Monia Ben Jemia : « Les Tunisiennes ont creusé une brèche dans la citadelle patriarcale »

Monia Ben Jemia , la juriste, le 9 mai © © emeric fohlen/hanslucas

Fini le temps où elles ne pouvaient épouser un homme que s’il était musulman. Depuis septembre en Tunisie, elles sont libres de choisir. Mais, pour la présidente de l’Association des femmes démocrates, l’égalité est loin d’être atteinte.

Jeune Afrique : Adoption de la loi contre les violences faites aux femmes fin juillet, abrogation en septembre de la « circulaire 73 », qui empêchait une Tunisienne de se marier à un non-musulman… Une nouvelle ère s’ouvre-t-elle ?

Monia Ben Jemia : Nous récoltons enfin le fruit de longues années de combat pour que l’État prenne ses responsabilités en matière de violences contre les femmes et adopte les mesures nécessaires à leur éradication. Il en est de même du retrait de la circulaire de 1973 et de toutes celles qui s’y réfèrent.

Cette mesure consolide l’État de droit car ces circulaires étaient illégales, contraires au code du statut personnel [CSP] – qui, lui, n’édicte aucun empêchement religieux au mariage des femmes –, contraires aux conventions internationales ratifiées par l’État tunisien et à la Constitution de 2014, garantissant la liberté de conscience et l’égalité. C’est aussi une brèche importante dans la citadelle patriarcale. Oui, nous sommes à moment crucial de notre histoire et nous restons mobilisées afin que notre combat pour une égalité totale entre les hommes et les femmes se concrétise dans le droit et dans les actes.

La nouvelle Constitution est-elle la clé de voûte de ces nouveaux acquis ?

Dans ce texte, nous avons arraché la parité ; l’égalité – au lieu de la complémentarité – ; la préservation, la consolidation et l’amélioration de nos acquis ; l’élimination des violences sexistes ; la liberté de conscience ; un État civil ; et le retrait des dispositions qui instauraient l’islam en religion d’État et la charia en source du droit.

Comme pour la loi sur les violences, nous sommes restées mobilisées jusqu’au vote final en faisant du lobbying auprès des constituants, en mobilisant les forces modernistes pour préserver, mais aussi renforcer nos acquis. Tout comme nous avons longtemps milité pour le retrait des réserves à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes [Cedaw]. Le slogan de l’ATFD [l’Association tunisienne des femmes démocrates], « Une égalité sans réserves », a porté ses fruits puisqu’elles ont été levées en 2011. La Constitution est la clé de voûte, mais il ne faut pas oublier les conventions internationales, dont la Cedaw.

À quand l’égalité dans l’héritage ?

Les embûches viennent des interprétations contradictoires de la Constitution. Certains continuent à penser que son préambule, qui invoque l’islam, et son article premier [« La Tunisie est un État libre, souverain et indépendant, sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la République »] instituent l’islam en religion d’État et la charia en source de la loi.

Pourtant les constituants ont refusé ces deux dispositions présentes dans les premières moutures du texte fondamental. Pour d’autres, et j’en fais partie, l’inscription de l’islam et de dispositions garantissant l’égalité dans la Constitution signifie que ces mêmes dispositions ne sont pas en contradiction avec la religion. On ne peut, dans un même texte, affirmer une chose et son contraire.

Certains condamnent l’égalité au nom de textes coraniques prétendument clairs qui ne peuvent être l’objet d’interprétations. Or dire qu’un texte est clair est en soi une interprétation. Le mouvement réformiste tunisien lui-même – avec Tahar Haddad notamment –, cité dans les références du préambule de la Constitution, a fait du corpus juridique musulman une autre lecture du texte sacré à même de concilier l’islam et l’égalité.

Peut-on se défaire du religieux pour garantir les libertés par la loi ?

L’État est civil, les lois sont adoptées par le Parlement. La Tunisie est gouvernée par des lois positives, et aucun texte, y compris le CSP, n’érige la charia en source formelle permettant à l’interprète de s’y référer. Le religieux est en revanche incontournable – en tant que référence parmi d’autres – lors de l’adoption de lois positives, car notre Constitution n’est pas laïque. Mais il ne peut conduire à neutraliser les droits et libertés que l’État est tenu de garantir aux citoyens.

Les droits des femmes sont-ils une question de volonté politique ? Bourguiba a posé une empreinte durable avec le CSP, mais aurait-il pu faire plus ?

Évidemment, sans volonté politique, il ne peut y avoir de consécration des droits et des libertés. Mais c’est aussi affaire de circonstances. Bourguiba aurait pu faire plus, mais son régime a opéré un virage à partir des années 1970. Il a fait de la surenchère sur le plan religieux pour barrer la route à l’islam politique et combattre la gauche. Ce n’est pas un hasard si la circulaire qui vient d’être abrogée date de 1973.

L’arabisation subite via l’enseignement a fait appel à des enseignants étrangers pour la plupart conservateurs, la modification des programmes avec le retrait des auteurs modernistes a sonné le glas de la pensée réformiste. Les cours d’éducation civique et religieuse ont contribué, faute de contrôle de leur contenu, à former des générations dénuées d’esprit critique, sans ouverture aux autres cultures. D’où le conservatisme actuel de la société.

Dans ce contexte, qu’est-ce qui permet d’expliquer que la Tunisie demeure précurseur dans la région pour les droits des femmes ?

Depuis la révolution surtout, la société civile qui s’est développée et diversifiée est en alerte continue. Vigilante, mobilisée, combative, elle est intervenue avec tous les moyens de lutte en sa possession. Agissant souvent en réseau, elle s’est imposée au Parlement. Avec la conquête de la liberté d’expression, sa voix porte désormais. C’est un moyen de pression efficace.

Est-ce que l’attribution de nouveaux droits aux Tunisiennes n’est pas une instrumentalisation politique ?

Jamais par le passé, et encore moins aujourd’hui, les Tunisiennes n’ont pu être instrumentalisées. Ces droits, anciens ou nouveaux, ne nous ont jamais été attribués, ni accordés, nous les avons conquis. Et si nous sommes entendues, c’est parce que notre cause est juste, que la paix, la sécurité et la démocratie ne peuvent se réaliser si la moitié de la société est opprimée.