Politique

Algérie : Kamel Chikhi, l’Escobar de Kouba

Kamel Chikhi © Saad pour JA

Souvent comparé au baron de la drogue colombien, Kamel Chikhi n’a tué personne. Mais, impliqué dans un trafic de cocaïne, l’homme d’affaires algérien est en passe de ruiner la vie de nombreuses figures publiques.

Un complot. Un coup monté. Kamel Chikhi, alias El Bouchi, importateur de viande et promoteur immobilier bien introduit à Alger, le répète comme un mantra devant les gendarmes et le juge d’instruction. Lorsqu’il apprend la nouvelle, ce mardi 29 mai à 13 h 30, en regardant la chaîne Ennahar TV, « El Bouchi » comprend tout de suite qu’il est cuit.

Dans son bureau à Kouba, sur les hauteurs de la capitale, il sanglote devant son associé Nadjib Messaoud et son avocat Saïd Younsi : « Khouya [“mon frère”], ils m’ont eu en introduisant de la drogue dans ma marchandise. » Et pas n’importe laquelle.

Scénario hollywoodien

À 400 km de là, un bateau en provenance de Valence, en Espagne, est arraisonné au port d’Oran. À l’intérieur, agents de la marine nationale, gardes-côtes, douaniers et gendarmes mettent la main sur 701 kg de cocaïne dissimulés dans un des 20 conteneurs frigorifiques. La poudre est emballée dans des boîtes rouges avec l’inscription « viande halal ».

Cette saisie record ne doit rien au hasard. Chargés au Brésil pour le compte d’une société appartenant à Kamel Chikhi, les conteneurs sont discrètement pistés par la Drug Enforcement Administration (DEA), l’organisme américain chargé de la lutte contre le trafic de drogue, depuis le port de Santos, à partir du 10 mai, jusqu’en Espagne. Là, les conteneurs sont transbordés sur un autre bateau, direction Oran.

Il fallait laisser la cocaïne arriver à sa destination, à Oran, afin de pouvoir tracer le circuit complexe qui mène du cartel vendeur au possible cartel receleur, en Algérie ou à l’étranger

Informées de cette cargaison douteuse, les autorités espagnoles alertent par voie diplomatique le ministère algérien de la Défense. « Il fallait laisser la cocaïne arriver à sa destination, à Oran, afin de pouvoir tracer le circuit complexe qui mène du cartel vendeur au possible cartel receleur, en Algérie ou à l’étranger », explique une source judiciaire.

Point mort de l’enquête

Quelques heures après la saisie, l’enquête démarre en trombe. Kamel Chikhi est interpellé par les gendarmes à 11 heures du soir. Ses deux frères, Mohamed et Nacer, et leurs associés ont, eux, été arrêtés dans la journée. Et cuisinés pendant des heures.

Devant les enquêteurs, El Bouchi répète qu’il ne sait rien et qu’il n’a rien à voir avec cette histoire. La coke ? Pas au courant. Il se dit même surpris. Tous les contrôles ont été faits au Brésil avant l’embarquement, assure-t-il, prêt à le prouver. Le contrat d’exclusivité signé avec la société brésilienne Mirvena Foods date de 2007, explique-t-il, et porte sur l’importation de 1 206 cartons de viande rouge. Chikhi précise que l’opération a été financée entièrement par le biais d’un crédit sans intérêts de près de 12 millions d’euros accordé par Bank Trust.

Pour l’heure, rien ne permet d’établir un lien entre El Bouchi, d’éventuels complices et le cartel qui l’aurait approvisionné en cocaïne

Plus de deux mois et demi après son ouverture, l’enquête est au point mort. Poursuivis notamment pour organisation criminelle, importation de matière prohibée, faux et usage de faux, et blanchiment, les six principaux suspects n’ont pas été entendus sur le fond par le magistrat instructeur. Les nombreux avocats de la défense ne disposent que des procès-verbaux d’audition.

La justice, elle, est en attente des résultats des commissions rogatoires internationales envoyées début juillet en Espagne, au Brésil et aux Émirats arabes unis. Et, pour l’heure, rien ne permet d’établir un lien entre El Bouchi, d’éventuels complices et le cartel qui l’aurait approvisionné en cocaïne. Les téléphones des prévenus ont été « interrogés » ; les mails, épluchés ; et l’historique des appels, passé au peigne fin.

Bombe à fragmentation

« L’enquête peut prendre des mois, voire des années », confirme l’avocate d’un des prévenus. « Au moins deux ans », précise une source proche du dossier. Le conseil de Kamel Chikhi, lui, s’étonne de certaines incongruités. À El Watan, le lundi 6 août, il explique que les scellés sur les conteneurs de son client ont été changés à Valence.

