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22/10/2012 à 15:51
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Avec le chef de l'État sénégalais, Macky Sall, le 12 octobre à Dakar. Avec le chef de l'État sénégalais, Macky Sall, le 12 octobre à Dakar. © AFP

Dans un entretien à bâtons rompus avec J.A., quelques heures avant de s'envoler pour sa première tournée sur le continent, le président français évoquait l'Afrique subsaharienne, qu'il s'apprêtait à découvrir, et le Maghreb, dont il est plus familier. Confidences d'un homme curieux et attentif.

Nicolas Sarkozy avait à peine lu, dans l'avion qui l'amenait à Dakar, le texte tant controversé de son fameux discours, rédigé par la plume fiévreuse et passéiste d'Henri Guaino. François Hollande, lui, aura pris son temps. Non seulement pour relire, annoter et faire circuler la teneur de ses allocutions des 12 et 13 octobre en terres sénégalaise et congolaise - la mouture définitive en a été avalisée à l'aube du vendredi 12, alors que le président se rendait à l'aéroport (voir le texte du discours ici) -, mais aussi pour s'imprégner des réalités d'un continent qu'il connaissait mal. Quatre jours avant son départ, François Hollande a donc reçu à déjeuner plusieurs intellectuels africains de Paris, dont les historiens Elikia M'Bokolo et Mamadou Diouf, ainsi que des défenseurs des droits de l'homme, auxquels il a confié qu'en dehors de la Somalie des années 1970 (où il a effectué un court stage de futur énarque), de la Sierra Leone des années 1980 (ou plutôt de ses plages de sable blanc, fréquentées comme touriste) et de quelques escapades au Sénégal, l'Afrique restait encore pour lui terra incognita. Il a donc posé des questions, écouté les réponses et lu attentivement les fiches préparées par ses collaborateurs.

Posture « normale » d'un président moins modeste qu'il n'en a l'air, pour un voyage forcément peu banal, chaque chef d'État français étant attendu au tournant de sa première tournée subsaharienne. Lors de l'entretien à bâtons rompus qu'il a eu avec J.A. au soir du 11 octobre, François Hollande n'a pas caché ses hésitations préliminaires à se rendre chez son homologue congolais, Joseph Kabila : y aller, dit-il en substance, aurait pu donner l'impression que rien n'avait changé par rapport à la politique suivie par ses prédécesseurs, mais ne pas y aller, c'était infliger un camouflet au régime et en définitive « envoyer un mauvais message à l'Afrique ». Les pressions de la totalité des chefs d'État d'Afrique francophone et l'insistance d'Abdou Diouf, patron de la Francophonie, ont fait le reste. Si le président français s'est finalement rendu à Kinshasa, c'est, dit-il, parce qu'il fallait montrer le soutien de Paris à un pays qui « fait face à une agression extérieure » (sous-entendu : rwandaise), parce qu'il a estimé qu'il lui serait possible de « dire et faire certaines choses » - ce qui a effectivement été le cas - et parce que les conditions démocratiques préalables à sa venue sont sinon remplies, tout au moins en voie de l'être.

Ma vision, c'est ni repentance, ni afropessimisme, ni leçons à donner.

Pour le reste, le successeur de Nicolas Sarkozy semble s'étonner du reproche de « deux poids et deux mesures » formulé tant par les chefs d'État visés par l'affaire dite des biens mal acquis que par les autorités de Kinshasa, dont il a jugé la gouvernance « inacceptable ». Pourquoi, à cette aune, ne pas critiquer le Qatar, qui ne tolère ni partis, ni élections nationales, ni opposition, et dont l'essentiel des achats immobiliers en France est effectué par la famille de l'émir ? « L'Afrique est un continent pour lequel nous avons une grande affection et une grande considération. Une grande partie parle notre langue. Je dirais même que le français est une langue africaine. C'est aussi un continent où la France a eu des responsabilités et une histoire qu'il faut savoir regarder avec honnêteté et lucidité. C'est parce que nous en attendons beaucoup que nous sommes plus exigeants à son égard. Ses chefs d'État ne doivent pas en prendre ombrage, bien au contraire. » Qui aime bien châtie bien : il n'est pas sûr que cette réponse convainque les intéressés.

Bonne volonté

Avant d'entamer son périple de deux jours au sud du Sahara, François Hollande avait reçu à l'Élysée, ces quatre derniers mois, une petite dizaine de leaders du continent selon un timing précis : « J'ai souhaité commencer avec le président en exercice de l'Union africaine, Thomas Boni Yayi, pour le symbole et parce qu'à mon sens aucun pays ne devait être reçu en premier. Ensuite, j'ai accueilli ceux qui venaient d'être élus par un processus parfois difficile, mais démocratique : Macky Sall, Alassane Ouattara, Alpha Condé, Mahamadou Issoufou. Enfin, sont venus d'autres dont les élections ont pu paraître discutables, mais ont fini par être acceptées. » À chaque fois, avoue-t-il, il a été agréablement surpris par « la bonne volonté et la grande conscience des enjeux » de ses interlocuteurs.

