Songhoy Blues : « Notre histoire est plus importante que notre musique »

Le quatuor malien, toujours aussi politique, lance un deuxième album, « Résistance ». Et chante tout haut ce dont la population parle tout bas.

Au pays, les membres du groupe répètent dans un bar, le Songhoy. © Josh Cheuse

Au pays, les membres du groupe répètent dans un bar, le Songhoy. © Josh Cheuse

leo_pajon

Publié le 23 juin 2017 Lecture : 7 minutes.

Que de chemin parcouru depuis Music in Exile ! Plus de 200 dates de concert entre 2014 et 2016 ont mené les quatre garçons de Songhoy Blues sur tous les continents. Pourtant, leurs racines restent profondément ancrées au Mali. Dans le Nord (trois des membres du groupe viennent de Gao et de Tombouctou) et à Bamako, où ils ont trouvé refuge après avoir été chassés par les groupes islamistes en 2012. Entre rock et rythmes traditionnels, les « bluesmen » veillent surtout à rester en phase avec la population malienne, dont ils se veulent les porte-parole attentifs.

Jeune Afrique : Que s’est-il passé depuis votre « exil » ?

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Aliou Touré : Depuis la sortie de notre album Music in Exile, il y a deux ans, nous avons tourné partout : en Inde, aux États-Unis, en Europe… Nous avons aussi joué sur le continent au Maroc, en Afrique du Sud, au Swaziland [pour le festival MTN Bushfire], dans différents centres culturels français. Évidemment, nous avons fait des dates au Mali.

Quand nous revenons de tournée, nous prenons le temps de voir la famille, mais aussi de répéter dans un bar de Bamako, le Songhoy, dont le patron est un ami. Nous en profitons souvent pour jouer gratuitement pour les clients. Même si nous passons plus de temps hors des frontières que dans le pays, nous sommes toujours avant tout des Maliens.

Alors pourquoi avoir enregistré votre nouvel album au studio londonien The Pool ?

Pour des raisons matérielles. Nous voulions un son plus riche, plus original, nouveau. Notre premier disque avait été enregistré en cinq jours ; cette fois, nous avons pris un mois, sans compter le mixage et le mastering. Nous avions accès à des tonnes d’instruments, les pédales et les guitares que nous voulions. Pour la chanson « One Colour », nous avons même pris le temps d’enregistrer des élèves de l’école française Charles-de-Gaulle de Londres.

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Pourquoi avoir intitulé ce deuxième album Résistance ?

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Notre musique a toujours eu une portée politique, mais nous sommes arrivés à un moment où nous voulions insister sur cet engagement. Nous nous considérons comme des journalistes, les porte-parole de la population. Nous écoutons tout le monde, et nous prenons note : le chauffeur de taxi qui te parle des politiciens, le gars bourré dans un club qui ne va pas mâcher ses mots sur la situation du pays…

Il ne faut pas aller voter tant que le système ne changera pas, que les élections seront fondées sur des mensonges !

Ce sont ces conversations qui vous ont amené à écrire la chanson « Voter » ?

Oui. L’idée n’est pas d’encourager les gens à voter, mais au contraire de leur dire qu’il ne faut pas aller voter tant que le système ne changera pas, que les élections seront fondées sur des mensonges ! Au Mali, on nous promet encore des routes, des écoles… que l’on oublie une fois la campagne terminée.

Des villes entières sont toujours privées de voies de circulation correctes et d’institutions pour étudier. Les politiciens disent vouloir se battre contre le chômage ; au lieu de ça, ils offrent du thé dans des sachets aux couleurs de leur parti… Ils savent bien qu’une grosse partie de l’électorat, surtout les jeunes, passe son temps à boire du thé le jour et la nuit. C’est une manière d’encourager la paresse et d’acheter la paix !

La chanson « One Colour » a été inspirée par un incident dont vous avez été victimes dans un aéroport : vous avez été retenus plusieurs heures, vous avez subi des remarques racistes…

Même si nous sommes toujours en règle, même si nous avons nos feuilles de route, des visas valides et nos passeports sur nous [il sort son passeport de sa poche pour le prouver], nous sommes régulièrement les seuls que l’on isole dans les files d’attente aux États-Unis, en Europe, au Maghreb… Est-ce parce que nous sommes noirs et que le groupe compte trois musulmans et un chrétien ?

En tout cas, ça prend tellement de temps que nous n’avons pas pu honorer cinq ou six dates de concert. Notre chanson est tout sauf violente. Elle invite les gens à essayer d’accepter la différence de l’autre. Toi aussi demain tu peux te retrouver dans un endroit de la planète où les gens te causent du tort parce que tu ne leur ressembles pas…

L’actualité nous a construits, et c’est important de la comprendre, d’y rester connecté

C’est l’actualité qui a créé Songhoy Blues : la prise de contrôle du nord du Mali par les jihadistes d’Ansar Eddine vous a poussés à fuir et conduits à former le groupe dans la capitale.

