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14/05/2013 à 06:56
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Alassane Ouattara n'a jamais renoncé à devenir président de Côte d'Ivoire. Alassane Ouattara n'a jamais renoncé à devenir président de Côte d'Ivoire. © DR

Relance économique, sécurité, réconciliation, justice, FPI, Bédié, Soro, Wade, M6, Hollande... Deux ans après son arrivée au pouvoir, le chef de l'État ivoirien, Alassane Ouattara, fait le point sur les nombreux chantiers qu'il a entrepris.

Abidjan, mi-avril. La campagne électorale bat son plein. C'est le temps des promesses qui n'engagent que ceux qui les écoutent. Celui également des tensions entre partenaires politiques, le Rassemblement des républicains (RDR) et le Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), qui se disputent âprement mairies et conseils régionaux, débouchant parfois sur des scènes de violence que l'on pensait oubliées.

Deux ans après la fin de la crise, la Côte d'Ivoire se porte pourtant indéniablement mieux. C'est un pays désormais en paix, à l'image redorée et à la vitalité économique évidente. Un chantier à ciel ouvert et une nation qui se reconstruit. À sa tête, Alassane Ouattara (ADO), 71 ans, l'exact contraire de son prédécesseur et meilleur ennemi, Laurent Gbagbo.

Économiste de formation, ancien Premier ministre d'Houphouët et directeur général adjoint du FMI, il n'est pas arrivé là par hasard. Au coeur de la tempête depuis la première élection présidentielle post-Houphouët, en 1995, il n'a jamais renoncé, ni après avoir échappé de justesse à la mort, en septembre 2002, quand son domicile avait été attaqué, pillé et incendié, ni quand il attendait, reclus au sein du Golf Hôtel, la fin du cauchemar dans lequel son adversaire avait plongé la terre d'Éburnie.« Plus grand diviseur du pays » pour ses contempteurs, seul capable de diriger la Côte d'Ivoire pour ses apôtres, brillant, bon gestionnaire et rigoureux, de l'aveu même de Laurent Gbagbo, il est désormais seul maître à bord. Le passé importe désormais peu. Seul compte l'avenir : les attentes des Ivoiriens sont immenses. Quel que soit l'interlocuteur, riche ou pauvre, partisan de l'ancien président ou du nouveau, dioula, baoulé ou bété, jeune ou vieux, l'espoir suscité par la fin d'une longue descente aux enfers a cédé la place à l'impatience. C'est dans son bureau du palais du Plateau qu'ADO nous a reçu pour répondre à nos (nombreuses) questions. À sa manière, déterminé mais prudent... 

Alassane Ouattara, dans son bureau du palais du Plateau, lors de l'entretien accordé à Jeune Afrique, le 17 avril.

© DR

Jeune Afrique : Dans l'interview que vous nous aviez accordée fin mai 2011, au lendemain de votre investiture, vous décriviez un pays dévasté et qualifiiez la tâche qui vous attendait d'immense. Deux ans plus tard, comment se porte la Côte d'Ivoire ?

Alassane Ouattara : Effectivement, nous avons trouvé la Côte d'Ivoire dans un état indescriptible. Pire que ce que nous pouvions imaginer. Aujourd'hui, cela va mieux, car nous avons pu réaliser des progrès considérables au niveau de la gouvernance générale, de la remise en état de l'administration, de la réhabilitation des infra­structures et de la politique économique et sociale. Le pays est désormais en paix, sécurisé en grande partie, et en pleine expansion. J'ajouterais que la Côte d'Ivoire, totalement absente par le passé, compte à nouveau sur l'échiquier africain, voire international. 

Ce qui semble le plus évident, c'est la relance économique, avec des taux de croissance situés entre 8 % et 9 %...?

[Il coupe.] Soyons précis : 9,8 % en 2012, certifié par le Fonds monétaire international. Et pour 2013, nous sommes à peu près certains d'avoir un nouveau taux de croissance compris entre 9 % et 10 %. 

Lorsque vous avez pris vos fonctions, en mai 2011, vous n'espériez des taux de croissance autour de 10 % qu'au terme de votre mandat de cinq ans. Comment expliquez-vous ces résultats ?