À chaque fois, il a développé devant eux les grands axes de « sa » politique, détaillée le 12 octobre devant l'Assemblée nationale sénégalaise : démocratie, libertés publiques, soutien aux ONG, bonne gouvernance, porte close aux réseaux. Conscient qu'il ne suffit pas de répéter que « le temps de la Françafrique est révolu » (d'autres l'ont dit avant lui) pour que l'hydre ne renaisse pas, le président entend passer de la parole aux actes. « Ma vision de l'Afrique, c'est ni repentance, ni afropessimisme, ni leçons à donner, dit-il. Je considère que l'Afrique, ce continent jeune, est tourné vers l'avenir. Je veux donc me tourner vers ce qu'il peut apporter de mieux ou de plus : croissance, bonne gouvernance, démocratie, lutte contre la corruption. » Au « ni ingérence ni indifférence » d'un Lionel Jospin pour qui le continent était un océan de perdition moralement peu fréquentable, François Hollande préfère un slogan nettement plus volontariste et dans le fond plus progressiste : « pas d'ingérence mais des exigences. »

Pas de troupes au Mali

Reste la crise malienne, présente dans les deux discours de Dakar et de Kinshasa. François Hollande, très engagé personnellement dans le soutien au déploiement d'une force africaine afin de reconquérir le nord du pays, confie qu'il s'agit pour lui d'une préoccupation quotidienne. Assurément, parce que cette crise risque de le transformer en chef de guerre et que sa résolution va prendre du temps. Ce sera l'une des grandes affaires de son quinquennat. Interrogé sur les réticences algériennes, il nous dit les « entendre » et « en tenir compte ».

« Ce que disent les Algériens, ce qui les préoccupe, c'est la suite, le jour d'après. Effectivement, il ne suffit pas de chasser les terroristes d'Aqmi [Al-Qaïda au Maghreb islamique, NDLR] et du Mujao [Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest], ils iront ailleurs. Mais l'Algérie, qui a payé un lourd tribut au terrorisme, est concernée et elle le sait. Elle n'interviendra pas militairement. La France non plus d'ailleurs, si ce n'est par une aide logistique et financière. Je suis formel : nous n'aurons pas de troupes au sol. » Pas même des forces spéciales. Loin du pèlerinage à Gorée et de l'ambiance chaloupée de Kinshasa, c'est dans les sables caillouteux de l'Azawad que se joue une part de l'avenir franco-africain. 

Algérie, Sahara, salafistes : ce qu'il en dit

C'est connu, François Hollande est plus à l'aise au Maghreb qu'en Afrique subsaharienne et attache une grande importance aux bonnes relations de la France avec cette partie du continent. Deux pays retiennent particulièrement son attention. L'Algérie, d'abord, compte tenu de son passé commun et douloureux avec la France. C'est en outre un pays qu'il connaît bien pour y avoir effectué son stage de l'École nationale d'administration (ENA) à la fin des années 1970 et pour s'y être rendu à de nombreuses reprises. Il a longuement conversé, le 5 octobre, à Malte, avec le nouveau Premier ministre Abdelmalek Sellal, en marge du sommet 5+5. Il a noté une volonté plus clairement affichée par Alger d'accélérer le développement économique. Hollande s'y rendra en visite officielle début décembre. Quelle tonalité compte-t-il donner à ce déplacement ? « Il y aura des gestes, oui, mais pas de repentance, nous a-t-il expliqué. Le président Bouteflika trouve lui-même que, sur ce sujet, cela suffit. Ce ne sera donc pas un voyage mémoriel. » Sur le dossier du Sahara, « la position de la France ne change pas : une résolution de l'ONU et le projet d'autonomie, intéressant, mais qui n'avance pas », constate-t-il.

Vigilant

La Tunisie, ensuite. Son diagnostic ? Des difficultés évidentes, « les soubresauts d'une démocratie naissante », précise-t-il, qui nécessitent de demeurer vigilant sans pour autant se permettre de donner des leçons. « Il serait injuste de faire le procès de la Tunisie, compte tenu des nombreux silences lors de la période précédente », explique-t-il. Le président tunisien Moncef Marzouki semble être un interlocuteur privilégié. « Il me dit que ce qui compte le plus, c'est l'économie et le développement. Il confirme qu'ils [la troïka au pouvoir, NDLR] parviennent à travailler ensemble et que la Constitution sera prête dans les délais prévus. Je vois donc des progrès incontestables, mais aussi des risques, comme dans toute révolution. » Parmi ceux-ci, l'émergence de mouvements salafistes, vis-à-vis desquels les dirigeants actuels « font preuve de clarté », estime François Hollande. Quant aux propos du chef d'Ennahdha, Rached Ghannouchi, entendus dans deux vidéos mises en ligne récemment dans lesquelles il encourage notamment les salafistes au détriment des laïcs pour une Tunisie islamisée, « il y aura évidemment des explications à demander », conclut-il. M.B.Y.

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