Gambie : Yahya Jammeh, vingt ans d’impunité

Yahya Jammeh (à dr.), lors d'un sommet de la Cedeao à Yamoussoukro en 2013. © Issouf Sanogo/AFP

Arrivé au pouvoir par un putsch en 1994, le jeune lieutenant avait suscité bien des espoirs. Mais il a vite imposé sa loi par la violence et la terreur.

C’est un anniversaire qui rime avec calvaire. Le 22 juillet 1994, un petit groupe d’officiers gambiens emmenés par un lieutenant de 29 ans, Yahya Jammeh, déposait sans violence le président Dawda Jawara. Les putschistes, qui promettaient de mettre fin à la corruption et au népotisme, ont d’abord suscité l’adhésion de nombreux compatriotes lassés par trente années de gouvernance Jawara.

Très vite, pourtant, apparaissent des signaux inquiétants : Yahya Jammeh suspend la Constitution et les partis politiques. En 1996, il rétablit une façade démocratique en se faisant élire président lors d’un scrutin controversé. "Lorsqu’il a fait appel à moi en 1998 pour contribuer à améliorer l’image du régime, il consultait et écoutait encore son entourage, se souvient le diplomate Sidat Jobe, qui sera pendant plus de quatre ans son ministre des Affaires étrangères. C’est par la suite qu’il a déraillé."

En 2000, le régime bascule : les forces de sécurité ouvrent le feu sur des manifestants, tuant quatorze personnes dont six enfants.

En 2000, le régime bascule : les forces de sécurité ouvrent le feu sur des manifestants, tuant quatorze personnes dont six enfants. Au cours des années suivantes, la répression s’amplifie. Des journalistes disparaissent après leur arrestation par la police, quand ils ne sont pas assassinés en pleine rue. La moindre dissidence peut valoir une incarcération sans procès à la prison de Miles 2, à Banjul, où les tortures sont monnaie courante. À mesure que la peur gagne, le nombre d’exilés ne cesse de croître.

Gagné par une paranoïa galopante, Jammeh pratique des purges régulières au sein de l’appareil d’État. Dépourvu de tout garde-fou, l’Ubu ouest-africain colore sa dérive despotique de touches mégalomaniaques ou mystiques. C’est ainsi qu’il clamera avoir mis au point un remède contre le sida ou qu’il sera soupçonné d’orchestrer des assassinats au nom de prédictions délivrées par les marabouts traditionnels.

Entouré d’une garde prétorienne recrutée dans sa communauté d’origine, les Diolas, Jammeh donne désormais libre cours à ses funestes caprices. Déclarant une guerre ouverte aux opposants politiques, aux journalistes, aux organisations de défense des droits de l’homme ou aux homosexuels, il multiplie anathèmes et déclarations tonitruantes. En 2013, il proclame le retrait de son pays du Commonwealth. Quelques mois plus tôt, après un moratoire de près de trente ans, il avait fait procéder sans préavis à l’exécution de neuf condamnés à mort.

"Il est temps que justice soit rendue"

À l’occasion du vingtième anniversaire de son sinistre règne, un trio d’ONG s’est invité autour du gâteau. La Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho), Article 19 et Amnesty international ont lancé une campagne commune de sensibilisation assortie d’une journée d’action et de la publication d’une brochure titrée Vingt années de peur en Gambie. Il est temps que justice soit rendue.

Le "fou de Kanilaï" (du nom de son village natal) entendra-t-il le message ? Rien n’est moins sûr quand on sait que de l’Union européenne (l’un des principaux bailleurs du pays) à l’Union africaine (qui a domicilié à Banjul sa Commission pour les droits de l’homme et des peuples) en passant par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao, dont la Cour de justice a condamné à trois reprises, sans effet, les autorités gambiennes pour des dossiers relatifs aux droits de l’homme), les dérives du président n’ont jamais suscité de réprobation ni de sanction à la mesure du régime de terreur qu’il a instauré.