Nous avons appliqué les bonnes recettes. Parmi les points clés, je citerais la forte augmentation de notre taux d'investissement et les réformes sectorielles, notamment celle du secteur agricole. La rémunération des paysans s'améliore, ce qui contribue de manière importante à la hausse de la consommation. Enfin, le secteur privé, rassuré et plus ambitieux, se développe considérablement. 

Beaucoup estiment que, malgré ces bons résultats macroéconomiques, leurs effets sur le quotidien des Ivoiriens tardent à se faire ressentir...

Notre pays avait sombré et nous l'avons récupéré dans un état de délabrement inouï.

C'est vrai, mais il convient d'expliquer pourquoi. La Côte d'Ivoire, pendant les dix dernières années, a connu un taux de croissance inférieur à 1 % alors que la croissance démographique a été de 2,5 % à 3 %. Sur la période 2000-2010, le revenu par habitant a donc baissé d'au moins 25 %. La pauvreté s'est accrue et touche aujourd'hui un Ivoirien sur deux. On ne répare pas les dégâts humains de ce genre en quelques mois. Il faut du temps, de la persévérance, investir lourdement dans le social notamment, ce que nous sommes en train de faire. Les effets vont commencer à se faire sentir. En premier lieu, les Ivoiriens trouveront un meilleur environnement, en matière d'infrastructures, d'écoles ou de santé. Les paysans, nous venons d'en parler, une meilleure rémunération de leur travail. Idem pour les enseignants, qui ont pu récupérer un certain nombre d'indemnités qui leur étaient dues mais jusqu'ici jamais versées. Au risque de me répéter, mais il est très important que tout le monde comprenne, notre pays avait sombré et nous l'avons récupéré dans un état de délabrement inouï. Nous devons fournir des efforts considérables sur tous les fronts, je dis bien tous. Cela prend donc naturellement beaucoup de temps. 

Dans quel domaine avez-vous éprouvé le plus de difficultés ?

La sécurité, sans laquelle aucun développement n'est possible, a représenté un véritable défi pendant plusieurs mois. Trop d'armes ont circulé sur l'ensemble du territoire, et trop de jeunes ont été manipulés à des fins violentes. C'est sans doute le défi le plus sensible, car il y avait une véritable volonté de déstabilisation de la part des partisans de l'ancien régime. Voilà pourquoi ils n'ont jamais voulu participer au processus politique. Ils ont refusé d'aller aux législatives et aux élections locales. Ou encore de faire partie des différentes commissions mises en place, notamment la Commission nationale d'enquête et la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation. Sans doute espéraient-ils un changement de régime par la force... Je pense que maintenant que les uns et les autres ont perdu leurs illusions, nous allons pouvoir aller de l'avant. 

Grâce à une croissance de 9,8 % en 2012, la Côte d'Ivoire a retrouvé des couleurs sur le plan économique.

© Sia Kambou/AFP

Il n'y a effectivement toujours pas d'opposition représentée en Côte d'Ivoire. Vous avez confié à votre nouveau Premier ministre, Daniel Kablan Duncan, la tâche de renouer le dialogue avec elle. De multiples rencontres ont eu lieu, mais il n'y a toujours aucune avancée perceptible...

Rien n'est automatique en politique. Daniel Kablan Duncan a consacré de nombreuses heures à rencontrer les différents partis politiques de l'opposition, le FPI comme les autres. Si cela a plutôt été productif avec certains d'entre eux, le FPI, lui, pose nombre de préalables [dont la libération de Laurent et Simone Gbagbo ainsi que des autres responsables du parti incarcérés, NDLR] qui ne nous semblent pas acceptables. Difficile d'avancer dans ces conditions. Mais je ne suis pas découragé : le dialogue politique doit se poursuivre et va se poursuivre.

Précisons toutefois que, si vous prenez les élections locales qui se déroulent en ce moment [l'entretien a été réalisé le 17 avril, pendant la campagne], on dénombre, par exemple, de nombreuses candidatures indépendantes, plus même que celles validées par les grands partis que sont le RDR, le PDCI, le FPI, l'UDCPI, etc. L'opposition est officiellement absente, mais beaucoup de ces indépendants proviennent de ses rangs, dont ceux du FPI. 

Vous avez toujours souhaité la fusion des partis qui composent le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) en une seule grande formation. Celle-ci n'a pas eu lieu, et seulement 10 listes sur 31 se sont présentées pour les élections régionales en rangs serrés. Visiblement, votre souhait ne semble pas partagé par la majorité du RDR ou du PDCI...

