Justice

Algérie : l’homme d’affaires Kamel Chikhi interpellé après la saisie record de cocaïne à Oran

Une vue du port d'Oran, en Algérie, en juillet 2017. © Martin Sterba/AP/SIPA

Plus de 700 kilos de poudre blanche ont été saisies la semaine dernière dans un cargo transportant de la viande surgelée. La marchandise appartient à un homme d'affaires au parcours controversé. Récit des événements.

C’est un coup de filet historique qui n’a pas fini d’alimenter le suspens en Algérie. Les services des Douanes, de la Marine nationale, des garde-côtes et de la Gendarmerie nationale ont effectué, mardi 29 mai, une saisie de 701 kg de cocaïne au port d’Oran. La drogue était enfouie dans des boîtes rouges avec une inscription « viande halal », chargées dans des containers en provenance du Brésil.

La marchandise, de la viande surgelée, appartenait à Kamel Chikhi, un influent importateur et promoteur immobilier. Selon des sources sécuritaires, il a été interpellé à Alger et ses entrepôts perquisitionnés. Mais à ce stade de l’enquête, on ne sait pas encore s’il est réellement le cerveau de cet incroyable trafic de drogue ou si sa cargaison a été utilisée à son insu pour transporter la marchandise incriminée.

Une saisie record

Le port d’Oran a connu une agitation inhabituelle très tôt dans la matinée du mardi 29 mai, rapportent des témoins contactés par Jeune Afrique. Le cargo MC Vega Mercury en rade depuis la veille a été escorté par les garde-côtes de la Gendarmerie nationale vers le quai. Il a été aussitôt investi par les douaniers encadrés par des militaires, qui ont passé au scanner les containers avant de procéder à leur l’ouverture.

Les six containers frigorifiques, en provenance du Brésil, appartiennent à l’homme d’affaires Kamel Chikhi. Ils ont changé de bateau à Valence, en Espagne, pour être rechargés à bord du Vega Mercury, avant de reprendre la mer à destination d’Oran le 25 mai.

La prise aurait été rendue possible grâce aux informations communiquées par la marine espagnole – qui pistait le cargo – aux autorités algériennes. Les autorités espagnoles ont préféré laissé partir le navire car celui ci faisait route vers l’Algérie.

« Les Espagnols ont récemment signé plusieurs accords d’entraides judiciaires et sécuritaires avec l’Algérie. Ils se sont donc contentés de nous faire parvenir l’information sans intervenir dans cette affaire qui implique en premier lieu des Algériens », confie un diplomate algérien.

Après l’opération de saisie, les membres de l’équipage ont tous été arrêtés et interrogés. Le cargo a également été mis sous scellé le temps de l’enquête. Le lendemain, c’était au tour du promoteur immobilier, Kamel Chikhi, d’être interpellé à Alger.

Qui est Kamel Chikhi ?

Originaire de Lakhdaria, dans la wilaya de Bouira, Kamel Chikhi dit « Kamel le boucher », en référence à sa première activité professionnelle, a investi dans l’achat de nombreux terrains sur lesquels il a érigé des résidences de luxe. Ces acquisitions auraient été réalisées grâce à « de mystérieux passe-droits », selon les avocats des riverains qui ont porté plainte devant les tribunaux administratifs d’Alger. Mais aucune procédure judiciaire n’a abouti à une condamnation.

Tout le monde était au courant des agissements de cette personne

En 2014, dans le quartier les « Sources », à Bir Mourad Rais (Alger), l’homme s’est approprié un terrain boisé de 2 400 mètres carrés pour construire une tour de quatorze étages. Les habitants ont alors organisé plusieurs manifestations demandant l’ouverture d’une enquête pour élucider ces dépassements urbanistiques. Mais leurs nombreuses contestations n’ont pas pu freiner les travaux de terrassement.

« Je ne veux pas tirer sur les ambulances. Mais les autorités auraient dû agir à l’époque. Tout le monde était au courant des agissements de cette personne », s’indigne Khaled Bourayou, l’avocat qui a porté les contestations des riverains devant les tribunaux. Pour lui, Kamel Chikhi bénéficie de « soutiens au sein de l’administration algérienne ».

Habib Brahmia, un des riverains, affirme pour sa part avoir été violenté et embarqué par la police. « Les habitants ont été dépossédés d’un espace vert affecté à leur cité en un temps record. Mais la police a investi les lieux, non pour les calmer, mais pour les arrêter », dénonce celui qui est aussi un membre de Jil Jadid, parti d’opposition. Suite à ces nombreuses protestations, la mairie a décidé d’arrêter les travaux du chantier. Mais Kamel Chikhi a décidé de les relancer quelques jours après, faisant fi de la décision.

Il n’a rien d’un Pablo Escobar, même s’il a fait l’objet ces derniers temps d’une enquête pour suspicion de blanchiment d’argent

Propriétaire de sociétés d’import-import dont Amazon Meat et Hit Meat spécialisées dans le commerce de produits de boucherie, l’homme cultive paradoxalement un look modeste et s’investit beaucoup dans des actions caritatives. Il est propriétaire d’une boucherie pratiquant des prix imbattables à Ben Omar, quartier situé dans la commune de Kouba (Alger).

Là, les riverains l’évoquent en des termes très élogieux, citent ses nombreux dons aux mosquées, ses multiples aides aux familles démunies ou encore ses financements de pèlerinages aux lieux saints.

Cette proximité avec les mosquées et les milieux religieux lui a valu la réputation d’être un proche du parti islamiste, le mouvement pour la société et la paix ( MSP, opposition ). Ce que conteste Nacer Hamdadouche, membre du bureau national de ce parti. « Cet homme dont les agissements sont connus dans tout Alger n’a aucun lien avec notre parti », se défend-il.

« Il n’a rien d’un Pablo Escobar, même s’il a fait l’objet ces derniers temps d’une enquête pour suspicion de blanchiment d’argent », soutient de son côté une source sécuritaire.

Zone de transit

Quant au modus operandi – le choix d’une cargaison de viande surgelée pour dissimuler une telle quantité de cocaïne – il est tout sauf fortuit. Ces marchandises empruntent en effet habituellement un couloir spécifique, qui permet aux opérateurs de bénéficier de facilités en matière de procédures douanières et d’éviter une longue attente dans l’enceinte portuaire, avant de transiter par un port sec.

Ce cartel n’est pas à sa première opération du genre

« Une cargaison de 701 kg de cocaïne suppose aussi d’importants moyens logistiques et des complicités de haut niveau », glisse une source sécuritaire. Et d’ajouter : « Cela prouve que ce cartel n’est pas à sa première opération du genre et qu’il existe un réseau de passeurs puissant qui est en train d’utiliser l’Algérie comme zone de transit de cocaïne avec pour aller en Europe et au Moyen Orient ».

Du fait du prix exorbitant de la cocaïne – le gramme pur peut atteindre les 40 000 dinars (294 euros-)- il n’existe pas, en effet, pas un grand marché de cette drogue en Algérie. La dernière grosse prise de cocaïne remonte à 2015 lorsque 156 kg déclarés comme poudre de lait ont été retrouvés dans le port sec de Baraki, à quelques kilomètres d’Alger.

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