Maroc : du bon usage des colères royales

Driss Jettou remettant au roi son rapport, en présence du Premier ministre, Saadeddine El Othmani (à g.),le 24 octobre, à Rabat. © MAP

Tombées comme un couperet à la lumière du rapport sur l’exécution des projets d’Al Hoceima au Maroc, les sanctions extrêmement sévères décrétées par Mohammed VI - dont la deuxième vague est tombée ce lundi 13 novembre - illustrent un style de gouvernance aussi maîtrisé qu’imprévisible. Analyse.

«Séisme politique ! » La formule choisie par Mohammed VI dans son discours du 13 octobre devant le Parlement a pris tout son sens une dizaine de jours plus tard. Le 24 octobre, le cabinet royal rendait public un communiqué aux allures de couperet : quatre responsables gouvernementaux et un patron d’une entreprise publique sont sèchement limogés. Cinq autres anciens ministres, appartenant au gouvernement précédent, sont bannis à vie et n’occuperont plus jamais de poste officiel.

Enfin, quatorze commis de l’État sont dans le purgatoire en attendant les sanctions de Saadeddine El Othmani. Le chef du gouvernement, qui a assisté, pantois, à la présentation devant le souverain de la synthèse du rapport de la Cour des comptes sur les dysfonctionnements qui ont ponctué le projet « Al Hoceima, phare de la Méditerranée », se retrouve désormais face à une nouvelle crise à gérer.

« Saadeddine El Othmani est tenu de sévir contre des fonctionnaires, car le roi lui a demandé de lui soumettre un rapport dans ce sens, nous explique un politologue. Et pour cause, les sanctions royales n’ont concerné jusque-là que les responsables qu’il nomme lui-même, ministres et patrons d’entreprises publiques stratégiques, en application parfaite de la Constitution. »

Lundi 13 novembre, une deuxième vague de sanction est tombée. Sept secrétaires généraux de ministères et trois directeurs centraux ont été « remerciés ».

Violentes charges

Des sanctions d’une grande ampleur, le Tout-Rabat les attendait depuis quelques mois en retenant son souffle. Le 25 juin, dernier jour du ramadan, le premier Conseil des ministres du gouvernement El Othmani avait en effet été le théâtre d’un retentissant coup de gueule royal.

Après avoir exprimé sa déception et son mécontentement, le souverain avait en outre « décidé de ne pas autoriser les ministres concernés [par les projets d’Al Hoceima] à bénéficier du congé annuel », note le communiqué du porte-parole du roi à l’époque.

Certains se risquent à qualifier le style de Mohammed VI de « management par l’humeur »

Une privation de vacances qui aurait pu paraître anecdotique et être mise sur le compte d’une colère passagère, mais quelques semaines plus tard, le 29 juillet, dans le discours du Trône, la charge royale sera encore plus violente.

« Si le roi du Maroc ne fait pas confiance à nombre d’hommes politiques, que reste-t-il donc au peuple ? » a asséné le monarque, qui, la veille de cette allocution, avait accordé sa grâce à des dizaines de membres du Hirak du Rif, dont le mouvement de contestation sociale à Al Hoceima avait tourné à la désobéissance civile.

Les observateurs tablaient alors sur des sanctions immédiates, car cela ressemblait davantage au style supposé de Mohammed VI, que certains se risquent même à qualifier de « management par l’humeur ».

“Colère royale”

Le palais de Rabat. © artur widak/NurPhoto/AFP

« La “colère royale” est devenue d’ailleurs une formule consacrée dans les médias pour justifier toute décision de révocation prise dans l’administration, même si celle-ci ne nécessite aucunement l’intervention du souverain », rappelle un professeur de droit.

En effet, de la réaffectation d’un préfet de police après une visite royale dans une ville au limogeage d’un gouverneur ou d’un directeur d’entreprise publique, jusqu’à l’éclipse d’un garde du corps ou d’un conseiller royal, tout changement de casting dans la grande galaxie du sérail est souvent présenté comme le fruit d’une « colère royale », alimentant les conversations et les rumeurs dans les salons feutrés du quartier Souissi, à Rabat.

Pourtant, il est très rare que le roi manifeste publiquement son courroux. Parmi les plus célèbres, il y a celui qui ponctua le lancement du programme national destiné aux marchands ambulants, annulé à la dernière minute. Le 25 mars 2015, Mohamed Hassad – alors ministre de l’Intérieur –, qui devait accueillir le roi à la wilaya de Rabat, se retrouve contraint de monter à la tribune pour annoncer, devant les maires et les présidents de région conviés, l’annulation de l’activité royale : « Sa Majesté a appelé il y a quelques instants. Le souverain a exprimé son mécontentement vis-à-vis du projet qui lui a été soumis. »

Malgré ce désaveu cinglant, Mohamed Hassad, en bon serviteur de l’État, a continué d’assumer de hautes fonctions jusqu’à ce que le communiqué du 24 octobre vienne mettre fin à sa carrière dans l’administration, avec huit autres de ses collègues…

Enquête sur Al Hoceima

Les sanctions d’Al Hoceima ne doivent cependant rien au hasard. Elles sont intervenues à la lumière des conclusions d’une enquête très poussée qui aura duré quatre mois. Ordonnée en juin par Mohammed VI, celle-ci a mobilisé l’Inspection des finances, l’Inspection générale des collectivités territoriales et même la Cour des comptes, présidée par Driss Jettou, lequel a soumis le rapport final au souverain.

