Macron à Ouagadougou : ce qu’il fallait comprendre entre les lignes

Lors du discours d'Emmanuel Macron, à Ouagadougou le 28 novembre 2017. © AP SIPA

Franc CFA, corruption, patrimoine, documents classifiés... JA décrypte les principaux engagements pris par le président français au Burkina.

• Post colonialisme

Emmanuel Macron à Ouagadougou, le 28 novembe 2017. © Ahmed Yempabou Ouoba/AP/SIPA

Je suis comme vous d’une génération qui n’a jamais connu l’Afrique comme un continent colonisé

En proposant aux Africains comme à ses propres compatriotes de tourner la page de leur relation asymétrique avant même de l’avoir écrite, Emmanuel Macron ne prolonge-t-il pas, malgré les ruptures de style, une omerta postcoloniale dont les responsables français ont du mal à se départir ? Pourquoi la jeunesse du continent, tout en écrivant son propre avenir, renoncerait-elle à se soucier des blessures mal cicatrisées héritées de son passé, qu’il s’agisse de Thiaroye ou de Sétif, du 17 octobre 1961, de l’assassinat de Félix Moumié ou de Mehdi Ben Barka, du martyre des partisans de l’UPC en pays bamiléké ou du génocide des Tutsis au Rwanda ? Et surtout, à quel titre un président français déciderait-il unilatéralement – tout en se défendant d’être venu « dire à l’Afrique ce qu’elle doit faire » – de ce que « notre responsabilité » commune implique.

Emmanuel Macron semble oublier un peu vite que le travail de vérité et de mémoire au sujet des crimes d’État commis en France, de Catherine de Médicis à Philippe Pétain, ne concerne pas uniquement ceux qui en furent les contemporains. Jacques Chirac n’avait que dix ans au moment de la rafle du Vél’ d’Hiv’, en 1942, ce qui ne l’a pas empêché, cinquante-trois ans plus tard, de reconnaître la responsabilité de l’État français dans la déportation et l’extermination de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Et lorsqu’en 2001, sous le gouvernement de Lionel Jospin, furent adoptées successivement les lois relatives à la reconnaissance du génocide arménien de 1915 et à celle de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité, leurs promoteurs, eux, n’étaient pas même nés au moment des faits.

Outre la déclassification, promise à Ouaga, des archives secret-défense portant sur la mort de Thomas Sankara – plusieurs mesures du même ordre, annoncées par François Hollande en son temps, n’ont en rien permis de briser l’omerta historique –, Emmanuel Macron osera-t-il réconcilier les jeunesses africaine et française avec les chapitres controversés de leur histoire commune ?


• Le comportement des entreprises françaises en Afrique

A Conakry , le terminal à conteneurs est géré depuis 2011 par Bolloré Africa Logistics. © Vincent Fournier/JA

Je veux que les entreprises françaises soient porteuses d’un partenariat exemplaire qui refuse la corruption, qui se plie aux appels d’offres, aux règles édictées par les institutions panafricaines

Les États-Unis se sont très tôt dotés d’un arsenal juridique anticorruption, à travers le Foreign Corrupt Practices Act, voté en 1977. Dernièrement, l’ancien ministre sénégalais des Affaires étrangères Cheick Tidiane Gadjo en a fait les frais, interpellé puis inculpé par la justice américaine dans une affaire de corruption et de blanchiment. En France, la justice a toutes les peines du monde à poursuivre des personnalités soupçonnées.

Et quand elle se saisit d’un dossier, il se transforme bien souvent en feuilleton judiciaire interminable, à l’image de l’affaire Elf ou de l’Angolagate. Alors que peut Emmanuel Macron face à de puissants industriels tels que Bolloré, Lafarge, Total, Société générale ou Orange ?

L’affaire des biens mal acquis est une bonne illustration de cette difficulté de s’attaquer aux « grands groupes [qui participent] à des opérations de corruption organisée » : la condamnation inédite du vice-président équato-guinéen Teodoro Nguema Obiang Mangue (qui a fait appel) a mis au jour un système, au minimum de complaisance, sinon de collusion, de la part d’établissements bancaires (dont la Société générale et la Banque de France). Mais aucun n’a encore été inquiété.


• Débat autour du Franc CFA

Le franc CFA déchaîne les passions. © Adria Fruitos pour JA

Le franc CFA, la France n’en est pas le maître, elle en est le garant. [Si les membres] veulent en changer le périmètre, je suis plutôt favorable. S’ils veulent supprimer cette stabilité régionale, je considère que c’est eux qui décident, donc j’y suis favorable

«Elargir le périmètre du franc CFA à tous les pays de la Cedeao [dont le Nigeria, le Ghana, etc.] est le plan B des opposants à cette monnaie, explique l’économiste Sanou Mbaye. Mais il faudrait pour cela qu’il y ait déjà une convergence économique dans cette zone, ce qui n’est pas encore le cas ».

En d’autres termes, quand le président français semble s’ouvrir à une réforme du CFA, il sait que l’objectif souffre de nombreux obstacles – « d’ailleurs, le président Buhari, par exemple, n’y est pas favorable », rappelle Sanou Mbaye – et élude la question de fond, à savoir la sortie pure et simple.

