Société

Guinée-Bissau : coke en stock

Le lieutenant-général bissau-guinéen Indjai. © AFP

Début avril, deux des principaux chefs de l'armée bissau-guinéenne sont tombés dans le piège que leur avait tendu l'agence antidrogue américaine. Au même moment, la DEA menait une opération similaire entre Abidjan et Accra. Récit exclusif.

Lorsqu’il a appris début avril, par les médias, comment des agents américains de la Drug Enforcement Administration (DEA) avaient piégé deux des plus hauts responsables militaires de Guinée-Bissau, l’un se trouvant aujourd’hui en prison et le second étant recherché par Interpol, le coeur d’Ali a bien failli lâcher. Ali, ce n’est ni son nom ni son prénom, mais cet homme d’affaires ivoiro-libanais connu à Abidjan et à Ouagadougou, et qui fut un proche de Laurent Gbagbo, se reconnaîtra sans peine dans cette rocambolesque affaire à tiroirs.

Car si la vaste opération clandestine lancée mi-2012 par l’administratrice de la DEA, Michele Leonhart, qui visait à décapiter quelques-unes des principales filières de la cocaine connection en Afrique de l’Ouest avait dans son collimateur les deux « parrains » bissau-guinéens de ce gigantesque trafic, d’autres cibles étaient également visées, dont Ali, décidément bien inconscient dès qu’il s’agit d’argent.

Rappel des faits – et du contexte. Depuis une petite dizaine d’années, l’Afrique de l’Ouest est une plateforme de transit, de stockage et de distribution de la cocaïne en provenance d’Amérique latine. Un quart de la consommation européenne passe par la région, soit un marché de 33 milliards de dollars pour 4 millions d’usagers. Achetée 4 000 dollars le kilo en Colombie ou au Pérou, la poudre blanche se revend dix à douze fois plus cher en Europe. La drogue parvient jusqu’aux ports africains dans les conteneurs des cargos qui empruntent la « Highway 10 », sorte d’autoroute transatlantique reliant les deux continents le long du 10e parallèle. Plus rarement à bord d’avions, l’épisode fameux du « Boeing de la coke » qui s’est posé en 2009 non loin de Gao, au Mali, avec huit tonnes de cocaïne dans ses soutes en provenance du Venezuela étant resté une exception. La marchandise est ensuite réexpédiée vers le nord par voie maritime ou terrestre à travers le Sahara. Les narcojihadistes du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) et les rebelles touaregs, qui assuraient jusqu’à il y a peu la protection des convois, ayant dû délocaliser leurs activités depuis le déclenchement de l’opération Serval, le trafic transite désormais par le Niger et la Libye. Les sommes en jeu et les gains réalisés sont tels que rien ne semble pouvoir l’enrayer.

Mafieux

Ce n’est évidemment pas un hasard si le coup de filet de la DEA a concerné en premier lieu la Guinée-Bissau. Cette ancienne colonie portugaise est le comptoir numéro un de la cocaïne, et l’unique prestataire de services du trafic, c’est ici l’armée. Jusqu’à la fin de 2011, le contre-amiral Bubo Na Tchuto, chef d’état-major de la marine, a régné en maître sur le business avant d’être mis sur la touche par le chef d’état-major, le général Antonio Indjai. Entre juin 2012 et avril 2013, tous deux vont séparément faire l’objet d’une opération d’intoxication et de manipulation de la part d’agents de la DEA se présentant comme des dirigeants des Forces armées révolutionnaires colombiennes (Farc), mouvement narcoterroriste en lutte contre le pouvoir de Bogotá depuis un demi-siècle. Au cours de réunions secrètes systématiquement filmées et enregistrées par les Américains, Bubo Na Tchuto et Antonio Indjai acceptent de stocker la cocaïne acheminée jusqu’à Bissau et de servir de prête-noms aux achats d’armes des Farc. Le 3 avril, le premier est arrêté à bord d’un navire au large du Cap-Vert et prestement transféré dans une prison de l’État de New York. Le second ne se laisse pas prendre, mais il est depuis le 18 avril officiellement inculpé par la justice américaine, mandat d’arrêt international à l’appui.