Hassan II pouvait passer un savon à l’un de ses ministres, voire l’insulter copieusement. Mais jamais il ne laissait transparaître ses colères

« C’est un processus de sanction qui a été construit et préparé dans les règles. On ne peut pas dire, dans ce cas, que la décision de sévir a été prise sur un coup de sang », admet Me Mohamed Ziane. Pour cet ancien ministre des Droits de l’homme de Hassan II – le seul à avoir osé démissionner en 1996 –, il n’y a aucune comparaison possible entre le style de Mohammed VI et celui de son père en matière de gestion des hommes.

« Hassan II pouvait passer un savon à l’un de ses ministres, voire l’insulter copieusement. Mais jamais il ne laissait transparaître ses colères », explique Me Ziane. Il n’empêche que, sous Hassan II, au-delà des nombreuses anecdotes sur les hauts responsables tétanisés à chaque convocation royale, un ministre pouvait passer directement de son bureau à la case prison.

 

Hassan II et le prince héritier, Sidi Mohammed, le 3 mars 1997, à Rabat. © abdelhak senna/AFP

 

Cela a été le cas lors de la célèbre affaire dite Pan Am, en 1971-1972, où six anciens ministres du gouvernement Ahmed Laraki avaient été poursuivis et condamnés pour corruption, avant d’être graciés quelques années plus tard. « Le contexte était différent : le Maroc vivait l’état d’exception, et la monarchie avait besoin de regagner en popularité après la tentative de coup d’État de Skhirat, nuance Me Ziane. Aujourd’hui, nous sommes en démocratie, et, pour ce genre d’affaires, où il n’y a eu, comme le dit le rapport, ni malversation ni détournement de fonds, la sanction devait en principe venir des urnes et non du Palais. »

Apaisement ?

Seulement, Mohammed VI n’est pas homme à se priver de ses prérogatives constitutionnelles quand il est persuadé que la classe politique ne joue plus son rôle d’intermédiaire ou de rempart contre les mouvements de contestation sociale. Il l’a d’ailleurs expressément signifié lors du discours du Trône : « Quand le bilan est décevant, on se retranche derrière le Palais royal et on lui en impute la responsabilité […]. Voilà pourquoi les citoyens se plaignent auprès du roi des administrations et des responsables. Voilà pourquoi ils sollicitent son intervention pour mener leurs affaires à bonne fin. »

 

Des militants du Hirak manifestant dans les rues d’Al Hoceima, le 20 juillet. © guillaume pinon/NurPhoto/afp

En montant donc au front et en sévissant pour le retard d’exécution d’un projet auquel il avait apporté sa caution – il en avait présidé la cérémonie de présentation en octobre 2015 –, Mohammed VI exerce donc pleinement son pouvoir de contrôle (et donc de sanction) à l’égard des ministres de son gouvernement. Mais, surtout, il cherche à rendre opérationnel le sacro-saint principe de corrélation entre responsabilité et reddition des comptes, une formule de plus en plus présente dans ses discours.

Abdelilah Benkirane, en tant qu’ancien chef du gouvernement, est tout aussi responsable que ses ex-ministres sanctionnés

Le résultat ne s’est d’ailleurs pas fait attendre : la lecture du communiqué du cabinet royal a été accueillie par des youyous dans la salle de tribunal où se tenait, ce même 24 octobre, une audience avec des militants du Hirak. Certains détenus ont annoncé l’arrêt de leur grève de la faim séance tenante, et le leader du mouvement, Nacer Zefzafi, s’est même fendu d’un message apaisant depuis sa cellule.

Equilibres politiques

Toutefois, malgré la sévérité des sanctions, Mohammed VI continue de ménager les équilibres politiques. Le fait que le Parti de la justice et du développement (PJD) ait été complètement épargné par ce séisme (aucun de ses ex-ministres, anciens ou actuels, n’a été sanctionné) est perçu comme une façon pour le Palais d’éviter d’envenimer les relations déjà tendues avec ce parti qui dirige le gouvernement.

« Abdelilah Benkirane, en tant qu’ancien chef du gouvernement, est tout aussi responsable que ses ex-ministres sanctionnés, affirme un politologue sous le couvert de l’anonymat. Mais il faut admettre qu’il a déjà quelque part payé avec sa destitution par le roi en mars dernier. »

Idem pour le Rassemblement national des indépendants (RNI), qui s’en sort à bon compte. Son nouveau chef de file, Aziz Akhannouch, est même encensé par le rapport de la Cour des comptes, qui souligne des réalisations supérieures à 100 % (lire ci-contre) de son département dans les projets d’Al Hoceima. « Cela tend à renforcer le sentiment que le RNI est désormais le parti politique qui a les faveurs du Palais », poursuit notre source. Mais le principe de reddition des comptes, en l’occurrence scrupuleusement observé, n’y est sans doute pas étranger.

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