Société

[Édito] George Floyd, Adama Traoré et le fardeau de l’homme blanc

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Par  François Soudan

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Lors d'une manifestation contre les violences policières à Paris, le 6 juin 2020.

Lors d'une manifestation contre les violences policières à Paris, le 6 juin 2020. © Francois Mori/AP/SIPA

Si la mort de George Floyd fait écho à celle d’Adama Traoré, le parallélisme des émotions et des indignations de part et d’autre de l’Atlantique a une limite : présenter la France comme un État où règne une discrimination systémique n’a aucun sens.

George Floyd, agent de sécurité, chauffeur routier occasionnel, 46 ans, Minneapolis. Une vie fracassée comme tant d’autres dans les ghettos de l’Amérique. Scolarité expéditive. Rêves de NBA jamais aboutis. Carrière avortée de DJ hip hop. Femmes, enfants, essais de vie familiale sans cesse recomposée, sans cesse décomposée. Cocaïne. Vol à main armée. Cinq ans de pénitencier, machine à fabriquer des races. Rédemption. L’Église évangéliste comme planche de salut, la Bible comme passeport pour un nouveau départ.

25 mai 2020 : « Big Floyd » entre dans la supérette Cup Foods, à l’angle de la 38e rue et de Chicago Street. Demande un paquet de Marlboro. Tend un billet de 20 dollars que l’employé croit faux. Refus de vente. Le ton monte. L’employé appelle le 911. L’officier Derek Chauvin, 44 ans, dix-huit plaintes pour violences dans l’exercice de ses fonctions à son compteur en dix-neuf ans de carrière, débarque avec trois de ses collègues. Passage de menottes. Au moment d’embarquer dans la voiture de police, George Floyd se braque, résiste. Plaquage ventral immédiat. Chauvin, main dans la poche, pose son genou sur le cou de Floyd, technique d’immobilisation apprise chez les Marines. Il est filmé. Il le sait. Il s’en fout. Il presse, il presse, il presse, de plus en plus fort. Huit minutes et quarante-six secondes. Jusqu’à l’asphyxie.

Adama Traoré, sans profession fixe, 24 ans, Beaumont-sur-Oise. Une vie dans les ghettos de la République, à mi-chemin entre Les Misérables de Ladj Ly et Do the Right Thing de Spike Lee. Père malien, soninké, mort d’une overdose d’amiante sur les chantiers des trente glorieuses, quatre épouses, deux blanches, deux noires, dix-sept enfants soudés, dont Adama. Petits trafics. Petite case prison.

19 juillet 2016, pris en chasse un jour de canicule. Plaquage ventral. Le poids de trois gendarmes du PSIG, le peloton de surveillance et d’intervention de gendarmerie de L’Isle Adam sur le dos. Décès constaté à même le sol du parking de la gendarmerie. Œdème cardiogénique. Cause ou conséquence de l’asphyxie ? Dix expertises contradictoires, deux autopsies, une certitude : avec deux cent kilos sur le dos, « force strictement nécessaire à l’immobilisation » selon les militaires du PSIG, les effets collatéraux peuvent être fatals.

Parallélisme des émotions

Devant la Maison Blanche, à Washington, le 10 juin 2020.

Devant la Maison Blanche, à Washington, le 10 juin 2020. © Carolyn Kaster/AP/SIPA

Floyd-Traoré, Minnesota-Val d’Oise : juxtaposition d’apparences semblables, parallélisme des émotions, de l’indignation, des manifestations de part et d’autre du ventre de l’Atlantique où se noie Moussa, le migrant fantôme du roman de Fatou Diome. Pour autant, pas de causalité commune.

L’Amérique post-esclavagiste ne peut pas servir de référentiel au débat français pour une raison simple : il n’y a jamais eu, en France, de racisme d’État légal comme aux États-Unis, où le Civil Rights Act abolissant les lois Jim Crow n’a été signé qu’en 1964.

Présenter la France comme un État où règne une discrimination systémique n’a aucun sens

Quand un Afro-Américain n’avait pas le droit de voter ni même de s’asseoir sur un banc public, un Noir présidait le Sénat français et d’autres étaient ministres. Lorsque James Baldwin écrit sa célèbre lettre à sa sœur Angela Davis emprisonnée à New York, c’est de Saint-Paul-de-Vence, où il a trouvé refuge, qu’il l’adresse.

Présenter la France comme un État où règne une discrimination systémique, où les jeunes Français noirs, maghrébins, musulmans n’auraient aucune place et où la police assassine parce que l’État lui-même est raciste, ainsi que le martèle une minorité d’obsédés de l’enfermement identitaire retranchés dans leur zone de relégation communautaire, n’a aucun sens. De cet état d’esprit ne peut surgir que la conflagration victimaire.

