Politique

Tunisie : Nidaa Tounes au bord de la crise de nerfs

Le leader du parti et fils du président, Hafedh Caïd Essebsi. © fethi belaid/AFP

Engluée dans d’interminables errements, la formation tunisienne au pouvoir, Nidaa Tounes a été durement sanctionnée lors des municipales du 6 mai. Et ne sait plus sur quel pied danser…

«C’est très sensible comme sujet. » Au téléphone, un analyste politique, bien connu des cercles dirigeants, réclame l’anonymat. La crise qui frappe la formation du président, Nidaa Tounes, ne s’évoque que mezza voce. « Désolée, je dois suivre les consignes », nous écrit une candidate pour justifier sa prudence face à notre demande d’interview.

En nombre de voix, le parti du Palmier est arrivé loin derrière les islamistes d’Ennahdha et les multiples listes indépendantes lors des élections municipales du 6 mai. « Beaucoup de ces listes ont fait carton plein chez des déçus de Nidaa », explique Hassen Zargouni, patron de Sigma Conseil.


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Désorganisation

La Marsa, Ariana, Monastir… Plusieurs circonscriptions présentées comme des fiefs du parti présidentiel lui ont préféré des indépendants libéraux ou de centre gauche. Une saignée qui rappelle le départ, en quatre ans, de plus d’une vingtaine de députés vers d’autres groupes parlementaires comme Machrou Tounes. À qui la faute ? La question redevient d’actualité depuis la débâcle municipale.

Côté cour, un certain nombre de voix se veulent rassurantes. « Il faut relever une prouesse, nuance Hassen Zargouni. Le parti a présenté des listes dans tout le pays. » Sofiane Toubel, chef du groupe parlementaire de Nidaa, se montre même confiant : « Ce n’est pas une défaite. Un grand nombre de listes indépendantes sont proches de nous ! Nous n’avons pas à craindre l’avenir. » La formation espère toujours nouer des alliances locales pour siéger dans les majorités municipales.

Le bureau politique de Nidaa Tounes ne s’est pas réuni depuis un an et demi

Côté jardin pourtant, on bombe beaucoup moins le torse. La députée Sana Salhi regrette « un manque de coordination » et « une absence de réunions » qui expliqueraient en partie les résultats de la formation. En off, un militant abonde dans son sens : « On recevait des demandes désordonnées de toutes les régions pour venir soutenir les candidats. Nous n’étions pas prêts. Nous n’avions pas de plan de bataille bien finalisé. » Le même, très investi, ajoute : « Il nous faut réunir au plus vite les membres du bureau avec la direction du groupe parlementaire et les coordinateurs régionaux. »

Zohra Idriss, députée et membre du bureau politique, acquiesce : « Nous [le bureau politique] ne nous sommes pas réunis depuis un an et demi. » À en croire les militants, le siège du parti s’apparente à un vaisseau fantôme. Peu d’activité. Un capitaine – Hafedh Caïd Essebsi (HCE) – relativement absent.

Même constat à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Le groupe tourne au ralenti. Ce 14 mai, l’institution a publié une liste préliminaire de treize élus susceptibles d’être sanctionnés pour leurs absences répétées. La majorité d’entre eux siègent dans le groupe parlementaire du Palmier. Épuisement ou indiscipline ? De nombreuses voix optent pour la seconde hypothèse.

Du féminisme au conservatisme ?

Dimanche 6 mai au soir, sur le plateau de la chaîne M Tunisia, Fouad Bouslama est catégorique : Nidaa Tounes ne soutiendra pas Souad Abderrahim, candidate nahdhaouie pourtant arrivée en tête à Tunis. L’homme, présenté comme porte-parole du parti présidentiel, ajoute qu’une femme ne peut diriger la capitale dans un pays musulman.

