Politique

Expulsion ou prison : en Israël, le douloureux dilemme des migrants africains

Tsefazgi, un trentenaire diplômé de l’Université d’Asmara qui a fuit le service militaire érythréen, dans le centre de Holot en Israël. © Stefano Lorusso Salvatore

Depuis quelques semaines, Israël met 20 000 migrants africains face à une alternative cruelle : la prison ou l’expulsion. Le gouvernement les appelle des « retours volontaires » dans des « pays sûrs ». Pour les migrants, il s’agit de véritables « déportations ». L’opinion publique israélienne est tiraillée. De nombreux survivants de la Shoah insistent sur le devoir d’accueil d’Israël.

Un feu de camp réchauffe un thé devant les bureaux des services de l’immigration israéliens, dans la municipalité de Bnei Brak. Dans la banlieue nord de Tel-Aviv, entre un supermarché casher et un chantier se matérialise l’impitoyable politique migratoire israélienne. Dans un parking vide, une cinquantaine d’Érythréens et de Soudanais font patiemment la queue, certains depuis des jours, afin de renouveler leur permis de séjour. Pour la dernière fois.

Je ne veux pas être déporté », affirme Yonas

Yonas sort du bureau du Département pour l’aide aux retours volontaires. Les cheveux en brosse, en jean et tee-shirt blanc, il traverse le chantier sans lever les yeux d’un papier en hébreu. Il agite un avis d’expulsion. « Je dois choisir : être déporté ou être emprisonné. J’irai en galère. Je ne veux pas être déporté ! »

Érythréen, ce trentenaire est arrivé en Israël en 2010. Après huit années passées à Tel-Aviv, il s’exprime dans un hébreu parfait, comme les 40 000 migrants établis dans le pays. Principalement arrivés entre 2006 et 2013, ils viennent essentiellement d’Érythrée (70 % d’entre eux) et du Soudan (20 %). Ils ont traversé le désert du Sinaï pour se réfugier dans l’État hébreu.

Stefano Lorusso Salvatore

Un centre entouré de barbelés pour cantonner les « infiltrés »

« En 2013 le gouvernement se rend compte de la présence de ces personnes, longtemps ignorées, et réagit de façon réactionnaire », explique Jean-Marc Liling, directeur du Centre international pour les migrations et l’intégration (Cimi). Au cours de cette année-là, Israël érige le centre de rétention de Holot, au fin fond du désert du Néguev, et une barrière de fil de fer fer barbelé à la frontière avec l’Égypte pour empêcher les entrées : 1 300 passages en 2011, aucun en 2017. Ces réfugiés potentiels sont publiquement appelés les « infiltrés ».


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Au rythme de 600 migrants par mois d’ici 2020, Israël veut se débarrasser de Yonas et de 20.000 migrants visés par le « plan de départ volontaire » annoncé le 1er janvier par le gouvernement de Benjamin Netanyahu, visant notamment les hommes sans famille. Le dessein du gouvernement, l’un des plus marqués à droite de l’histoire du pays, leur impose de trancher : être emprisonnés par une durée indéfinie ou accepter 3 500 dollars (environ 2 700 euros) et être expulsés vers des pays dont personne ne connaît officiellement le nom.

« Ma liberté coïncide avec l’expulsion. Mais je choisis la prison : ma vie est en Israël », affirme Muller, un Érythréen enfermé à Holot depuis onze mois, qui a passé la moitié de sa vie à fuir le service militaire du président Issayas Afewerki.

Stefano Lorusso Salvatore

Un accord secret ?

Dror Sadot, de l’ONG Hotline for Refugees, à l’origine de plusieurs pétitions adressées à la Cour suprême israélienne, pointe du doigt : « Le Rwanda et l’Ouganda se sont accordés avec Israël pour le transfert des demandeurs d’asile. Mais ces pays ne sont pas des pays sûrs pour les demandeurs d’asile ».

Avant l’annonce du plan massif d’expulsion du gouvernement, 4 000 demandeurs d’asile ont déjà été « volontairement » expulsés vers les deux pays, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Nous n’avons jamais signé d’accord avec l’État d’Israël sur le transfert ou l’accueil de migrants africains », assure-t-on du côté rwandais

Mais l’Ouganda et le Rwanda démentent fermement. « C’est une fake news ! Il s’agit d’une dizaine de personnes qui sont venues individuellement », réagit Olivier Nduhungirehe, secrétaire d’État au ministère rwandais des Affaires Étrangères. « Nous n’avons jamais signé d’accord avec l’État d’Israël sur le transfert ou l’accueil de migrants africains. Nous avons négocié avec Israël il y a quatre ans, mais nous n’avons jamais conclu. Le Rwanda n’accueillera des migrants africains qu’après un processus qui respecte le droit international. Nous avons toujours eu une politique d’ouverture », conclut-il.

Stefano Lorusso Salvatore

En Israël, l’existence d’un tel accord n’est pas remise en cause. Le débat porte plutôt sur un autre thème. En août 2017, à la suite d’une pétition accusant Israël d’envoyer les migrants dans des pays dangereux, une décision de la Cour suprême approuve les expulsions. Les noms des pays concernés restent secrets, mais les juges précisent qu’il s’agit de « pays considérés comme sûrs ». Les termes de ces « accords avec deux pays tiers qui consentent d’accepter les infiltrés de l’État d’Israël » restent confidentiels.

