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15/06/2011 à 08:44
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À Gafsa, cinq mois après la chute de Ben Ali, la contestation n'a toujours pas cessé. À Gafsa, cinq mois après la chute de Ben Ali, la contestation n'a toujours pas cessé. © Reuters

Directement à l’origine de la révolution, pour laquelle ils ont payé le prix fort, les habitants du bassin minier n’en sont que plus impatients d’en toucher les dividendes. Qui se font désespérément attendre… Reportage.

Attablé à la terrasse d’un café, Béchir ne décolère pas : « Et dire qu’on est à l’origine de tout. La civilisation capsienne est née ici ; notre sous-sol a donné à la Tunisie des richesses, mais nous n’avons reçu en retour que de la misère ; c’est de chez nous que sont parties les révoltes du pays, et on nous oublie. » Cet ancien mineur exprime le sentiment général qui prévaut dans la région de Gafsa : cinq mois après la chute de Ben Ali, la contestation n’a toujours pas cessé. « Personne n’est content, renchérit un autre retraité des phosphates. Chaque jour, à Redeyef, Metlaoui, Oum el-Arayes, la liste des revendications s’allonge. On fait grève, on coupe les routes, mais les résultats sont maigres. La compagnie est comme un État dans l’État. »

Le coupable est tout désigné : la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG). Depuis plus d’un siècle, elle régente le tissu socioéconomique du bassin minier, aujourd’hui durement affecté par le chômage et la pauvreté, sous l’effet des coupes drastiques opérées par la CPG dans les effectifs – ramenés de 15 000 à 5 000 employés en dix ans – et de l’externalisation de différents corps de métiers. Pendant longtemps, la CPG a été la mère nourricière de la région ; elle prenait en charge les besoins de la population locale, allant jusqu’à assurer la distribution de l’eau, de l’électricité, ainsi qu’une couverture médicale et sanitaire. Symbole de la place centrale de cette mono-industrie, le siège de la CPG, mastodonte oppressant de béton et de verre, domine la ville.

La CPG suscite d’autant plus le ressentiment qu’elle a affiché, en 2008, année de la révolte locale, un bénéfice de 500 millions d’euros. Depuis le 14 janvier, elle ne tourne qu’à 40 % de ses capacités. « La compagnie a servi à engraisser Ben Ali et ses acolytes », accuse Ali, fondateur d’une nouvelle association de développement. Les tensions nées de l’implosion de 2008 sont loin d’être retombées. Politologues et sociologues s’accordent d’ailleurs à voir dans ce soulèvement sans précédent, qui a paralysé le bassin minier pendant près de six mois, les signes avant-coureurs de la révolution. Ce conflit a mis en évidence la fracture entre, d’un côté, les salariés intégrés, ouvriers et cadres de la CPG, et, de l’autre, les laissés-pour-compte du marché du travail : les chômeurs – près de 40 % de la population locale –, les travailleurs précaires des chantiers municipaux, les lycéens, les familles d’ouvriers victimes d’accident du travail dans les mines.

« On nous a tellement divisés que nous ne nous reconnaissons plus. Il n’y a pas si longtemps, nous ne faisions qu’un, même avec les Algériens, les Libyens et les Marocains qui travaillaient ici. Aujourd’hui, on se massacre entre voisins. À tous, je pose la question : pourquoi ? » Omezzine Guedria, ingénieur à la CPG, ne mâche pas ses mots lors d’une réunion avec les différents représentants de la société civile locale. Native de Gafsa et formée aux États-Unis, elle attend que ses enfants aient leur baccalauréat pour quitter la région. « On se méfie de tout et de tous ; en vingt-trois ans, on nous a appris à nous “désaimer”, je ne veux pas de ça pour mes enfants. »

