Energie

Le charbon n’a pas dit son dernier mot en Afrique

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Centrale à charbon de Lethabo, à Vereeniging (Afrique du Sud)

Centrale à charbon de Lethabo, à Vereeniging (Afrique du Sud) © Themba Hadebe/AP/SIPA

Bien qu’en perte de vitesse face aux solutions renouvelables, le charbon, le fioul lourd et le gaz n’ont pas dit leur dernier mot sur le continent africain.

«Plus aucun penny des contribuables britanniques ne sera directement investi dans l’extraction du charbon ou sa combustion pour produire de l’électricité. » Cette déclaration du Premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson, lors du dernier UK-Africa Investment Summit à la fin de janvier à Londres n’est pas passée inaperçue au Kenya. Elle a relancé le débat sur le controversé projet de centrale à charbon de Lamu (980 MW).

Lancé en 2013 et porté par un consortium d’investisseurs kényans, omanais, chinois et américains, il prévoit la construction, sur une île touristique et classée au patrimoine mondial de l’humanité, d’une centrale alimentée à l’énergie la plus polluante. Dénoncé par des ONG locales et internationales, le projet a encaissé un coup dur en novembre 2019 lorsque la BAD a renoncé à le financer. « Le charbon n’a plus sa place en Afrique, il appartient au passé », a alors affirmé le président de l’institution, Akinwumi Adesina. Une déclaration qui ne reflète toutefois pas la réalité.

Le charbon toujours la 2e source d’énergie

Le charbon est loin d’avoir disparu du continent. En 2018, il était la deuxième source d’énergie utilisée pour produire de l’électricité (31 %) derrière le gaz (39 %), mais devant l’hydraulique (15 %) et le pétrole (9 %), les énergies renouvelables arrivant en dernière position (5 %), selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Dans ce domaine, le champion incontesté est l’Afrique du Sud, dont 86 % de la production électrique est assurée par le charbon, alors que la compagnie nationale Eskom, en grande difficulté, poursuit la construction de deux centrales géantes (9,6 GW), à Kusile et à Medupi. Mais on trouve aussi des unités en activité dans huit autres pays, dont le Maroc, le Zimbabwe, Madagascar et le Sénégal.

Sur les 29,5 GW en développement sur le continent, 22,5 GW sont supportés par la Chine

La liste est encore plus longue concernant les projets, avec plus de 6 000 MW prévus en Égypte et des centrales annoncées au Nigeria, au Mozambique, en Côte d’Ivoire et en Éthiopie, entre autres. « Ces nouvelles capacités gonflent un parc dont 50 % ont moins de 20 ans, ce qui lui assure encore quelques décennies d’activité », souligne Jean-Marie Martin-Amouroux, économiste de l’énergie. « Sur les 29,5 GW en développement sur le continent, 22,5 GW sont supportés par la Chine, avec un tiers au stade du closing financier », souligne Christine Shearer, de l’ONG Global Energy Monitor.

Même l’Afrique du Sud annonce un changement de cap

Cela dit, l’Afrique n’échappe pas au mouvement global et massif de désinvestissement dans le charbon engagé depuis la signature des accords de Paris à la COP21, à la fin de 2015. Sur le continent, le changement est plus récent mais palpable. Selon Global Energy Monitor, 15 GW ont été mis en suspens ou abandonnés entre 2018 et 2019. Illustration, Nedbank, FirstRand puis Standard Bank ont renoncé, au début de 2019, à financer deux projets privés de centrales au charbon en Afrique du Sud (630 MW à Thabametsi, 306 MW à Khanyisa).

Cependant, Absa et Standard Bank (mais selon des critères durcis) demeurent engagés dans cette activité. Au Kenya, si les promoteurs locaux du projet de Lamu ont réaffirmé leur volonté de le faire aboutir, le groupe américain GE, qui doit fournir une partie du matériel et de la technologie, reste discret sur l’avenir de sa participation.

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Deux facteurs jouent contre le charbon sur le continent. Premièrement, tous les États se sont engagés à augmenter le poids du renouvelable dans leur mix énergétique, avec, pour certains, des objectifs très ambitieux. Le Maroc veut qu’il atteigne 52 % d’ici à 2030, la Côte d’Ivoire vise 42 % à cette échéance. Même l’Afrique du Sud annonce un changement de cap dans son nouveau plan énergétique adopté à la fin de 2019.

Entre 2010 et 2018, le coût des projets solaires photovoltaïques a chuté de 77 %

La part du charbon dans la production d’électricité devrait ainsi tomber à 58 % d’ici à 2030 quand celle de l’éolien passerait à 18 %. Deuxièmement, la réduction drastique du coût des énergies renouvelables au niveau mondial les rend désormais plus compétitives que le charbon. Entre 2010 et 2018, le coût des projets solaires photovoltaïques a chuté de 77 %, et celui des projets éoliens de 34 %, selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena).

Cette tendance, conjuguée à l’appétit des investisseurs pour les énergies vertes et à la disponibilité des ressources naturelles – notamment solaire – sur le continent, fait que les projets africains affichent les tarifs d’électricité parmi les plus bas du monde : moins de 4 centimes d’euro/kWh pour les centrales solaires de Kabone (35 MW) et de Kael (25 MW), au Sénégal, par exemple.

Cette évolution « verte  » ne manque pas de créer des tensions

Dans un avenir proche, les questions soulevées par le charbon vont aussi se poser pour d’autres énergies fossiles, notamment le fioul lourd, promettant de vifs débats au sein de l’industrie pétrolière. En Afrique, il est largement utilisé par les sociétés publiques d’électricité, au Sénégal, au Cameroun, à Madagascar, par exemple, et par les industriels dans des unités décentralisées.

On le trouve aussi fréquemment dans les solutions d’urgence déployées notamment par le britannique Aggreko et le finlandais Wärtsilä. Or le fioul lourd est presque aussi polluant que le charbon. D’où le début, là aussi, d’une remise en question. Au Sénégal, la future centrale de 120 MW de Malicounda sera équipée d’une technologie permettant de passer du fioul lourd au gaz, en prévision du développement de cette dernière ressource dans le pays. Au Mali, Aggreko a signé, à la fin de 2019, un contrat avec la société Resolute Mining pour mettre en place une centrale hybride (fioul lourd, solaire) avec un système de stockage pour alimenter la mine d’or du site.

En Afrique du Sud, la transition énergétique pose la question très concrète de la reconversion des 86 000 mineurs

Cette évolution ne se fait pas sans tensions. « Les bailleurs internationaux ne jurent que par les ENR, mais l’Afrique ne pourra pas virer 100 % vert ni à court ni à moyen terme, s’agace un financeur africain de projets énergétiques. Les États ne peuvent pas se le permettre. Au regard des besoins croissants, il faut être pragmatique avec un mix fossile-renouvelable. »

À l’opposé, certains envisagent un saut technologique vers les ENR, comme le continent l’a fait dans la téléphonie en adoptant directement le mobile sans passer par le fixe. Un scénario appuyé par la multiplication de solutions off-grid pouvant développer rapidement l’approvisionnement domestique. D’ici à 2040, la consommation africaine d’énergie devrait plus que tripler, passant de 700 TWh en 2018 à 2 300 TWh en 2040. « En Afrique du Sud, la transition énergétique pose la question très concrète de la reconversion des 86 000 travailleurs des mines de charbon », souligne Nicolas Berghmans, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri).

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