Le président Bédié et moi-même avons exactement la même ambition : créer un mouvement unifié avec les partis qui composent le RHDP. Voire avec d'autres partis qui pourraient nous rejoindre. Nous n'avons pas réussi lors des élections législatives à présenter de nombreuses candidatures unifiées, mais cette fois-ci nous progressons, puisque le tiers des régions a présenté des candidats RHDP. 

La réconciliation nationale prend du temps, beaucoup trop de l'avis de certains. Pour quelles raisons, selon vous ?

La réconciliation ne se décrète pas.

Parce que cela a toujours été le cas, partout dans le monde. Regardez en France, après la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis, après la guerre de Sécession, au Nigeria avec la guerre du Biafra, au Rwanda, au Burundi ou au Congo. La réconciliation ne se décrète pas. Elle nécessite de la patience, de la détermination, et seul le développement du pays, équitablement réparti, peut en accélérer le processus. 

Quel bilan faites-vous de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation, dirigée par l'ancien Premier ministre Charles Konan Banny ?

Malgré ce que disent les mauvaises langues, elle travaille beaucoup, c'est une certitude. Il lui reste quelques mois d'ici à la fin de son mandat, en septembre 2013. Elle me remettra alors ses recommandations. Attendons donc avant de juger. 

Le dernier rapport de l'ONG Human Rights Watch n'est pas tendre avec vous. Il pointe du doigt ce qu'il qualifie de « justice des vainqueurs » et l'absence de transformation des beaux discours liés à cette réconciliation en réalités. Que répondez-vous à ces critiques ?

Les critiques sont les bienvenues, notamment pour nous permettre d'améliorer l'État de droit en Côte d'Ivoire. Il n'y a pas de justice des vainqueurs, il y a une justice que je souhaite indépendante, et qui travaille à son rythme. Les victimes sont au coeur de notre politique de réconciliation. Faut-il rappeler que ce sont plus de 3 000 personnes qui ont trouvé la mort lors de cette crise postélectorale ? 

Ce rapport dénonce tout de même le fait que, parmi les 150 personnalités aujourd'hui poursuivies pour leurs actes lors de cette crise, on ne trouve que des partisans de Laurent Gbagbo, aucune issue de votre camp.

Ce n'est pas exact. Des membres des Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) ont également été poursuivis. Cependant, les 150 personnes dont vous parlez sont poursuivies pour des infractions économiques. La Commission nationale d'enquête que nous avons mise en place a, à l'issue de ses travaux, établi une liste de personnes mises en cause pour des exactions pendant la crise post­électorale. À cet égard, je vous assure qu'il n'y aura pas d'impunité. 

Ce qui prête également le flanc à la critique, c'est la lenteur avec laquelle les dossiers des partisans de l'ancien chef de l'État sont examinés. La plupart attendent toujours leur jugement. Certains vous diront : soit ils sont coupables et ils doivent être condamnés, soit il n'y a rien de concret à leur reprocher et alors il faut les libérer...

La justice travaille à son rythme, et contrairement à ce qui a pu être dit ou écrit, certains d'entre eux ont bénéficié de la liberté provisoire. Je ne compte pas me substituer à elle, même si moi aussi j'aimerais voir ce rythme s'accélérer. Mais il s'agit là de dossiers complexes qui sont, pour la plupart, connectés les uns aux autres. D'autant plus que, selon mes informations, chaque fois qu'il y a eu une opération de déstabilisation, de nouveaux éléments sont venus compliquer les enquêtes en cours. Ces dernières doivent être exhaustives et les jugements qui seront rendus devront être inattaquables. 

Votre décision de ne pas envoyer Simone Gbagbo à la Cour pénale internationale (CPI) est-elle définitive ?

Non, je n'ai rien décidé. La CPI a émis un mandat d'arrêt, et la justice ivoirienne est en train d'examiner la question parce qu'un certain nombre de poursuites ont déjà été engagées contre elle au plan national. J'attends ses recommandations. 

Comment réagissez-vous quand certains de vos pairs, comme l'Ougandais Yoweri Museveni, émettent de sévères critiques vis-à-vis de la CPI, qu'ils taxent de « justice de Blancs » ?