« C’est une situation unique. Cet accord n’est pas seulement inaccessible à l’ONU, mais il permet aussi de déporter des personnes vers des pays tiers après beaucoup de temps passé dans leur pays d’arrivée [Israël]. L’ONU ne connaît pas d’autres cas de ce genre », analyse Sharon Harel de l’UNHCR de Tel-Aviv. La décision de la Cour suprême d’août 2017 statue qu’Israël ne peut pas détenir les migrants refusant le « départ volontaire » pour plus de 60 jours si l’accord avec le pays tiers ne permet pas les expulsions forcées.

Mais des sources proches du ministère de l’Intérieur israélien révèlent l’existence d’une deuxième phase de l’accord : il aurait été amendé afin de permettre l’expulsion des migrants sans leur consentement. « Le Rwanda n’acceptera aucun migrant qui est déporté contre sa volonté », rétorque Olivier Nduhungirehe.

Dernière étape, pour le moment, de ce ping-pong procédural : à la suite d’une nouvelle pétition, le 15 mars la Cour suprême a temporairement suspendu le projet d’expulsion du gouvernement. Une décision qui ne concerne pas ceux qui ont déjà choisi entre l’expulsion ou la prison.

Un examen de conscience collectif

Humiliations administratives, emplois précaires, expulsions… L’arsenal qu’Israël déploie pour se débarrasser des demandeurs d’asile africains ne s’arrête pas là. L’État emploie cent citoyens sans aucune qualification particulière comme « agents temporaires » pour « surveiller les illégaux et conduire des enquêtes sur les migrants et leurs employeurs ». Pour une rémunération de 30 000 shekels (environ 7 000 euros).

Sur environ 16.000 demandes examinées, seulement 10 Érythréens et 1 Soudanais ont obtenu le statut de réfugié en Israël

En gardant secret les pays de destination, les pouvoirs publics israéliens laissent les migrants africains dans l’incertitude. « C’est la démonstration de l’hypocrisie du gouvernement. D’un côté il ne leur reconnaît pas le droit à l’asile. De l’autre, il les expulse vers des pays tiers parce qu’il sait qu’ils ne peuvent pas revenir dans leur pays d’origine [l’Érythrée ou le Soudan] », décrypte le juriste Jean-Marc Liling.

Sur environ 16 000 demandes examinées, seulement dix Érythréens et un Soudanais ont obtenu le statut de réfugié en Israël, l’État refuge des juifs fuyant les persécutions. Soit moins de 1 % des demandes, un taux de reconnaissance très bas comparé aux démocraties occidentales. En Europe, l’asile est accordé à 92 % des Érythréens et 56 % des Soudanais.

Stefano Lorusso Salvatore

Après avoir gelé 20 % de leurs revenus en mai 2017, jusqu’à leur départ d’Israël, le gouvernement a promis de remplacer leur apport en termes de main d’œuvre en octroyant des permis de travail à 12 000 Palestiniens. « Il s’agit d’une stratégie politique pour faire des concessions à la gauche israélienne. Même le plan d’expulsion de milliers d’Africains n’est que l’expression d’une volonté politique de la droite israélienne », explique Denis Charbit, politologue franco-israélien à l’Université ouverte de Tel-Aviv.

« Le gouvernement ne fera pas marche arrière. Le plan de Netanyahu trouve sa légitimité face à la montée de la droite en Europe et de Trump aux États-Unis », poursuit le politologue.

« C’est un examen de conscience pour la société israélienne au bord d’un abîme éthique. Mais je constate un éveil de l’opinion publique totalement inespéré », poursuit Jean-Marc Liling. Dans les rues de Tel-Aviv, le débat mobilise, les manifestations de soutien aux migrants se multiplient : protestations, prises de position des survivants de l’Holocauste, refus des pilotes de la compagnie israélienne El Al de conduire les expulsés en Afrique…

Mais dans le quartier Florentine, au sud de la ville, où les migrants habitent, l’ambiance est tendue. « La criminalité a augmenté depuis qu’ils sont ici », déplore Noam, un habitant de Tel-Aviv favorable à l’expulsion. Sur certaines terrasses du quartier sont exposées des affiches en noir et rouge où l’on peut lire : « Nous ne voulons pas des Érythréens ».

Israël a rendu ma vie impossible. J’ai compris la leçon, j’accepte les 3 500 dollars et je pars », déplore Adam

Devant les offices de l’Immigration de Bnei Brak, les demandeurs d’asile continuent de s’entasser. Les roues d’une poussette croisent les pieds d’Adam, électricien sud-soudanais : « Israël a rendu ma vie impossible. J’ai compris la leçon, j’accepte les 3 500 dollars et je pars. Venir en Israël a été la plus grande erreur de ma vie. » Samson, jeune Érythréen en jean et tee-shirt rouge, vient de recevoir son ticket : « Je me prépare à partir, je ramasse mes affaires et les souvenirs de sept ans de ma vie ». Sur son billet d’avion, la destination n’est pas spécifiée.

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