Il affirme aussi que les autorités ont ouvert les conteneurs « sans la présence du représentant de la société de transport maritime, du commandant de bord et du chargé de la sécurité à bord du navire ». En infraction des procédures légales, donc. Les autorités n’auraient pour autant rien trouvé, selon Me Saïd Younsi. L’avocat évoque également la position du conteneur, qui a été changée. Et une hausse de température anormale, mesurée par des mouchards.


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L’affaire des 701 kg de cocaïne est une bombe à fragmentation. Kamel Chikhi semble impliqué dans d’autres dossiers plus troublants, plus graves. Et il n’est pas le seul. Magistrats, hommes d’affaires, pontes du régime, ministres, « fils de », officiers de la police, haut gradés de l’armée… Premier à en faire les frais : le général-major Abdelghani Hamel, puissant patron de la police, très proche du cercle présidentiel et candidat non avoué à la succession de Bouteflika. Il est sèchement limogé le 26 juin dernier.

Sidali/New Press/SIPA

Naissance d’un empire 

Sa garde a suivi, tant le promoteur-impor­tateur avait développé de précieuses amitiés avec des officiers supérieurs. Vingt et un d’entre eux ont été auditionnés. Deux généraux-majors, en affaire avec « El Bouchi », ont aussi été démis de leurs fonctions et traduits devant la justice militaire. Les investigations des gendarmes peuvent encore emporter d’autres têtes.

Il rachète à prix d’or des villas coloniales pour les démolir et bâtir des immeubles

Un scandale d’État. Car l’affaire Kamel Chikhi en rappelle une autre : celle de l’ex-milliardaire Rafik Moumen Khalifa, dont le groupe a sombré au début des années 2000 après avoir tutoyé la gloire internationale. Ironie du sort, les deux hommes sont incarcérés à la même prison d’El Harrach, dans la banlieue est d’Alger.


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S’il ne vient pas du même monde que Rafik Khalifa, incarnation de la nomenklatura, fils de ministre et ambassadeur, El Bouchi semble avoir calqué son business model sur celui de l’ex-golden boy. Khalifa offrait cadeaux et largesses, soudoyait responsables civils et militaires et s’entourait de ministres et autres hauts responsables. Chikhi fait la même chose, sans tapage. Avant la saisie de la cocaïne, le grand public ignorait même son existence. L’homme est pourtant influent.

Outre l’agroalimentaire, Kamel Chikhi et ses frères se lancent en 2011 dans le secteur juteux de l’immobilier. Pour surnager dans ce milieu de requins, il faut de l’argent et de l’entregent. À coups de milliards, le promoteur-importateur acquiert des terrains dans les quartiers huppés d’Alger et érige des tours. Il rachète à prix d’or des villas coloniales pour les démolir et bâtir des immeubles.

Quinze jours avant son arrestation, Kamel Chikhi participe encore à un match de football avec des membres du gouvernement

En quelques années, un empire voit le jour. Rien n’entrave son ascension. Les litiges qui l’opposent aux riverains ? Chikhi obtient gain de cause à chaque fois devant la justice. En 2014 déjà, Khaled Bourayou, avocat d’un collectif d’habitants s’estimant spoliés, assurait : « Il y a une personnalité haut placée derrière ce promoteur. » Il était loin d’imaginer l’étendue du réseau d’El Bouchi.

Passé islamiste

Les enquêteurs découvrent depuis deux mois que, contre liasse de billets, appartement ou villa de standing, l’homme s’est offert les faveurs de juges, de procureurs, de cadres de l’administration et d’agents du cadastre et de la conservation foncière. L’homme fraye aussi avec des pontes du Forum des chefs d’entreprise (FCE), puissante organisation patronale. Et côtoie des ministres. Quinze jours avant son arrestation, il participe encore à un match de football dans une caserne de la banlieue d’Alger avec des membres du gouvernement.

Quand le terrorisme fait ses premières victimes, au début des années 1990, les Chikhi choisissent leur camp

À Alger, son influence fut telle qu’il serait à l’origine de la promotion de certains magistrats, dit-on. L’homme avait aussi ses entrées au ministère de la Défense nationale. Fournisseur en viande congelée pour certaines casernes, il avait à ses pieds deux généraux-majors, qui lui rendaient fréquemment visite à Kouba. L’un s’est fait bâtir une somptueuse résidence dans le quartier huppé d’El Biar. L’autre fréquentait le yacht que Kamel Chikhi faisait mouiller dans la marina de Dubaï, aux Émirats arabes unis. Les deux ont été démis de leurs fonctions.