La justice internationale a le mérite d'être reconnue comme impartiale et ne peut en conséquence pas être suspectée d'être une justice des vainqueurs ou d'autre chose, comme vous aimez à le dire. 

Sur le plan de la sécurité, l'amélioration est nette par rapport à 2011. Reste cependant le spectre d'attaques régulières, notamment dans l'Ouest, attribuées aux pro-Gbagbo en exil. Cela vous inquiète-t-il ?

Non, pas du tout. Vous savez, l'Ouest a toujours été une zone où, malheureusement, règne un certain niveau de violence. Cela ne date pas d'aujourd'hui. On y trouve notamment des mercenaires et des miliciens qui sont là depuis la période de la guerre du Liberia et qui, de temps en temps, sont réactivés par les partisans de l'ex-président. Nous avons pris des dispositions, en accord avec le gouvernement libérien et avec le soutien des Nations unies. Nous avons mis en place des brigades conjointes de surveillance des frontières et avons accru les moyens de nos forces de sécurité. Il ne faut pas se leurrer, compte tenu du contexte et de la volonté de certains de nous déstabiliser, cette situation va perdurer quelque temps. Mais nous sommes et demeurerons vigilants. 

Lors du vote de la loi sur le mariage, on a assisté à de vraies tensions entre des députés du PDCI et votre formation. Même climat de défiance, et parfois de violence, pendant cette campagne électorale, au cours de laquelle on a pu entendre certains cadres du PDCI s'attaquer au RDR, parfois de manière très virulente. Où en sont vos relations avec votre partenaire Henri Konan Bédié ?

Il s'agit là de signes qui attestent de l'émergence de la démocratie en Côte d'Ivoire.

Il n'y a aucun problème entre le président Bédié et moi-même. Bien au contraire. Nous sommes en contact permanent, et je bénéficie de ses conseils sur les grandes questions de l'État. L'effervescence que vous avez constatée fait partie de la vie des partis politiques. À l'intérieur du PDCI ou du RDR, et entre le PDCI, le RDR et d'autres formations. Ce n'est absolument pas un problème. Je considère au contraire qu'il s'agit là de signes qui attestent de l'émergence de la démocratie en Côte d'Ivoire. Quant aux violences, elles sont inacceptables, et nous les dénonçons fermement. 

Vous n'avez jamais caché votre souhait de travailler avec Daniel Kablan Duncan, que vous connaissez depuis très longtemps. Êtes-vous satisfait de lui ?

Évidemment, mais contrairement à ce que vous semblez penser, ses prédécesseurs n'étaient pas là par défaut. Ils n'ont pas non plus quitté leurs fonctions parce que je n'étais pas satisfait de leurs services. Le choix d'un Premier ministre doit correspondre, selon moi, aux objectifs que l'on se fixe à des périodes données. Aujourd'hui, notre priorité c'est l'accélération de la relance économique. J'avais besoin de lui pour cela, et il s'acquitte remarquablement de sa tâche. 

L'Assemblée nationale, qui vous est acquise, vient d'adopter une loi vous autorisant à prendre par ordonnance les mesures relatives à l'exécution du programme du gouvernement en matière économique et sociale. De quoi se demander à quoi elle sert finalement, non ?

Je ne suis pas le premier en Côte d'Ivoire à prendre des ordonnances. Tous mes prédécesseurs l'ont fait. L'objectif principal est simple : accélérer la relance, nous venons d'en parler, et respecter les engagements pris auprès des bailleurs de fonds et de nos partenaires. Or certaines mesures devaient être prises avant la fin du mois d'avril, alors que l'Assemblée était en congé. Ces ordonnances ne concernent pour l'essentiel que des mesures fiscales dans le cadre du collectif budgétaire et le Parlement conservera son pouvoir de contrôle : elles lui seront soumises pour examen et validation. Bref, il n'y a là vraiment rien d'extraordinaire. 

Après son départ de la primature, Guillaume Soro a pris la tête de cette Assemblée. Vos relations ont-elles changé ?

Elles demeurent excellentes. Il fait du bon travail et est en train de redonner à l'Assemblée le lustre qu'elle avait perdu depuis une dizaine d'années. 