Et lorsqu’il assure qu’une telle option reviendrait à « supprimer cette stabilité », il propose aux dirigeants un choix cornélien entre garder un symbole de plus en plus décrié et prendre une décision qui serait, selon lui, irresponsable et dangereuse pour l’économie de la région.


• Restituer les œuvres africaines

Des statuettes béninoises exposées au Quai Branly, à Paris. © CC/Wikimedia Commons

Je veux que d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique

Les paroles d’Emmanuel Macron ont été accueillies par une salve d’applaudissements du public ouagalais et par la joie des associations, au premier rang desquelles le Conseil représentatif des associations noires (Cran), qui se battent pour la restitution des biens pillés pendant la colonisation et après les indépendances. D’un strict point de vue légal, la majorité de ces biens sont soumis aux principes d’inaliénabilité, d’imprescriptibilité et d’insaisissabilité. S’il veut transformer ses mots en actes, le président devra obtenir le changement de la loi ou faire appel à la Commission scientifique nationale des collections, qui peut déclasser des objets s’ils ont été mal acquis, afin qu’ils puissent être restitués.

Les auditeurs attentifs n’auront pas manqué de noter que Macron évoque des restitutions « temporaires ou définitives », sous réserve que les « conditions soient réunies ». Des précautions oratoires classiques qui laissent deviner les arguments employés ensuite pour ne pas tenir ses promesses : sécurité muséale non assurée, degré d’hygrométrie trop élevé, faiblesse des propositions scientifiques, etc. La joie sera donc de mise quand des actes forts auront été posés, comme le changement de la loi ou la restitution effective des objets déjà réclamés depuis des mois, notamment par le Bénin…

Au-delà, les connaisseurs apprécieront l’idée de créer en France une « Saison des cultures africaines en 2020 », saison « inédite », car on n’y verrait pas assez la scène artistique contemporaine… En 2017, Macron ne devait pas être dans l’Hexagone, ce qui expliquerait pourquoi il a raté la superbe saison africaine qui s’y est déroulée, à La Villette, à la Fondation Cartier, à la Fondation LVMH, au Musée du Quai-Branly, au musée de l’Orangerie, au Carreau du temple avec la foire AKAA, à la Gare Saint-Sauveur de Lille, au musée des Confluences de Lyon, au musée du Havre…


• Tirer les leçons du passé, et faire barrage à la Chinafrique

Le président chinois Xi Jinping durant son discours au sommet Chine-Afrique, à Johannesburg, le 4 décembre 2015. © AP/SIPA

La France sera vigilante pour faire en sorte que d’autres ne répliquent pas aujourd’hui les erreurs que nous avons commises hier ensemble, [avec] de nouveaux investisseurs [et] des entreprises qui proposent des milliards et pas un emploi pour les Africains […] en répliquant les troubles, parfois les crimes d’hier

Il s’agit d’une allusion à la Chine à peine voilée. Encore accusée de « piller l’Afrique » et de ne faire travailler que la main-d’œuvre expatriée (ce qui correspond de moins en moins à la réalité), le géant asiatique est largement en tête des investisseurs sur le continent, loin devant la France, écrasée par sa puissance financière.

Le même jour que le discours d’Emmanuel Macron se déroulait à Marrakech le China-Africa Investment Forum et à Paris le premier forum sur la « nouvelle route de la soie » – un projet chinois prévoyant des centaines de milliards de dollars d’investissement, notamment en Afrique –, organisé par l’Iris et l’ambassade de Chine en France.

La veille, lors d’une réception privée, rue Monsieur, avec les quelques intervenants du forum, l’ambassadeur Zhai Jun confiait « l’importance que revêt la France dans ce projet », souhaitant un partenariat « fructueux » entre les deux pays.


• L’affaire Sankara

Thomas Sankara à Ouagadougou au Burkina Faso, le 26 février 1987. © Archives Jeune Afrique-REA

Tous les documents produits par des administrations françaises pendant le régime de Sankara et après son assassinat [qui sont toujours] couverts aujourd’hui par le secret-défense national [seront] déclassifiés pour être consultés en réponse aux demandes de la justice burkinabè

Révolution au sommet de l’État ou simple effet d’annonce ? Répondant à une étudiante ouagalaise, Emmanuel Macron a formulé cette promesse censée traduire en actes le rapport décomplexé qu’il entretient avec le passé colonial et avec les épisodes troubles de la « Françafrique ».

L’initiative présidentielle n’a pourtant rien d’une première. À quatre reprises, entre 2014 et 2017, son prédécesseur, François Hollande, avait pris semblable engagement à propos de dossiers sensibles ayant marqué l’histoire franco-africaine : le massacre de tirailleurs sénégalais au camp de Thiaroye, l’implication française au Rwanda de 1990 à 1994, la répression féroce contre l’Union des populations du Cameroun (UPC) ou encore la mort de Mehdi Ben Barka. Or a posteriori, dans ces quatre affaires, familles de victimes, militants, avocats ou chercheurs se sont montrés plus que réservés.

Car au-delà de la transparence annoncée par les politiques, l’exploitation des archives sensibles de la République, soumise à de complexes et multiples verrous, relève au mieux du labyrinthe, au pire d’un parcours du combattant. « Quand nous avons étudié le contenu de ces documents, nous nous sommes rendu compte que cette déclassification constitue une immense mascarade », résumait sèchement, en octobre, Bachir Ben Barka, le fils de l’opposant marocain assassiné.

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