Politique

Tunisie : Youssef Chahed, le funambule

Le 20 mars, au palais de Carthage. © HAMMI MOHAMMED/SIPA

Cible de son propre parti et de la toute-puissante UGTT, qui réclamaient sa tête, le chef du gouvernement tunisien a réussi, pour la seconde fois en moins d’un an, à retourner la situation en sa faveur.

En mai 2017, Youssef Chahed faisait d’une pierre deux coups. Alors qu’il était sur le point d’être écarté du pouvoir pour sa mauvaise gestion de la crise économique, il sauvait sa tête et, cerise sur le gâteau, gagnait en popularité en déclarant la guerre à la corruption. Une offensive qui a fait long feu…


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Un an plus tard, il réédite l’exploit. Pourtant, le limogeage de son gouvernement était à l’ordre du jour des discussions de l’accord de Carthage, censées fournir une feuille de route à un exécutif d’union nationale. Ces discussions ayant été suspendues faute d’entente entre les signataires (neuf partis et trois organisations nationales), Chahed est parvenu in extremis à conserver son poste. Contre l’avis du puissant syndicat UGTT, mais avec le soutien des islamistes d’Ennahdha, qui lui apportent une majorité parlementaire.

Chahed réplique

Dans ces circonstances, qui en disent long sur les difficultés de la Tunisie à trouver un équilibre politique, Youssef Chahed choisit aujourd’hui de donner de la voix. Le 29 mai, lors d’une allocution télévisée, il a profité de la présentation de son bilan d’étape pour tirer à boulets rouges sur son propre camp. Et pour imputer à Hafedh Caïd Essebsi, directeur exécutif de Nidaa Tounes, la déconfiture du parti dont il assurait pourtant en personne la campagne des municipales, il y a à peine un mois.

Un déballage étonnant de la part de celui qui, en 2016, disait se placer au-dessus des partis, refusant d’y occuper des fonctions pour « se consacrer à la patrie ».

Malgré sa courte carrière dans la vie publique, où il n’est entré qu’en 2011, Chahed a compris qu’en Tunisie toute dissension au sein d’un parti majoritaire provoque immanquablement une crise politique majeure. Celle de Nidaa Tounes perdure depuis 2015, lorsque Béji Caïd Essebsi, son fondateur, est devenu président de la République et en a laissé les commandes à son fils, Hafedh.

Aujourd’hui, les Tunisiens voient dans l’offensive inattendue de Youssef Chahed un curieux mélange des genres. Selon un sondage du think tank Joussour, réalisé en mai, 55 % d’entre eux estiment que Nidaa Tounes, qui avait remporté les législatives de 2014, a échoué à diriger le pays. Or c’est sous cette étiquette que Chahed avait été désigné chef du gouvernement.

Peu rompu aux manœuvres politiciennes

À sa nomination, en août 2016, la jeunesse (40 ans) et l’énergie de cet ingénieur agronome qui semblait avoir trouvé le ton juste pour dire des vérités qui fâchent avaient suscité un certain enthousiasme. « Tunisia is back », allait-il répétant.

Las, l’essai n’a pas été transformé, bien au contraire. Dévaluation du dinar, chômage endémique, difficulté à mettre en œuvre des réformes et à endiguer le déficit des finances publiques, inscription de la Tunisie sur des listes noires de l’UE… Voilà le pays englué dans la pire crise économique de son histoire. Au point d’avoir eu de la peine à verser les pensions de retraite du mois de mars.

Une situation que Chahed n’avait pas anticipée alors que tous les indicateurs étaient au rouge. La faute à un manque de moyens ? À un système obsolète ? Peut-être.

Certes, la croissance a atteint 2,5 % au cours des premiers mois de 2018. Mais cette performance, due à la reprise du tourisme et à une bonne année oléicole, ne suffit pas à atténuer les effets de l’inflation (7,7 %), à créer des emplois et à enrayer la paupérisation de la population, qui alarme jusqu’au FMI, bailleur de fonds de la Tunisie.

Il joue son va-tout et a du mal à cacher ses ambitions présidentielles

En pleine tourmente, le gouvernement semble perdre de vue ces paramètres essentiels. En outre, le chef de gouvernement aux allures de gendre idéal est peu rompu aux manœuvres politiciennes. En l’espace de quelques mois, il a réussi à se mettre à dos l’UGTT et Nidaa Tounes, son propre parti.

Bien que fragilisé et ne bénéficiant que du soutien – sans doute très temporaire – d’Ennahdha, Chahed semble déterminé à jouer son va-tout et a du mal à cacher ses ambitions pour la présidentielle de 2019. Il n’en fallait pas davantage pour que certains le comparent à Emmanuel Macron…

L’heure du choix

Pour lui, l’heure est donc au choix. Rester à la Kasbah, finir son mandat et ne briguer la présidence qu’en 2024. Ou bien quitter ses fonctions et viser l’échéance de 2019, mais sans l’appui d’une structure partisane – à moins qu’il ne songe à mettre la main sur Nidaa Tounes.

Une chose est sûre : il ne pourra avoir de destin présidentiel en comptant uniquement sur son pré carré et l’appui de quelques chancelleries. L’aval des pères fondateurs, Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi, patron d’Ennahdha et chantre du consensus, semble indispensable.

Pourtant, c’est au nom de ce même consensus que Chahed a failli être sacrifié. Et puis, comme le dit l’économiste Hachemi Alaya, « plus que le consensus, forcément mou, qui est aujourd’hui recherché par les acteurs politiques, ce dont la Tunisie a véritablement besoin, c’est d’une initiative forte pour restaurer la confiance ».

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