On a beaucoup parlé, notamment dans la presse ivoirienne, des tiraillements entre lui et votre ministre d'État et ministre de l'Intérieur Hamed Bakayoko, sorte de guerre de succession avant l'heure. Cela ne vous a-t-il pas gêné ?

La presse ivoirienne, comme la presse en général, a parfois beaucoup d'imagination. En l'occurrence, je les connais bien tous les deux, et s'il y a eu des incompréhensions, elles ont été réglées. 

Pensez-vous solliciter un second mandat ?

Quand on décide de s'engager en politique, c'est parce qu'on a des objectifs. Le mien était d'être président pour apporter ma contribution au redressement de mon pays. J'ai désormais l'occasion de le faire. Et a priori, je ne pense pas qu'il soit possible de redresser la Côte d'Ivoire comme je le voudrais dans les trois ans à venir. Donc oui, vraisemblablement, je serai amené à solliciter un second mandat. 

Durant votre long combat politique, votre épouse Dominique a toujours été omniprésente à vos côtés. Quel rôle joue-t-elle maintenant que vous êtes président ?

Elle m'a apporté un soutien considérable, exceptionnel même. Vous savez, cela a été un combat particulièrement difficile, qui a failli nous coûter la vie. J'ai trouvé totalement injuste les attaques qu'elle a parfois subies, d'autant que le candidat, c'était moi, et que l'on me visait à travers elle. Mais cette page est tournée. Elle est maintenant première dame, et est totalement engagée pour exercer ses responsabilités dans ce cadre. Elle a ainsi abandonné toutes les affaires qu'elle gérait depuis de nombreuses années, et se consacre pleinement à sa fondation Children of Africa, auprès des jeunes et des femmes. Elle représente la Côte d'Ivoire de manière impeccable et je suis très fier d'elle. 

Votre voisin malien connaît une crise sans précédent : une rébellion dans le Nord, qui est devenu l'antre de terroristes islamistes, un coup d'État puis une guerre. Aujourd'hui, la situation semble bien floue. Quel avenir voyez-vous pour le Mali ?

Les progrès sont importants depuis le mois de janvier et l'intervention militaire française. Maintenant, il faut aller plus loin en matière de sécurisation et de stabilisation. Les Maliens doivent se rassembler et se poser les bonnes questions pour que ce qui s'est produit ne puisse plus jamais se répéter. La sortie de crise passera aussi par des élections qui permettront la mise en place d'institutions reconnues de tous. Bref, tout un programme en quelques mois. Mais le Mali et les Maliens auront toujours tout mon soutien. En tant qu'Ivoirien - c'est un pays qui nous est proche - et en tant que président en exercice de la Cedeao. 

Le Mali ne peut pas rester dans un système d'exception plus longtemps.

Pensez-vous que l'objectif d'organiser, dans de bonnes conditions, des élections en juillet prochain est vraiment raisonnable ?

Oui, non seulement c'est raisonnable, mais il le faut. Le Mali ne peut pas rester dans un système d'exception plus longtemps. 

François Hollande a déclaré qu'il serait intraitable sur le respect de cette échéance, ce qui n'a pas plu à tout le monde, notamment à ceux qui estiment que ce n'est pas à la France d'imposer son calendrier. En avez-vous parlé ensemble lors de votre entretien, le 11 avril, à Paris ?

Bien sûr. Il faut être clair ; ce sont les autorités maliennes qui réclament d'organiser l'élection présidentielle au mois de juillet. Les élections législatives et locales, elles, pourront avoir lieu ultérieurement. Personne n'impose rien aux Maliens. 

Qu'avez-vous pensé des critiques américaines formulées à l'encontre de la Mission internationale de soutien au Mali (Misma), qualifiée d'« incapable » ?

On ne parle pas de l'avis officiel des États-Unis, mais d'une personne qui n'a donné que son point de vue [Michael Sheehan, un haut fonctionnaire du Pentagone, a émis, le 9 avril devant les sénateurs, un jugement sans concession sur les troupes de la Misma, « une force totalement incapable »]. Nous essayons de tirer profit de toutes les critiques pour améliorer notre manière de faire. En ce qui concerne la Côte d'Ivoire, le contingent logistique a été formé par les forces françaises Licorne, et le bataillon de 850 personnes que nous enverrons dans les prochaines semaines sera également formé dans les mêmes conditions. 