C’est vrai, et nous rappelons ces événements chaque fois que nous en avons l’occasion. Notre histoire est plus importante que la musique que nous faisons. L’actualité nous a construits, et c’est important de la comprendre, d’y rester connecté. Je suis abonné à Jeune Afrique, je regarde France 24, Africa 24 et beaucoup de news sur internet. C’est par exemple sur le site sahelien. com que j’ai vu pour la première fois des images de militaires tirer sur la foule à Gao. Les soldats sont-ils là pour nous protéger ou pour nous tuer ? Au moins, les jihadistes, eux, n’ont pas ouvert le feu sur les gens…

Êtes-vous retourné dans votre région d’origine ?

Oui, et la situation reste tendue. Un proverbe dit que lorsqu’une corde a été coupée puis recollée, tu ne tires plus dessus de la même manière. Même si les jihadistes ne sont plus là, il reste des tensions, et le tissu social est déchiré. Un Touareg ne peut plus marcher dans les rues de Gao de la même façon. La haine s’est propagée jusque dans les familles. Et puis la drogue est partout du fait du manque de contrôle aux frontières.

À Gao, j’ai vu des jeunes fumer de l’herbe dans la rue comme si c’était légal. Un jour, je me suis assis à côté d’un fumeur pour lui parler. Un policier est venu lui demander de jeter sa cigarette. Le jeune a refusé : « Et vous étiez où quand les jihadistes sont venus ? » Le policier est parti. Il y a tant de rancœur… Tout pourrait s’enflammer à nouveau facilement.

Êtes-vous gêné par la présence de forces internationales ?

Personne ne peut se débrouiller seul. Mais malgré la présence de la France, de l’ONU, la situation n’est toujours pas réglée. Les jeunes avec qui nous avons parlé dans le Nord te diront que tous ces gens importants n’ont pas envie que le conflit se termine parce que ça les mettrait au chômage. J’ai moi-même constaté que les grands hôtels de Bamako étaient occupés par des militaires… je ne savais pas que le front s’était déplacé dans les hôtels !

La seule chose qui a été réhabilitée dans la région, c’est l’aéroport de Gao, pour que les militaires puissent atterrir

Pensez-vous qu’une solution puisse être trouvée ?

Pour résoudre un problème, il faut trouver sa cause. L’humoriste Mamane l’a dit : « Il n’y a que dalle à Kidal. » Le peuple manque de tout. La seule chose qui a été réhabilitée dans la région, c’est l’aéroport de Gao, pour que les militaires puissent atterrir. Le Nord est totalement enclavé. Il faut créer des voies rapides pour nous rapprocher des autres grandes villes. La dernière fois que nous avons fait Bamako-Gao [1 200 km environ], nous avons mis trente-deux heures ! Il faut aussi créer des partenariats commerciaux avec l’Algérie, remettre sur pied de vraies filières universitaires. L’Institut Ahmed-Baba de Tombouctou, l’un des premiers du monde, est devenu une pièce d’archéologie.

Bamako, c’est aussi la belle vie, une énergie incroyable, des concerts live gratuits quasiment tous les soirs

Malgré tout, vous tentez de présenter une image positive du pays, notamment à travers le titre « Bamako ».

Des amis londoniens que nous avions invités dans la capitale étaient étonnés de ne pas se trouver dans une ville abattue par la guerre. Les risques d’attentat n’ont pas calmé la vie nocturne. Et tant mieux : le Mali n’a que le tourisme pour vivre. Bamako, c’est aussi la belle vie, une énergie incroyable, des concerts live gratuits quasiment tous les soirs… Un seul arbre qui tombe, ça fait scandale, mais toute une forêt qui pousse, on n’en entend pas parler.

Iggy Pop, invité de luxe

Sur une des chansons de l’album, « Sahara », une pointure du rock américain, Iggy Pop, mêle sa voix rauque à celles du quatuor malien. Le groupe connaissait assez mal la musique de « l’iguane ». « C’est le label qui nous a proposé de l’inviter, précise Aliou Touré. Ça nous a semblé une très bonne idée pour diffuser au niveau international le message de la chanson qui célèbre la beauté, la culture du désert. Pour une fois, on ne parle pas comme les médias des famines, des épidémies, des guerres, mais d’une région très hospitalière, particulièrement fertile au niveau musical. »

Les garçons de Songhoy Blues n’ont pas personnellement rencontré la star. « Mais lorsque nous lui avons demandé sa participation dans un simple e-mail, il a aussitôt accepté. » Prochaine étape, un concert avec le papi punk ? « On l’espère ! » sourit Aliou.

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