Première commande d’armement à acheter en Afrique du Sud adressée à « Michel » le 29 novembre 2012 par les pseudo-représentants des Farc à Accra. Les FIM 92 sont des lance-missiles sol-air américains Stinger ; les Strela et Igla (SAM-7 et SAM-16), leurs équivalents russes.

Ce que l’on ignore, c’est qu’au même moment la DEA menait une opération similaire entre Abidjan et Accra, avec pour objectif de piéger non pas des parrains notoires comme les deux mafieux de Bissau, mais des hommes d’affaires peu regardants sur la nature exacte du contrat proposé. « Ils ont lancé une ligne à l’eau et sans doute ont-ils dû en lancer une dizaine comme ça afin de voir qui allait mordre à l’hameçon », suggère un spécialiste en poste dans la région. Et c’est ainsi qu’Ali a mordu.

737 vip

Comment et par qui a-t-il été contacté ? Cela reste un mystère. Toujours est-il qu’à la mi-novembre notre Ivoiro-Libanais donne ­rendez-vous dans un restaurant d’Abidjan à un loueur d’avions français de la capitale économique. « J’ai un gros client pour toi, mieux qu’un locataire, un acheteur, lui dit-il. Lui et ses amis nous attendent au Ghana, ils sont pressés. » Fin novembre, Ali et le loueur – appelons-le Michel – se retrouvent dans un salon discret de l’hôtel Golden Tulip d’Accra face à deux hommes. Le premier, la cinquantaine, dit s’appeler Diego et être de nationalité colombienne. Le second, Joseph, 35 ans environ, d’origine libanaise, affirme être son associé. C’est lui qui, peut-être, a établi le contact avec Ali puisqu’il apparaîtra un peu plus tard que tous deux ont des amis communs dans le milieu libanais du fameux « triangle d’or » de la nuit parisienne.

À la grande surprise de Michel et d’Ali, qui croient parler à des hommes d’affaires quelque peu interlopes comme il en existe tant en Afrique, leurs interlocuteurs jouent cartes sur table. Tous deux assurent travailler pour les Farc et expliquent que leur objectif est d’ouvrir une nouvelle ligne aérienne d’exportation de la cocaïne à partir d’Accra vers la péninsule Ibérique. Parallèlement, l’avion qu’ils cherchent à acquérir pour effectuer ces livraisons servira à acheminer des armes achetées en Afrique du Sud vers les maquis colombiens via le Venezuela. Pour ce faire, ils sont prêts à payer cash l’appareil et l’équipage – peu importe le prix. À la fin de l’entretien, Diego et Joseph remettent à leurs nouveaux partenaires deux boîtiers BlackBerry d’un genre très particulier : enchâssés dans une coque de smartphone, ils servent à correspondre de manière sécurisée, uniquement par e-mail. Ali et Michel sont sidérés : que faire ? Le deal est alléchant, mais totalement illicite. Le risque est aussi gros que le bénéfice. De retour à Abidjan, le premier hésite : flirter avec des narcoterroristes peut valoir dix ans de prison, et il ne saurait en être question, mais pourquoi ne pas jouer au plus fin avec eux, c’est-à-dire leur vendre un avion, puis s’éclipser avec l’argent ? Nettement plus exposé puisqu’il sera l’acheteur officiel de l’appareil, Michel renâcle, réfléchit, puis va se confier à l’antenne locale d’un service de renseignements européen. L’« honorable correspondant » l’écoute d’un air distrait avant de lâcher : « C’est une opération piège de la DEA. À votre place, je laisserais tomber. »

Message reçu le 4 décembre 2012 à Abidjan sur le BlackBerry trafiqué fourni à « Michel » par l’un de ses contacts se faisant passer pour un membre des Farc (l’adresse e-mail du boîtier est d’ailleurs colombienne : vozoscura.co). « Diego » fait savoir à « Michel » qu’il ne peut lui fournir le certificat d’utilisation finale nécessaire à l’achat des armes en Afrique du Sud. À lui de se débrouiller, soit en corrompant les autorités locales, soit en faisant « comme Ali Koleilat a fait » (Koleilat est un Libano-Libérien connu dans la région pour avoir monté une filière d’armes en faveur de Charles Taylor). Ce problème sera résolu avec l’obtention d’un certificat vénézuélien.