Sa sortie fait l’effet d’une douche froide. « Béji Caïd Essebsi a été élu par des femmes, et ce sont des femmes qui ont fait ce parti, proteste Sana Salhi. Comment de tels discours peuvent émaner de chez nous face aux islamistes, qui, eux, présentent des candidates ? »

Réponse immédiate du parti. Hafedh Caïd Essebsi, directeur exécutif de Nidaa depuis janvier 2016, publie un communiqué lapidaire : « Les déclarations de M. Bouslama ne représentent pas la position officielle du parti et ne constituent que [son] opinion personnelle. » Qu’il semble loin le temps des prises de parole d’une Bochra Belhaj Hmida, ex-députée Nidaa, par deux fois présidente de la puissante Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) !

« Hafedh Caïd Essebsi est très mal entouré », selon un membre de Nidaa Tounes

Quelques mois avant d’être nommée par le président BCE à la tête de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité, preuve de sa valeur aux yeux du chef de l’État, elle n’hésitait pas à s’en prendre sur un plateau de télévision à Borhen Bsaies, proche de Hafedh Caïd Essebsi. Leader de la cause féminine lors de la présidentielle de 2014, Nidaa Tounes semble aujourd’hui ne plus savoir sur quel pied danser.

Dans la crise actuelle, c’est encore Borhen Bsaies, le chargé des affaires politiques du mouvement, qui est pointé du doigt. « Une excellente plume. Bon orateur, fin stratège, mais très mauvaise réputation, tranche un analyste politique proche de Nidaa. Pourquoi mettre face aux journalistes un homme dont on sait qu’il est à couteaux tirés avec un très grand nombre de médias ? »

En filigrane, c’est HCE qui est visé. « Il est très mal entouré », observe une source en interne. L’influence de Khaled Chouket, par exemple, interroge. Ce dernier n’avait-il pas suscité la polémique en 2016, en appelant au retour du président déchu Zine el-Abidine Ben Ali ? Le conseiller n’est pas tendre non plus avec Youssef Chahed, le chef du gouvernement, qui a rejoint le bureau de Nidaa en 2013.

Opposition « Chahed – Hafedh Caïd Essebsi » ?

C’est là une autre source de malaise pour les militants « nidaouis » : se retrouver pris en tenailles entre deux leaders que tout semble opposer. En mai 2017, lorsque le Premier ministre lance une campagne anticorruption, Chafik Jarraya est l’un des premiers à en faire les frais. Le sulfureux homme d’affaires, très introduit dans la classe politique, serait lié à Borhen Bsaies. Sofiane Toubel, fidèle au président du parti, a, lui, été entendu par le juge chargé du dossier.

« Chahed et HCE ne sont pas sur la même ligne », note notre analyste, qui assure que la composition du gouvernement a fait l’objet d’âpres débats. « Hafedh Caïd Essebsi considère qu’il faut s’appuyer sur des figures de l’ancien régime pour contrebalancer l’influence d’Ennahdha », explique notre source. Hatem Ben Salem, ancien du RCD et ministre de l’Éducation nationale, et Ridha Chalghoum, ministre des Finances et ancien ministre de Ben Ali, sont ainsi réputés proches de Hafedh.

« Un congrès sérieux et démocratique, ça prend du temps à organiser, ça ne saurait arriver avant l’automne » prévient un politologue

Chahed, lui, a promu deux figures aux antipodes : Iyed Dahmani, chargé des Relations avec le Parlement, issu de la gauche, et Mehdi Ben Gharbia, chargé des Relations avec la société civile, passé par Ennahdha et par le centre.

Dans ce contexte, les militants attendent avec impatience le prochain congrès. Avec l’espoir d’aborder toutes les questions qui fâchent. Et de renouveler une partie de la direction. Le calendrier est toujours en débat. Toubel voit une fenêtre d’opportunité entre juillet et août.

« Un congrès préparé si rapidement, c’est la certitude d’une continuation de la mainmise de l’actuel clan dirigeant, met en garde un politologue. Un congrès sérieux et démocratique, ça prend du temps à organiser, ça ne saurait arriver avant l’automne. » Les plus opposés à Hafedh Caïd Essebsi voient en Mohamed Ennaceur, président de l’ARP, une option crédible. Lui n’a jamais affiché son ambition. Mais la question est prématurée tant que les congrès régionaux n’ont pas eu lieu. 

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