La France n’est pas l’Amérique. Comme le dit très justement Christiane Taubira, les jeunes des banlieues ne fuient pas la police, ils fuient des policiers. Et parmi ces derniers, comme il serait plus simple d’occulter le fait que deux des trois gendarmes qui se sont « jetés » sur Adama Traoré (selon leur propre déposition) étaient d’origine antillaise !

Généalogie des violences policières

Manifestation contre les violences policières aux Etats-Unis, le 3 juin 2020.

Manifestation contre les violences policières aux Etats-Unis, le 3 juin 2020. © AP/SIPA

Autant la généalogie des violences policières contre les Afro-Américains est simple puisqu’elle renvoie à une société née dans le péché originel de l’esclavagisme, autant son équivalente française est complexe. Il y eut la conquête coloniale certes, un bain de sang, les mensonges que la France continue de se raconter trop souvent sur sa propre histoire, ses contes et légendes sur ce que fut l’Empire, angle mort des programmes de l’Éducation nationale.

Mais il y a dans ce passé autant de liens que de fractures : la langue bien sûr et aussi l’appropriation par les « élites » anticoloniales de l’époque de tout ce qui dans la « patrie des droits de l’homme » entrait en contradiction avec la pseudo œuvre civilisatrice de la métropole : lectures, savoir critique, organisations politiques.

Le fait qu’en France la loi ait toujours été indifférente à la couleur de peau induit une forme de racisme propre à une République blanche qui, à un moment de son histoire, a éprouvé le besoin d’inventer le Nègre, à rebours de tous ses principes fondamentaux.

Un racisme inépuisable dans ses manifestations insidieuses, un état d’esprit vaguement honteux que seul l’exutoire des réseaux sociaux permet d’exprimer ouvertement et qui parfois perce, à l’instar des fragrances trumpiennes, tel un remugle émanant de la France rance. Ce médecin prônant des essais de vaccins sur des cobayes africains. Éric Zemmour s’indignant que des Blancs s’agenouillent en hommage à George Floyd : « Vous avez vu où on en est ? Des Blancs qui s’agenouillent devant les Noirs ! Devant les Noirs ! Et ils leur demandent pardon ! Où on en est ? »

« Partage des couleurs »

Pourtant, des rives du Mississippi à celles de la Seine, la question que posait déjà W.E.B. Du Bois en 1903 reste la même : c’est celle du « partage des couleurs », que ce métis apôtre du panafricanisme voulait voir transcendée dans une identité unique. Ne plus être Afro-Américain ou Afro-Français mais Américain et Français, sans ces traits d’union qu’exécrait tant Toni Morrisson.

Cette question échappe largement aux dirigeants africains, que l’on aurait tort cependant de trop stigmatiser pour leur silence face à la mort de Floyd et de Traoré. D’abord parce que ce silence n’est que partiel : le Ghanéen Akufo-Addo, le Sud-Africain Ramaphosa, le Kényan Kenyatta, le Congolais Sassou Nguesso et le Tchadien Faki Mahamat ont fait part d’une indignation, certes peu audible, mais unanimement partagée à travers le continent.

Ensuite et surtout parce que la solution à ce problème ne les concerne pas, ou si peu. Il y a longtemps que les enfants de la traite et de l’émigration ne ressemblent plus au Samba Diallo de L’Aventure ambiguë, le roman de Cheikh Hamidou Kane, déchiré entre le pays des Diallobé et celui des Gaulois, entre l’école des Blancs et celle de la brousse. Même s’ils porteront toujours en eux une part d’altérité puisée aux sources d’une double conscience identitaire, ils sont Américains, ils sont Français.

Mardi 9 juin, dans le flot lyrique des homélies qui ont accompagné les obsèques de George Floyd, il a beaucoup été question d’une mort qui aurait « changé le monde ». Pas plus, hélas, que les huit années d’un président noir à la Maison blanche n’ont résolu la question raciale aux États-Unis, la fin tragique de l’enfant de Fayetteville asphyxié pour sa couleur de peau et un billet de 20 dollars ne fera naître d’un coup de baguette magique cette « Amérique meilleure » annoncée par le candidat Joe Biden, tant le racisme y est aussi ancré que l’est en France la culture coloniale. Mais s’il pouvait contribuer à chasser des rives du Potomac le président le plus désagrégateur de l’histoire contemporaine des États-Unis, son sacrifice n’aura pas été vain.

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