Depuis le 14 janvier, l’esprit tribal semble en outre prendre le dessus. À El-Aguel, les gens du cru exigent de Yazaki, le producteur de câbles automobiles nippon, de recruter en priorité leurs enfants, arguant que le terrain de l’entreprise était, il y a des années, propriété de leur tribu. En réalité, dans la confusion de la révolution, des responsables syndicaux ont manœuvré pour faire croire à un réveil du tribalisme. Pour sauver leurs privilèges, certains recourent au bon vieux « diviser pour régner ». Il a suffi de provoquer une bagarre entre deux écoliers pour mettre le feu aux poudres entre les Ouled Abid et les Ouled Bouyahia. Deux morts ont scellé la discorde. « Les gens ne doivent pas être dupes, met en garde Ameur Dhahri (lire portrait p. 43). Après les événements de 2008, un syndicaliste a reçu de l’argent du pouvoir pour organiser l’immigration clandestine de centaines de jeunes. Il y a même un membre du clan Trabelsi [famille de Leïla Ben Ali, NDLR] qui continue de manœuvrer au grand jour alors que ceux qui sont attachés à la région ont fini en prison. 

Inertie

Non seulement la manne des phosphates n’a pas profité à la population, mais l’environnement s’est considérablement dégradé ; il est loin le temps où l’Oued Magroun, à Metlaoui, était un jardin connu pour ses roseraies. Aujourd’hui, des grilles aux fenêtres ont ôté à la ville son charme post-colonial, tandis qu’à Oum el-Arayes les inondations de 2009 ont effacé la révolte de 2008. Un géologue de la CPG pose la grande question : « Y aura-t-il ici un avenir après les phosphates ? » Omezzine, qui en vingt ans n’a eu que trois promotions, dénonce l’inertie de sa hiérarchie : « Professionnellement, je suis aussi dans l’impasse, car la compagnie n’a aucun programme de recherche, même si elle dispose des équipements les plus sophistiqués. Alors que c’est la recherche qui a conduit à l’exploitation du site de Sra Ouertane. »

La région désespère de produire autre chose que des phosphates. L’agriculture souffre du déficit hydrique, la culture étagée de l’oasis est torpillée par des constructions anarchiques, tandis que l’oliveraie perd ses variétés locales au profit de cultures extensives qui pompent les ressources du sol et l’eau. Quant au tourisme, la région de Gafsa n’y songe plus ; le train qui conduisait les touristes dans les gorges de Selja est à l’arrêt. Abderazzak Lejri, enfant du pays et chef d’entreprise, montre, découragé, les piscines romaines à l’abandon, tout en évoquant la richesse civilisationnelle qui a déterminé le caractère des gens de Gafsa. « À un moment donné, analyse Béchir, on a troqué la vraie culture contre celle des applaudissements à tout-va. Dans les années 1970, c’est dans la troupe régionale que les noms les plus illustres du théâtre tunisien actuel, Raja Farhat, Fadhel Jaïbi, Raouf Ben Amor et Fadhel Jaziri, ont fait leurs armes. Il y avait une volonté politique de décentralisation, très vite escamotée par une pseudo-délocalisation.

Lueur d’espoir

À défaut de vie culturelle, Gafsa a renoué avec son humour et sa verve à travers la radio locale, qui ouvre son antenne à toutes les actions citoyennes. C’est en reporter plus qu’en animateur qu’Amor Aloui, de Radio Gafsa, couvre les colloques. « Il faut faire parvenir l’information, dire ce qui se passe, expliquer. Il y a un apprentissage citoyen auquel la radio doit participer », souligne-t-il. Mais radio et télévision ne suffisent pas. Les jeunes ont bien du mal à trouver leurs repères. « Peu d’hommes politiques sont venus nous voir, raconte Hafedh. De toute façon, même si les islamistes ont fait salle comble, nous ne voulons pas de la politique politicienne. Ici, on se souvient surtout du temps où Rached Ghannouchi [fondateur du parti islamiste Ennahdha], alors professeur de philosophie, faisait les quatre cents coups avec une femme si maigre qu’elle était surnommée “Emna Spaghetta”. »

Tout projet de développement de la région implique son désenclavement et un réexamen des infrastructures, les routes mais aussi la ligne de chemin de fer, qui dépendait de la CPG et qui ne peut être raccordée au réseau national en raison d’écartements différents entre les rails. En 2011, 32,5 millions d’euros d’investissements publics sont prévus pour développer les transports et l’équipement dans la région. Une lueur d’espoir pour ces habitants du bassin minier mis à l’écart socialement et économiquement dans une région elle-même marginalisée.

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