Afrique.

Évoquant la « fin du franc CFA », il s’est borné à saluer l’élimination d’un « marqueur très symbolique qui alimentait beaucoup de fantasmes et de critiques ». Dans ses propos : aucune défense de la parité avec l’euro, de la priorité accordée à la stabilité des prix, de la garantie de convertibilité illimitée, ou même de la possibilité réservée à la France de désigner « à titre exceptionnel » et temporaire un représentant au comité de politique monétaire de la BCEAO.

Stabilité, garantie, parité… Autant de mots tabous dans les recommandations enfiévrées quant aux politiques économiques à appliquer sur le continent. Aussi le disrupteur en chef de la scène politique française et européenne s’est-il fait discret sur le franc CFA. À bon escient, probablement.