Troublé, quoique pas vraiment convaincu par cet interlocuteur qui ne lui a pas paru prendre son histoire au sérieux, mais surtout curieux et fouineur de nature, Michel décide de poursuivre un temps l’aventure, histoire de voir venir. Ali, lui, est nettement plus enthousiaste : il ne croit pas du tout à l’hypothèse d’un piège et veut aller jusqu’au bout. Rapidement, via les BlackBerry, l’affaire prend forme. Michel a repéré un Boeing 737 VIP d’occasion en Roumanie dont le prix – 3 millions de dollars – semble convenir à ses partenaires. ces derniers lui font parvenir le plan de vol initial. L’appareil décollera de Bucarest pour Lisbonne, puis direction l’Afrique du Sud, où les armes seront embarquées en toute légalité grâce à un certificat d’utilisation finale fourni par l’armée vénézuélienne. Cap ensuite sur un petit aéroport de la frontière vénézuelo-colombienne, où la cargaison sera débarquée sous la protection des militaires chavistes et livrée aux Farc. Retour à vide à Accra. Embarquement de la cocaïne estampillée Farc, parvenue au Ghana par bateau et stockée dans des conteneurs au port de Tema. Puis direction le Portugal ou l’Espagne, où un accueil « sécurisé » du Boeing et de sa marchandise est organisé. Pour faire bonne mesure, Michel reçoit le 29 novembre 2012 une commande précise d’armes de la part de ses nouveaux amis colombiens : 4 000 fusils d’assaut russes et américains, 2 000 pistolets, 1 000 grenades, 1 000 mines antipersonnel, 1 000 grenades, 1 000 fusils à lunette, 100 lance-missiles Stinger et SAM… Tout cela semble vraisemblable. Si c’est un leurre, pense Michel, il est redoutable.

Escobar

Tout au long du mois de décembre, pourtant, Michel réfléchit. Lui qui n’a jamais franchi la ligne rouge de la légalité finit par se dire qu’il n’a, dans cette histoire, que des coups à prendre. Mais ses interlocuteurs se font de plus en plus pressants, et Ali est déterminé à conclure. Il invente alors un prétexte familial pour ne pas se rendre au nouveau rendez-vous fixé à Accra le 17 janvier. Ali ira seul et en reviendra plus excité que jamais : outre Diego et Joseph, il a, raconte-t-il à Michel, rencontré un autre dirigeant des Farc ainsi que la propre fille de Pablo Escobar, narco­trafiquant colombien mythique tué il y a vingt ans lors d’une opération dirigée par la DEA ! Mais cela n’intéresse plus Michel, désormais convaincu que celui qui l’avait mis en garde contre un piège concocté par des agents américains avait raison. Il a tourné la page, coupé le petit boîtier BlackBerry et fermé les écoutilles avant de retourner à ses affaires dans la plus grande discrétion. Quant à Ali, toujours à Abidjan, il a fait de même mais plus tard, en entendant le 6 avril dernier comment la DEA avait attrapé ses proies bissau-guinéennes. Une étonnante indiscrétion, émanant de l’agence antidrogue elle-même et dont on imagine qu’elle a sans doute dû faire capoter d’autres opérations en cours en Afrique de l’Ouest. Dans cette saga de la coke où gendarmes et voleurs rivalisent d’ingéniosité et où les seconds ont souvent un coup d’avance sur les premiers, tout est toujours à recommencer.

Trafic de drogue : un précédent

En décembre 2009, la DEA avait déjà « piégé » au Ghana trois trafiquants maliens, qui s’étaient déclarés volontaires pour livrer une cargaison de cocaïne colombienne aux narcojihadistes d’Aqmi dans le nord du Mali. Ils ont ensuite été exfiltrés, puis condamnés aux États-Unis. « Le fait d’être prêt à faire le jeu des terroristes suffit pour être qualifié de criminel, avait alors expliqué le procureur fédéral de Manhattan. Nous reproduirons ce genre d’opération partout quand nous le pourrons. » Un avertissement qui n’a manifestement pas été entendu du côté de Bissau…

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