Politique

Cinq priorités pour le développement du continent

Par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Des étudiants guinéens révisent à la lueur des lampadaires, en 2007 à Conakry © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Comment faire pour que les taux de croissance permette un vrai développement ? En misant sur la démographie, la santé et l'éducation, les femmes, la sécurité et l'apprentissage des langues.

Édito. Un jeune Africain lecteur de Jeune Afrique et de mes « Ce que je crois » m’a adressé la demande suivante : « Vous-même nous avez appris, m’écrit-il, que l’essentiel d’une stratégie est de définir les priorités. Pourquoi ne prendriez-vous pas la responsabilité de nous indiquer ce que sont, à votre avis, les priorités actuelles de l’Afrique ? » Je vais essayer de le faire. Mais, compte tenu de la place dont je dispose, ce ne peut être que succinct, voire schématique.

Il n’y a pas une seule Afrique

Acceptez que ce soit, en outre, personnel, et donc quelque peu subjectif. Rappelons tout d’abord qu’il n’y a pas une seule Afrique mais plusieurs, réparties en plus de cinquante pays d’inégales richesses, parvenus à des degrés d’évolution différents.

C’est un fait et non pas une singularité : les quatre autres continents sont, eux aussi, composés chacun de plusieurs pays séparés par la langue ou la religion, le niveau d’évolution ou le passé historique.

Les panafricanistes reconnaissent que l’Afrique d’aujourd’hui est diverse, mais soutiennent que son passé la prédispose à s’unir et que son avenir est dans la fusion : « Le panafricanisme est la voie, ajoutent-ils, peut-être même la solution. »

L’Inde n’est-elle pas aussi diverse et, en dépit de cette grande diversité, une et indivisible ? Et l’on sait que la population de ce demi-continent et son revenu par tête sont comparables à ceux de l’Afrique. L’Union africaine, qui rassemble tous les États africains, ne pourrait-elle pas, à l’instar de l’Union européenne, tendre à devenir, à terme, elle aussi, une fédération ? Elle pourrait être la fédération des États-Unis d’Afrique.

C’est désirable, certes. Mais cela ne pourra advenir qu’à très long terme, à la fin d’un processus comptant de nombreuses et longues étapes. « Un voyage de mille kilomètres commence par un premier pas », énonce une règle de sagesse et d’action. Esquissons donc le premier pas. En 2018, le continent africain compte plus de 1,3 milliard d’habitants, une population appelée à doubler en une génération pour constituer, en 2050, le quart de l’humanité.

S’il veut épouser le XXIe siècle, si notre ambition est de donner à nos enfants un avenir de paix et de progrès, nous devons, selon moi, fixer nos priorités, nous donner pour ardente obligation d’observer une discipline et les règles que j’énumère ci-dessous.

1. La population

L’Afrique est le théâtre d’un match, qu’elle peut perdre, entre deux croissances : celle de la démographie et celle de l’économie. Des cinq continents, le nôtre est celui où la croissance démographique des pays les plus pauvres – et, parfois, celle des pays mieux dotés mais mal gouvernés – est égale ou supérieure à celle de l’économie. Cette dernière s’établit en moyenne à 2,5 % l’an, alors que le taux de fécondité frôle les 5 enfants par femme ; le Niger, champion du monde de la croissance démographique, risque ainsi de voir sa population tripler en une génération.

Nombreux sont les pays qui stagnent ou reculent. Ils seront dans l’incapacité de donner à leurs jeunes le logement, la santé, l’éducation et le travail dont ils ont besoin. L’Afrique compte de 400 à 500 millions de pauvres, qui n’ont même pas l’électricité.

Beaucoup d’Africains, même parmi les dirigeants, sont flattés de constater que la population de leur pays croît à vue d’œil et que les moins de 20 ans en constituent la moitié. Ils se comparent aux pays d’Europe ou d’Asie qui se dépeuplent et vieillissent ; ils préfèrent être dans le camp des pays jeunes, appelés à composer 40 % de la population mondiale en 2100.

Ils se trompent lourdement, car nos enfants seraient alors « innombrables et misérables ». Si nous ne voulons pas en arriver là, la croissance économique devra tendre vers 5 % par an. Et, simultanément, la croissance démographique baisser pour tendre vers 1 % par an. C’est très difficile à réaliser, mais un bon gouvernement a le devoir de se donner ces deux chiffres pour objectif.

Deux moyens principaux : un vrai contrôle des naissances et l’éducation des femmes. Dans un pays africain, la Tunisie, dès 1956, un président visionnaire, Habib Bourguiba, a mis en œuvre une politique à long terme fondée sur ces deux volets ; elle s’est révélée être, soixante ans après, une complète réussite : avec un âge moyen de 31 ans, la Tunisie est le plus vieux pays d’Afrique, mais les Tunisiens ne sont que 11 millions au lieu de 20 millions. Dont la moitié sont des femmes aussi éduquées que les hommes.

