Culture

Biennale de Dakar : des artistes à l’épreuve du temps

Photographies du Sénégalais Kan-Si présentées à la Biennale de Dakar 2018. © Oumy Diaw/Biennale de Dakar

Coup d'envoi réussi pour la 13e édition de la fameuse foire d'art contemporain. Son commissaire Simon Njami, animé par les mots de Césaire et Fanon, a donné carte blanche à des artistes obnubilés par la question du temps qui passe.

« Heure rouge » à l’ancien Palais de Justice de Dakar. Une couleur qui renvoie au texte d’Aimé Césaire, Et les chiens se taisaient, mais qui symbolise aussi l’énergie transformatrice et l’émancipation, thèmes de cette 13e Biennale de Dakar. Une fois passé les portes du Palais, on réalise qu’il y a foule pour l’exposition internationale. Collectionneurs, artistes, amateurs d’art et autres galeristes, curateurs, ou acteurs culturels sénégalais, dans la sous-région et dans le monde. Dans cette immense bâtisse, qui avait déjà accueilli la Biennale de 2016, ce sont les œuvres de 75 artistes venus de 33 pays différents qu’il nous est donné de découvrir.

« L’heure est venue d’imprimer au monde ce ‘rythme propre’ qui est l’apanage des hommes libres », écrit le commissaire Simon Njami dans son plaidoyer, afin d’expliciter l’intitulé de cette exposition internationale : « Une nouvelle humanité », formule empruntée à Frantz Fanon, dont l’œuvre l’habite autant que celle de Césaire.

« Dans Peau Noire, Masques Blancs, Fanon parle régulièrement de l’être colonisé, de la liberté et nous dit que la décolonisation conduit à la fabrication d’un être nouveau. Je prends donc cet être nouveau, je l’élargis, et l’installe dans une nouvelle humanité. L’être devient un nouvel humain tout en étant celui qu’il était. Mais il n’est plus celui qu’il était… La nouvelle humanité est la capacité à éprouver ce que l’on est après le dédoublement, à se voir être plutôt qu’à se contenter d’être. Dans la vie, il y a toujours une part de métamorphose. Et tous ceux qui se croient figés dans une humanité, dans une philosophie, dans une identité, sont pauvres », indique Simon Njami à Jeune Afrique.

Bonds temporels

On jette d’abord un coup d’œil par-ci, par là, on se réjouit de la multitude de médium mis en œuvre, de l’originalité de certains puis on réalise qu’ici, dans ce lieu qui nous préserve de la chaleur écrasante, la plupart des artistes ont relégué l’espace au second plan. Ici se modèle « une nouvelle humanité » à l’épreuve du temps. On questionne les dimensions temporelles. On interroge le présent à l’aune du passé ou du futur. On ausculte le passé pour mieux dire le présent. On imagine le futur pour mieux vivre l’instant. Et cela, en toute liberté…

Katia Touré

Que nous dit l’imposante horloge du plasticien congolais Paul Alden Mvoutoukoulou, dont les aiguilles ne tournent pas ? Réalisée en 2017, à partir de capsules de médicaments et de morceaux de planches de bois colorés, elle s’intitule Urgence. Elle est comme figée pour amener le visiteur à s’arrêter, à contempler un présent fragile qu’il faudrait corriger.

Oumy Diaw/Biennale de Dakar

Il y a aussi l’exploration du passé avec ces anciennes Unes du quotidien Le Soleil sous plexiglas, du Sénégalais Cheikh N’Diaye. Son travail, intitulé Brise Soleil des Indépendances, met en exergue un Sénégal en proie à des turbulences socio-politiques que l’artiste semble vouloir contenir et voir rester à leur place.

Il y aussi le temps qui file. En témoigne l’installation de la Cubaine Glenda Leon. Temps perdu II (2013). Une dune de sable au-dessus de laquelle trône un sablier… Ou alors les photographies du Sénégalais Kan-Si. Un pied sur un sol en terre battue qui s’efface. Le temps a passé. Les empreintes dorées de ces pas sont un vestige, un témoignage.

Oumy Diaw/Biennale de Dakar

Oumy Diaw/Biennale de Dakar

La question du temps est d’autant plus vive que cette Biennale consacre moult installations vidéos. Ne faut-il pas prendre le temps de les regarder ? S’installer et s’arrêter ? Des vidéos poétiques, parfois marquées par la lenteur ou le questionnement, comme chez l’Algérienne Katia Kameli. Dans son film Ya Rayi, long de 18 minutes, elle interroge l’évolution du raï, musique populaire algérienne. Le personnage principal est un jeune homme qui déambule dans les rues d’Oran avant de s’arrêter devant la vitrine d’un magasin de ventes de cassettes. Son walkman en main, il tient le mur, nostalgique, en écoutant en boucle des chansons du passé. Les visages d’anciennes gloires du raï se superposent aux images de vieux bâtiments. Évanescence et multiplicité des temporalités mettent en exergue une forme de regret.

Une autre de ses œuvres, Neo Retro (2017), est une série de cassettes audio de raï des années 80 disposées sous verre. Comme des artefacts fragiles et précieux qu’il convient de protéger.

