Politique

Tanzanie : le virage autoritaire de John Magufuli

Affiche de campagne de Tingatinga (le « bulldozer »), à Dar es-Salaam, en octobre 2015, avec le visage du président John Magufuli. © Khalfan Said/AP/SIPA

Hier très populaire, le chef de l’État John Magufuli commence à inquiéter tant il paraît décidé à verrouiller l’espace politique.

De son passage au ministère des Travaux publics, entre 2010 et 2015, John Pombe Magufuli a hérité du surnom de Tingatinga, le « bulldozer » en swahili. Un sobriquet qui faisait référence au vaste programme de construction de routes porté par cet homme réputé discret et fonceur. S’il est toujours d’actualité, il semble aujourd’hui prendre un sens bien différent.

Depuis plusieurs mois, la présidence de John Magufuli prend en effet une tournure inquiétante. Le 24 mars, six membres du Chama cha Demokrasia na Maendeleo (Chadema), le principal parti d’opposition, ont été arrêtés puis inculpés pour « appel à la haine ». Parmi eux, le président du parti, Freeman Mbowe. Le 16 février, lors d’une manifestation de l’opposition, il avait annoncé la chute imminente de John Magufuli.

Une opposition muselée

Cette vague d’arrestations illustre la volonté du pouvoir de museler l’opposition et les dérives d’un président qui suscitait pourtant, après son élection, l’enthousiasme de l’opinion. Vainqueur surprise de la primaire du parti au pouvoir, le Chama Cha Mapinduzi (CCM), devenu en octobre 2015 le cinquième président de la République unie de Tanzanie, John Magufuli avait axé sa campagne sur la lutte anticorruption et l’amélioration des conditions de vie.

Et au début de son mandat, le nouveau chef de l’État semblait fidèle à ces promesses : quelques jours après son investiture, le « bulldozer » multipliait les coups médiatiques, sabrant le budget destiné aux fastueuses célébrations de l’indépendance pour financer une campagne de nettoyage des espaces publics, diminuant les fonds alloués à un dîner d’État pour payer de nouveaux lits dans les hôpitaux et suspendant les déplacements à l’étranger non impératifs des membres du gouvernement.

Cette guerre ouverte contre le gaspillage de l’argent public avait suscité l’admiration des observateurs, tant locaux qu’internationaux, et même inspiré les réseaux sociaux avec le hashtag #WhatWouldMagufuliDo (« ce que Magufuli ferait »), destiné à vanter l’efficacité du président.

Un « nouveau shérif » en ville ?

Mais ses méthodes, peu consensuelles et brutales, suscitent la critique. Dès 2016, l’ancien Premier ministre Salim Ahmed Salim avertissait : « Les gens croient sincèrement qu’il y a un nouveau shérif en ville. Mais je suis inquiet. Il faudra qu’il change ses méthodes, sa présidence ne peut pas être un one-man-show. » Depuis, le gouvernement tanzanien s’est illustré en suspendant six chaînes de télévision et 21 stations de radios. Certains journaux ont temporairement fermé, et des journalistes et artistes ont fait l’objet de menaces pour avoir critiqué la nouvelle administration.

Fin février, la délégation locale de l’Union européenne s’est fendue d’un communiqué dans lequel elle déplorait la flambée de violence politique

À deux ans de la prochaine présidentielle, la Tanzanie inquiète. Le 23 février, la délégation locale de l’Union européenne s’est fendue d’un communiqué dans lequel elle déplorait la flambée de violence politique, citant la tentative d’assassinat du député d’opposition Tundu Lissu, en septembre 2017, ou encore la disparition du journaliste Azory Gwanda.

Une centaine d’ONG ont réclamé la mise en place d’une commission indépendante pour enquêter sur ces incidents. John Magufuli a préféré répondre par un avertissement : « Il y a des gens dans ce pays qui veulent provoquer une situation de crise. Je tiens à les mettre en garde : s’ils essaient de manifester, nous allons leur régler leur affaire et ils pourront toujours s’en plaindre à leurs parrains. »

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