2. La santé et l’éducation

Bill et Melinda Gates consacrent une grande partie de leur argent et beaucoup de leur temps à aider les Africains à faire face aux défis du siècle. Ils sont sur le terrain, et il me suffit de donner la parole à Melinda Gates pour, avec vous, entendre sur l’Afrique ce que nous avons intérêt à écouter :

« Nous avons décidé de nous concentrer sur la santé, car sans santé même l’éducation est compromise. L’Afrique a la capacité d’être un moteur économique pour elle-même, mais aussi pour le monde. Il s’agit de mettre les populations sur le chemin de la prospérité, et elles s’aideront alors elles-mêmes, car la génération qui changera l’Afrique est déjà née.

La contraception est l’un des outils les plus efficaces pour lutter contre la pauvreté. Si on éduque les femmes sur ce sujet, les chances seront encore plus grandes de sortir de la pauvreté. Quand les femmes ont accès à la contraception, les familles se portent mieux.

Mais la base de tout est la bonne santé. Sans elle, les familles voient toutes leurs ressources absorbées et ne peuvent donc consacrer leur argent et leur énergie à l’éducation des enfants.

On doit donner le pouvoir aux femmes. Elles sont les égales des hommes. Elles doivent pouvoir avoir accès aux outils de leur choix afin de planifier leurs grossesses.

Il faut changer les mentalités dans le sens d’une égalité entre hommes et femmes. »

Si l’Afrique veut trouver le chemin du progrès, elle doit donc se donner pour priorité absolue d’éduquer les Africaines, la moitié de sa population.

3. La femme africaine doit intégrer le marché du travail

Il est désormais prouvé, à l’échelle du monde, que les femmes actives, c’est bon pour la croissance économique. Il est donc impératif d’améliorer considérablement le taux d’emploi des Africaines, actuellement très bas.

Et de se battre simultanément pour que, à compétences égales, le revenu des femmes soit équivalent à celui des hommes.

Ce combat est planétaire puisque le taux d’emploi mondial des femmes n’est, en 2018, que de 39 % et qu’elles ne produisent que 37 % des richesses du monde. Ces taux sont beaucoup plus bas en Afrique : la femme africaine est aujourd’hui absente du marché du travail, alors qu’il est établi qu’elle le transformerait au fur et à mesure qu’elle y serait admise.

4. Les dépenses militaires

En Afrique subsaharienne, il y a peu d’armées formées, équipées, disciplinées et obéissant au pouvoir civil.

Dans les pays développés ou moyennement développés, sauf exception du type Israël ou Grèce, Arabie saoudite ou Corée du Nord, on dépense en général moins de 2 % du PIB annuel pour les armées (les États-Unis, eux, sont à presque 4 %).

Je pense qu’en Afrique on devrait plafonner le budget défense à 1 % du PIB et s’employer à faire rentrer les militaires dans le rang.

De petits pays comme le Sénégal et la Tunisie y sont parvenus ; leur bon exemple doit être suivi.

5. Bilinguisme

Les pays arabisés d’Afrique du Nord ont pour langue officielle l’arabe (en fait, ils parlent des formes dialectales de cette langue). Les islamistes parmi eux sont unilingues (en arabe) et souhaiteraient que tous leurs concitoyens soient aussi handicapés qu’eux. Mais, fort heureusement, une bonne partie de ces derniers utilisent les langues de l’ancien colonisateur : le français, l’anglais ou l’italien.

En Afrique subsaharienne, les langues de l’ancien colonisateur, le français, l’anglais, l’espagnol ou le portugais, sont couramment utilisées comme langues de communication et d’accès au reste du monde.

Je pense que, sans bilinguisme ou, mieux encore, trilinguisme, nous-mêmes et nos enfants sommes coupés du monde développé, de sa production intellectuelle et de l’innovation. J’en fais donc l’une des priorités de notre développement : faisons ce que nous pouvons pour que nos enfants soient trilingues !

Un coup d’œil circulaire sur le reste du monde montre que les petits ou moyens pays les plus avancés de la planète – Suisse, Israël, Danemark, Suède, Norvège, Pays-Bas – sont bilingues ou trilingues.

C’est leur exemple que les jeunes Africains doivent suivre.

Je vous avais prévenus : mes priorités sont personnelles. Elles étonneront certains, décevront d’autres. Mais réfléchissez-y et posez-vous une seule question : si elles étaient adoptées et appliquées, le continent ne s’en porterait-il pas nettement mieux ?

(1) Le taux de fécondité est de 5 à 6 enfants par femme en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, de 3 à 5 enfants en Afrique de l’Est et en Afrique australe, et de 2 à 3 en Afrique du Nord. L’Afrique devrait créer 450 millions d’emplois dans les vingt prochaines années ; elle n’en créera, au mieux, que 100 millions.

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