Racisme

[Tribune] Décoloniser l’espace public : une guerre des mémoires ?

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Par  Thierry Amougou

Macroéconomiste du développement, professeur à l’Université catholique de Louvain en Belgique. Il est Directeur du Centre de recherche interdisciplinaire, démocratie, institutions subjectivité et membre du Centre d’études du développement.

Le maire de Bruxelles lors du baptême du square Patrice-Lumumba, le 30 juin 2018.

Le maire de Bruxelles lors du baptême du square Patrice-Lumumba, le 30 juin 2018. © Didier Bauweraerts/ISOPIX/SIPA

Au-delà des difficiles questions « mémorielles » que pose le déboulonnage des statues de figures esclavagistes, c’est aussi la neutralité de l’espace public et la façon dont celui-ci se construit qui entre en jeu.

L’esclavage a été aboli aux États-Unis en 1865, mais George Floyd a été tué comme un esclave dans le même pays en 2020. Concernant la colonisation, Kalvin Soiresse Njall, député écologiste en Belgique, attire l’attention sur le fait que son pays « n’a plus de colonies, mais que l’esprit de la colonisation est encore inscrit dans la pierre à tous les coins de rue ».

Constat qui permet de saisir un des aspects majeurs de l’enjeu décolonial suivant lequel des logiques, des imaginaires, des pratiques, des discours et des images peuvent perpétuer des rapports coloniaux et esclavagistes même après la fin officielle de l’esclavage et de la colonisation.

Justice mémorielle

Dans un monde encore comateux à la suite du Covid-19, la mort tragique de George Floyd semble agir comme un amplificateur et un accélérateur du déconfinement civique à travers la mobilisation politique et militante contre le racisme et d’autres discriminations connexes. Dans cette dynamique, parachever à la fois l’abolition de l’esclavage et la décolonisation exige, entre autres initiatives, la décolonisation de l’espace public.

La problématique qui prend dès lors corps revient à penser et à construire un espace public juste. Ce dernier ne peut plus se contenter de respecter des principes de continuité, de neutralité et de non-concurrence dans son usage, parce qu’il est désormais contraint, étant donné le caractère cosmopolite des populations, de répondre à une exigence de justice mémorielle qui doit s’inscrire dans son esthétique, son iconographie, ses fonctionnalités et ses désignations.

En d’autres termes, l’égalité entre citoyens d’histoires, de mémoires et d’origines différentes revient à éviter qu’un citoyen se sente offensé, insulté ou blessé, soit par un espace public qui célèbre les bourreaux de ses ascendants, soit par la désignation d’axes routiers, de places et d’avenues qui exaltent des figures synonymes de meurtres, de violence et de racisme à l’égard de certains citoyens.

Ces figures historiques controversées sont considérées comme les fondateurs d’un racisme et d’inégalités

De là découle un enjeu démocratique, celui de la production participative et démocratique de la ville. Ses dimensions fonctionnelle, mémorielle, historique, écologique, iconographique, sociale, économique et politique ne peuvent plus être le résultat des seuls avis d’experts urbanistes, paysagistes et architectes, mais ils doivent aussi et surtout être le produit d’une politique publique citoyenne adoptée via un débat contradictoire.

Si un policier qui porte et représente l’État de droit annule le droit à la vie de George Floyd en 2020, alors l’État de droit reste à parfaire. Si une statue est pour un citoyen lambda un objet de souffrance mémorielle, alors l’État de droit est aussi à parfaire. La nouvelle façon de penser l’État de droit exige non seulement la reconnaissance que la violence peut parfois être policière, mais aussi que l’espace public peut rompre la logique de l’État de droit en ne respectant pas la mémoire de tous les citoyens.

Déboulonnage de statues

Le besoin de justice mémorielle dans l’espace public semble s’imposer, comme en témoignent le déboulonnage de statues de généraux confédérés dans le Sud des États-Unis, d’Edward Colston, ancien marchand d’esclaves, le 7 juin 2020 à Bristol, ainsi que le saccage puis le retrait par la ville d’Anvers, en Belgique, de la statue du roi Léopold II, la décapitation de celle de Christophe Colomb à Boston le 10 juin.

Sans oublier le retrait, le 8 juin, d’un buste du roi Léopold II de l’université de Mons, en Belgique, à la suite d’une pétition des étudiants ainsi que le débat lancé en France sur le retrait de l’espace public de la statue de Colbert, auteur de l’abominable Code noir.

Toutes ces figures historiques controversées sont considérées par ceux qui militent pour la décolonisation des espaces publics comme les fondateurs d’un racisme et d’inégalités dont les effets structurels et institutionnels ataviques continuent de faire des dégâts de nos jours. Ils ne méritent pas d’être célébrés pour l’ensemble de leurs œuvres historiques macabres.

L’espace public est une vitrine de nos valeurs collectives. À ce titre, ce que déboulonnent les populations est moins l’histoire que des figures historiques fondatrices des discriminations dont les effets structurent encore le monde d’aujourd’hui, des figures qu’une communauté politique ne peut exhiber comme valeurs publiques.

Assainissement moral

Cet assainissement moral des espaces publics semble soutenir qu’il n’existe pas de paix durable sans une justice mémorielle. Cela ne se conçoit cependant pas sans aspérités car des conflits surgissent et des questionnements fusent. Faut-il déboulonner les statues ou y inscrire de façon impartiale ce dont les personnages qu’elles représentent ont été les auteurs ? Faut-il équilibrer l’iconographie et la désignation de l’espace public en statufiant des figures de femmes et d’hommes ayant lutté contre l’esclavage et le racisme ? N’est-ce pas le ferment d’une nouvelle guerre des mémoires ?

L’entrée de Patrice Lumumba dans l’espace public bruxellois en 2018, à travers l’autorisation à l’unanimité du conseil communal d’un espace portant son nom, est une preuve que c’est la démocratie qui doit construire un espace public juste et s’améliorer en retour en y contribuant. L’épistémologie postcoloniale s’avère ainsi d’un grand apport pour l’approfondissement de la démocratie en mettant en examen tant les valeurs et les figures que véhiculent les espaces publics occidentaux qu’en prenant au sérieux le soin à apporter à la construction d’une intersubjectivité positive entre citoyens.

Une fois la multiplicité des temps, des mémoires et des subjectivités qui font l’espace public ainsi révélée, un espace public juste et démocratique semble se présenter comme un instrument d’approfondissement démocratique en redéfinissant la démocratie comme un rapport dynamique et critique entre des institutions qui « capabilisent » leurs citoyens, c’est-à-dire leur offrent de nouveaux moyens de contestation et d’action, des expériences vécues et des subjectivités.

Si, comme cela se dit de coutume, le temps est le véritable tribunal de l’histoire, l’histoire des vainqueurs qui a très souvent fait l’espace public est face à la question de savoir ce que c’est qu’un espace public juste et démocratique dans les sociétés cosmopolites du XXIe siècle. Redevenu un levier critique pour les citoyens grâce à la question décoloniale, l’espace public occidental peut-il se transformer en un dispositif de rappel à l’ordre de tous par exaltation de nos valeurs communes afin de trouver le semblable universel ?

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