La Cedeao a beaucoup fait pour ménager le capitaine Sanogo, auteur du coup d'État de mars 2012 et désormais officiellement chargé de la restructuration de l'armée. Il se positionne aujourd'hui en faiseur de roi et déclare qu'il surveillera très attentivement les élections...

Au contraire, la Cedeao a condamné le coup d'État et a indiqué qu'elle n'acceptera aucune interférence avec la transition. 

Il a également déclaré que s'il se présentait, il remporterait le scrutin haut la main. Ne craignez-vous pas sa capacité de nuisance ou du moins une trop grande influence ?

C'est aux Maliens de régler leurs problèmes, et je leur fais confiance pour cela. Je pense que tout le monde a tiré les leçons de cette période très éprouvante. L'essentiel désormais est que la démocratie soit instaurée par des élections transparentes et ouvertes, et que tout soit mis en oeuvre pour empêcher à nouveau un coup d'État. La Cedeao y veillera. 

Mi-avril, le ministre de l'Intérieur ivoirien, Hamed Bakayoko, a annoncé l'arrestation de plusieurs jihadistes à Abidjan. Craigniez-vous un risque de débordement du conflit malien en Côte d'Ivoire ?

La menace existe, et pas seulement en Côte d'Ivoire. Nous sommes évidemment vigilants, mais aussi confiants. 

La visite de Mohammed VI dans votre pays, dans le cadre d'une tournée où il s'est également rendu au Sénégal et au Gabon, a illustré un véritable rapprochement. Un rapprochement somme toute récent...

La Côte d'Ivoire a toujours entretenu des relations très étroites, de confiance et d'intérêts communs, avec le Maroc. Du temps de Mohammed V déjà, avec le président Houphouët qui était alors à l'Assemblée nationale française. Ensuite avec Hassan II, et maintenant Mohammed VI. 

Le roi du Maroc, Mohammed VI, lors de sa visite officielle en Côte d'Ivoire, le 19 mars.

© Sia Kambou/AFP

Certes, mais vous, personnellement, ne connaissiez pas Mohammed VI...

Non, c'est vrai, mais je connaissais bien le roi Hassan II. Je n'avais pas eu l'occasion de rencontrer le roi Mohammed VI, et je dois dire que j'ai été impressionné par sa volonté de renforcer la coopération entre nos deux pays et surtout sa disponibilité et sa grande courtoisie. 

Vous êtes très proche d'Abdoulaye Wade, qui vous a notamment soutenu lors de la présidentielle de 2010. Comment vivez-vous la situation de son fils, Karim, dans le collimateur de la justice sénégalaise et emprisonné à Dakar ?

Abdoulaye Wade est notre doyen, et c'est mon ami. J'ai essayé de faire tout mon possible pour faciliter la relation entre lui et le nouveau président, Macky Sall. Ce sont deux hommes d'État qui ont à coeur de préserver les institutions et les intérêts de leur pays. Je souhaite personnellement que la grande famille libérale au Sénégal, qui a soutenu le RDR dans son combat pour la démocratie, se rassemble. 

Vous êtes-vous revus depuis son départ du pouvoir ?

Non, mais nous nous parlons régulièrement au téléphone. 

Alpha Condé dit qu'il est votre conseiller politique et que vous êtes son conseiller économique. Que pensez-vous de cette petite phrase ?

Nous nous concertons et échangeons beaucoup. Quand je suis allé en Guinée, je lui ai offert les conseils qui me semblaient appropriés par rapport à son programme économique. Je pense qu'il a dû les apprécier... Quant à moi, il est vrai que je le consulte souvent sur les questions de politique africaine. 

Il parait que vous conseillez nombre de vos pairs à propos des institutions internationales ou en matière économique. Est-ce vrai ?

C'est ma contribution. J'ai été directeur Afrique et directeur général adjoint du Fonds monétaire international pendant de nombreuses années, je m'y connais un peu en la matière... 

Comment évoluent les relations de la Côte d'Ivoire avec la France, de Nicolas Sarkozy, dont vous étiez très proche, à François Hollande ?

Elles sont les mêmes, c'est-à-dire excellentes. Le président François Hollande et moi nous nous connaissons mieux aujourd'hui et entretenons des relations d'amitié. 

Comment avez-vous vécu la mise en examen de Nicolas Sarkozy ?