Étonnant parcours de celui qu’on surnomme le Pablo Escobar de Kouba. À Lakhdaria (ex-Palestro), d’où sont issus les Chikhi, la famille est connue comme le loup blanc. Jusqu’à un passé récent, Kamel y était considéré comme un philanthrope : il finançait mosquées et écoles coraniques. Maintenant que son nom est lié au narcotrafic, le quartier se demande s’il faut détruire ce qui a été bâti avec de l’argent sale.

Il fut un temps où la famille tirait le diable par la queue. Le père des trois garçons – le quatrième est décédé – est surnommé Jean-Claude, du nom de son ancien patron français. Boucher de métier, il aurait eu maille à partir avec la justice dans les années 1980 pour avoir vendu une viande suspecte. Si ce n’était que ça…

Quand le terrorisme fait ses premières victimes, au début des années 1990, les Chikhi choisissent leur camp. Omar, un des cousins, prend des responsabilités au Front islamique du salut (FIS) à Lakhdaria. Membre fondateur du Groupe islamique armé (GIA), il commet ou commandite plusieurs crimes et attentats avant d’être gracié par la loi d’amnistie de 1999.

Le frère aîné de Kamel, actuellement sous mandat de dépôt, aurait, lui aussi, des liens avec le GIA. La boucherie familiale aurait été fermée en 1994 par la gendarmerie, qui soupçonnait ses propriétaires d’approvisionner les maquis. C’est le chef des « Patriotes » (milices supplétives de l’armée) de Palestro qui aurait ordonné au père Chikhi de quitter la ville, sous peine de représailles.

La corruption est devenue un élément d’équilibre dans le pouvoir. Chacun détient un dossier sur l’autre » selon un magistrat

La famille aurait tout repris à zéro dans un quartier populaire d’Alger. Une première – et modeste – boucherie dans le quartier de Ben Omar, à Kouba. Deux autres au niveau du marché populaire de Bab El Oued. Avec le temps, le petit commerce familial devient une entreprise florissante, spécialisée dans l’importation et la vente de viande congelée à bas prix. C’est alors la moins chère du marché.

Des vidéos compromettantes

Kamel, lui, rêve de grandeur. Lui qui sait à peine lire et écrire s’offre les services à domicile d’un professeur d’arabe et de français pour améliorer son niveau d’instruction. L’affaire de la cocaïne et son corollaire immobilier mettent fin aux ambitions de ce Rastignac. Et lève le voile sur la « colombisation » de l’Algérie, pour reprendre le terme d’un ancien ministre.

« La corruption est devenue un élément d’équilibre dans le pouvoir, observe un magistrat rompu aux affaires pénales. Chacun détient un dossier sur l’autre. » Rusé, Chikhi le comprend bien assez tôt. Tel un parrain de la mafia, il s’organise pour se protéger. Dans son bureau, et dans l’antichambre où se trouve le coffre-fort, il place des caméras. Et enregistre tous ceux qui lui rendent visite. Son et image.

D’autres surprises pourraient jaillir si la justice décidait d’aller jusqu’au bout dans ces affaires à tiroirs où chaque dossier tiré en appelle un autre

« Kamel a commencé à enregistrer il y a deux ans, quand la police a lancé des enquêtes sur ses multiples business, explique un familier du dossier. Avec les vidéos, il détenait des moyens de chantage contre ceux qu’il arrosait. S’il tombait, il entraînait du monde. » Les vidéos sont aujourd’hui épluchées par les enquêteurs. Dix-huit mois d’enregistrements saisis, deux disques durs, et des piles de documents.

El Bouchi consigne tout. Le fils de cet ancien Premier ministre qui troque un permis de construire contre 10 millions de dinars (73 000 euros) en liquide. Ce procureur qui ramasse piteusement les liasses que le promoteur jette par terre. Ces deux juges rétribués pour avoir réglé ses affaires dans les tribunaux. Ce général filmé en posture délicate sur le yacht de Dubaï, que la justice n’a pas encore réussi à saisir. Ces banquets et méchouis où se presse le gratin de la bonne société algéroise.

À Alger, beaucoup tremblent au fur et à mesure que l’enquête avance. D’autres surprises pourraient jaillir si la justice décidait d’aller jusqu’au bout dans ces affaires à tiroirs où chaque dossier tiré en appelle un autre.


Coke et dollars en stock

Cinq millions de dollars. C’est le coût estimé des 701 kg de cocaïne à l’achat au Brésil, où le prix de vente est de 7 000 dollars le kilo. Coupée et conditionnée, la cargaison aurait rapporté plus de 30 millions d’euros si elle avait été revendue en Europe.

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