Obsolescence

La vidéaste suédo-éthiopienne Loulou Cherinet propose une installation vidéo de 6 minutes en trois actes, sur fond de musique méditative, dénommée Axis. Sur la droite, on aperçoit des journaux imprimés à vitesse grand V. « Quand une personne se retrouve sur la Une d’un journal, c’est la preuve que le jour où la photo a été prise, celle personne était bel et bien vivante. Cette personne réalise sa présence dans le temps. De plus, les journaux donnent les nouvelles mais, au bout d’une seconde, elles sont déjà obsolètes », explique l’artiste.

Comment, soudainement, le temps peut-il se retrouver figé alors que la terre continue de tourner ? », s’interroge Loulou Cherinet

Au centre, une autre vidéo fait défiler des toiles de peintures des XVIIIe et XIVe siècles. « Les personnes sur ces peintures nous permettent de saisir leur regard, daté de 200 à 300 ans. C’est un moment dans le temps, que, quelque part, l’on peut vivre. » À gauche, les éléments naturels sont en mouvement : lever et coucher du soleil, pleine lune, ciel bleu ou orangé, etc. « Là, je m’intéresse aux cycles périodiques. Avec cette installation poétique, j’établis des points temporels. Comment, soudainement, le temps peut-il se retrouver figé alors que la terre continue de tourner ? C’est un peu comme ça que j’ai creusé la question de ‘nouvelle humanité’. »

Le son comme catalyseur

Chez l’Égyptien Magdi Mostafa, la nouvelle humanité se construit au gré de sons analogiques. L’artiste propose une installation sonore des plus curieuses, Transmission Loss (2016), à partir de circuits électroniques faits à la main, de vibrateurs, de systèmes audio, de petits haut-parleurs et de câbles. « Il s’agit de l’une des installations d’une série intitulée Cellules de sons, qui s’attache à utiliser le son en tant que pur élément et réceptacle de thèmes historiques, économiques ou sociaux », nous explique-t-il.

Rappeler et restructurer l’histoire de la technologie de façon créative est une façon de retenir l’énergie des anciens », souligne Magdi Mostafa

« Dans Transmission Loss, le son révèle une problématique historique à travers plusieurs modules qui interagissent entre eux. J’utilise des fréquences analogiques afin de rappeler une culture du son oubliée au profit du digital. Je rappelle une identité de l’écoute et du son, basée sur des champs électromagnétiques. Rappeler et restructurer l’histoire de la technologie de façon créative est une façon de retenir l’énergie des anciens. » Et d’ajouter que son installation semble technologique mais qu’au fond, elle est conductrice d’émotions.

Oumy Diaw/Biennale de Dakar

La mémoire et le temps

Dans l’une des grandes salles de l’ancien Palais de Justice, c’est une autre installation vidéo, Lettre aux absents, qui retient notre attention. Elle est signée du Malgache Rina Ralay-Ranaivo. Avant de rejoindre le vestibule dans lequel il a installé ses écrans, il faut traverser un chemin de terre sur lequel il a tracé ce qui ressemble à un itinéraire. Il a aussi sorti du vestibule l’une des pièces de son travail : un long poème inscrit sur une feuille recouverte de dentelle.

Oumy Diaw/Biennale de Dakar

« Je me suis amusé à étaler ma mémoire. La terre, puis le poème, vous conduisent à la pièce centrale de mon travail consacré à ma mère. Initialement, cette installation comprend une cinquantaine d’écrans montés sur cinq niveaux, pour que vous ayez la perspective de l’horizon. Malheureusement, la technique était un peu compliquée à mettre en œuvre ici. » Dans le vestibule, défilent sur quatre écrans (dont un projeté à partir d’un vidéoprojecteur) des images de grands espaces ou de paysages, comme la mer. Sur l’un des murs, une lettre pour son père. On comprend ainsi que les absents sont ses parents. « C’est un travail que j’ai réalisé dix ans après leur départ. La mémoire et le temps ont fait leur travail », confie l’artiste.

Je propose une histoire humaine et j’apporte une nouvelle réponse quant à la façon de gérer l’absence. Mon travail traduit la beauté de l’humanité, la vie, l’absence et le temps », indique Rina Ralay-Ranaivo

« Quand on évoque le passé, on est dans la réparation de ce qui s’est brisé. On nomme les choses avec les mots justes. Ici, c’est l’absence. Aussi, le rythme du temps est lent. Nous sommes dans le rythme de la nature. Je propose une histoire humaine et j’apporte une nouvelle réponse quant à la façon de gérer l’absence. Mon travail traduit la beauté de l’humanité, la vie, l’absence et le temps. »

Oumy Diaw/Biennale de Dakar

Ces témoignages artistiques quant à la nouvelle humanité déterminée par le temps foisonnent au sein de la Biennale. Et cela, à travers des installations audacieuses et singulières pour la plupart. Comme le système de vidéosurveillances, de caméras et de jeux de miroirs du Béninois Emo de Medeiros, installé dans une autre des grandes salles du lieu. Le visiteur est forcé de se voir à travers différents modes… Plutôt hallucinant. « Soyez ce que vous voulez avoir l’air d’être, ou pour parler plus simplement, ne vous imaginez pas être différent », nous enjoint l’artiste.

Ici, l’instant présent est partout. Impossible d’y échapper. Mais pour Simon Njami, « la réflexion s’établit avant le medium ». Et de conclure : « Il est évident que la nouvelle humanité voit les gens se poser des questions, se remettre en question. »

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