J'ai vu cela à la télévision, mais je ne souhaite pas me prononcer sur les affaires judiciaires françaises. 

Lors de l'appel d'offres pour le nouveau terminal à conteneurs d'Abidjan, il était question d'ouvrir ce marché à la concurrence. Or finalement, c'est encore Vincent Bolloré qui l'a emporté...

La compétition était ouverte. Le consortium Maerks-Bolloré-Bouygues (MBB) l'a remportée parce qu'il a formulé les meilleures offres, sur tous les plans, qu'il s'agisse du droit d'entrée, du prix du tonnage ou de la baisse des tarifs. Ils ont été les meilleurs, c'est aussi simple que cela. 

Y compris sur l'offre technique ?

Non, pas sur ce point, mais ils répondaient aux critères. Quant à l'offre financière, ils ont pulvérisé les autres. Bien entendu, ces deux éléments sont liés et l'Agence des marchés publics les a choisis compte tenu de leur offre globale. 

La crise économique qui sévit en Europe suscite de plus en plus l'inquiétude, y compris en Afrique. Quelles sont ses conséquences pour un pays comme la Côte d'Ivoire, et ne pensez-vous pas que le franc CFA soit menacé ?

Non, le franc CFA n'est pas menacé, mais la crise a un impact indéniable sur la Côte d'Ivoire et sur la zone franc voire au-delà, avec des pays comme l'Afrique du Sud. Notamment sur les prix des matières premières ou les volumes exportés. Heureusement, la diversification de nos marchés et de nos débouchés amortit le choc. La faible croissance européenne est compensée par celle, bien meilleure, de l'Asie, de l'Amérique latine et bientôt des États-Unis. Cette période délicate doit cependant nous inciter, nous les Africains, à tout mettre en oeuvre pour augmenter le commerce entre nos pays. C'est la clé de notre stabilité, d'une croissance forte et, surtout, durable. 

Partagez-vous les critiques émises par le gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, Sanusi Lamido, sur la naïveté des Africains vis-à-vis d'une Chine qu'il décrit comme prédatrice, néocoloniale, qui accapare les ressources du continent sans y investir et dont les entreprises concurrencent de manière déloyale les opérateurs africains ?

Je suis surpris. Je connais bien Sanusi Lamido, et cela ne lui ressemble pas. Je ne vois aucun élément que vous venez d'évoquer dans notre coopération avec la Chine. Ce sont des relations d'État à État, équitables, empreintes de considération. Il ne tient qu'à nous de définir les conditions dans lesquelles nous voulons que les Chinois investissent. 

Vous avez rencontré le nouveau président chinois, Xi Jinping, lors du sommet des Brics, à Durban fin mars. Comment l'avez-vous trouvé ?

Il est très intéressé par le continent, qu'il connaît bien. Il a pris la peine d'écouter chacun des dix chefs d'État présents et de répondre précisément à toutes les questions ou sujets évoqués. Avec lui, la coopération avec la Chine continuera de s'améliorer, ce qui est bon pour l'Afrique. 

Que pensez-vous des premiers pas de la nouvelle présidente de la Commission de l'Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma ?

Vous savez, c'est une femme d'expérience, elle a été neuf ans ministre des Affaires étrangères de son pays. Personne n'avait de doutes quant à sa capacité à assumer sa fonction. Elle a très vite pris la mesure de ses nouvelles responsabilités. 

Il vous reste trois ans d'ici à la fin de votre mandat. Que pouvez-vous dire aux Ivoiriens pour les rassurer sur leur avenir ou convaincre ceux qui n'ont pas voté pour vous de vous faire confiance ?

Nous sommes sur la bonne voie. Nous avons trouvé un pays effondré, mais nous ne devons plus nous attarder sur le passé. Nous devons consacrer notre énergie à préparer l'avenir que méritent les Ivoiriens en mettant tout en oeuvre pour améliorer leurs conditions de vie le plus rapidement possible. Cet objectif ne sera rendu possible que si la très grande majorité des Ivoiriens contribue à la reconstruction et à la réconciliation. Et je continuerai à tendre la main à ceux qui n'ont pas voté pour moi. Nous avons besoin de temps, mais nous réussirons.

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Propos recueillis à Abidjan par Marwane Ben Yahmed

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