Musique

Manu Dibango : entre escroqueries et morceaux inédits, un héritage riche et complexe

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Mis à jour le 15 janvier 2021 à 10h06
Manu Dibango

Manu Dibango © SADAKA EDMOND/SIPA

Alors que sort une réédition des « Négropolitaines », sa famille et les éditions musicales Soul Makossa tentent toujours de mettre fin à l’exploitation illégale des œuvres du saxophoniste, et s’apprêtent à exhumer de nouvelles pépites.

La disparition de « Papa Dibango », qui a succombé au Covid-19 le 24 mars dernier à l’âge de 86 ans, a créé un grand vide. Ses fans n’ont même pas pu se consoler en musique, aucun concert hommage ne pouvant être organisé quand la pandémie secouait durement la planète. Quelques rééditions sont venues mettre un peu de couleur sur cette période de deuil prolongé. Il y a d’abord eu cet été la sortie en vinyle de Gone Clear, The Complete Kingstons Sessions (chez Soul Makossa), l’aventure reggae du Camerounais avec les pointures de la rythmique jamaïcaine Sly & Robbie.

Plus récemment, Frémeaux et associés ont donné à réécouter les Négropolitaines. L’album, imaginé avec le musicien de son vivant, réunit des titres déjà parus dans les Négropolitaines volume 1 et 2, sortis respectivement en 1989 et 1992 chez Soul Makossa. Il compose un tour d’Afrique mêlant compositions originales et standards, comme Indépendance Cha Cha du Grand Kallé ou Pata Pata de Miriam Makeba.

 

Des concerts en Côte d’Ivoire et au Cameroun

À part ces mélodies indispensables, mais déjà entendues, et un best of édité rapidement par Universal, aucun album d’hommages ou d’inédits à la mesure du géant de l’afro-jazz n’est sorti. Sa famille, particulièrement meurtrie par les rumeurs annonçant prématurément la disparition de l’artiste, et qui a accompagné sa dépouille au cimetière du Père Lachaise, à Paris, en rangs resserrés, n’a toujours pas pu organiser les obsèques qu’elle souhaitait.

Depuis plus de vingt ans, sa discographie était pillée par toute une bande d’escrocs »

L’idée d’une célébration en musique est bien sûr toujours d’actualité. Son fils Michel évoquait cet été dans plusieurs entretiens des concerts « fin 2020, début 2021 » en France, mais aussi en Côte d’Ivoire ou au Cameroun. La pandémie a certes encore allongé les délais, mais le projet reste, chapeauté par Claire Diboa, la manager de l’artiste. Et le Manu Dibango Orchestra (dont la plupart des membres sont issus du Soul Makossa Gang, la formation qui accompagnait Manu ces dernières années) entend bien faire vivre la musique du Camerounais en live.

« Dépossédé de son œuvre »

Pour comprendre le relatif silence musical qui a suivi la disparition de Manu Dibango, il a fallu contacter Thierry Durepaire, qui gère aujourd’hui la société Soul Makossa, propriétaire de la très grande majorité des éditions musicales de l’artiste. « Quand j’ai repris Soul Makossa, en 2015, c’était un immense bazar… Nous avons passé notre temps depuis à remettre de l’ordre dans sa discographie, pillée illégalement par toute une bande d’escrocs depuis plus de 20 ans », révèle-t-il.

Selon Thierry Durepaire, près de 80 % des éditions physiques ou digitales proposant les œuvres de Manu Dibango ne lui reversaient pas un centime. « Manu ou Soul Makossa n’étaient pas rémunérés ! s’insurge le gérant. C’est difficile à croire, mais il a vécu tout ce temps essentiellement grâce aux cachets des concerts, et non de l’exploitation de son œuvre discographique. Quand j’ai mis les choses à plat en 2015 et que je lui ai expliqué la situation, il était profondément abattu. Ce n’était pas qu’une question financière. Manu souffrait surtout d’avoir été dépossédé de son œuvre. »

Les éditions musicales Soul Makossa ont donc passé plusieurs années (et continuent aujourd’hui) à faire la chasse aux contenus illégaux. Ce qui n’est pas de tout repos. « Un jour on a reçu des représentants du label anglais MRC qui voulaient faire un album avec nous, raconte Thierry Durepaire. On leur a dit qu’on était contents de les rencontrer car ils commercialisaient déjà 28 disques de Manu sans qu’on ait reçu de royalties ! Ils ont quand même sorti deux albums dans la foulée, sans notre accord. Il faut comprendre que pour stopper ce genre de société, il faut attaquer en justice à l’étranger : on n’a pas forcément les finances pour les contrer. »

Les éditions musicales ont néanmoins réussi à imposer « un grand shutdown digital », en amenant une trentaine de plateformes musicales (Deezer, Spotify, Youtube…) à supprimer le contenu numérique frauduleux pour le remplacer par les productions sous licence Soul Makossa. « Chaque fois qu’on réussissait à faire rentrer un album au bercail, Manu s’offrait une coupe de champagne », se souvient en rigolant Thierry Durepaire.

Pour beaucoup de gens, Manu se résume au tube « Soul Makossa ». Il y a tout à faire découvrir ! »

D’autres chantiers restent en friche. Notamment sur les réseaux sociaux : les éditions Soul Makossa expliquent s’être fait confisquer la gestion de la page Facebook Manu Dibango – Officiel (68000 abonnés) par un ancien collaborateur de l’artiste. « Il nous a même fait du chantage en nous demandant à mots couverts de l’argent pour récupérer nos identifiants, le jour de l’enterrement de Manu », s’indigne Thierry Durepaire.

Rééditions vinyles et inédits

Mais le gérant veut penser à l’avenir. La maison a déjà sorti plusieurs rééditions vinyles. Gone Clear, mais aussi Waka Juju, en édition limitée à 1000 exemplaires, tous écoulés. L’album doit ressortir en version vinyle transparent, ainsi que d’autres grands moments de la discographie du saxophoniste : Afrovision et CubAfrica, enrichis de livrets fourmillant de détails sur la conception des albums.

Des inédits sont aussi prévus. Lors d’un entretien, en 2019, Manu Dibango nous avait avoué plancher sur un projet avec Adama Bilorou, un joueur de balafon, avec lequel il souhaitait reprendre des standards africains. L’album, dont l’enregistrement a commencé en février 2020, est « pratiquement fini », en phase de mixage. Il devrait sortir en 2021.

Quelques lives pourraient aussi être édités : celui du Grand Rex, le dernier grand concert parisien de Manu en octobre 2019, ou sa toute dernière scène à l’opéra de Montpellier en février 2020, toujours pour inviter les spectateurs à un fabuleux « safari symphonique ». Et l’on n’est pas non plus à l’abri d’ovnis musicaux, comme l’a prouvé la réédition en 2019 d’African Voodoo (chez Hot Casa Records), une compilation de titres soul, jazz et funky enregistrés en 1971 et censés au départ accompagner des publicités.

« Pour beaucoup de gens, Manu se résume à un grand type sympa et au tube Soul Makossa… estime Thierry Durepaire. Il y a tout à faire découvrir ! Sa carrière a commencé à la fin des années 1950, il a traversé tous les styles, et il reste des pépites incroyables à dénicher. Toute la question, maintenant que nous avons réussi à faire rentrer la plupart des albums chez nous, est de continuer à faire vivre sa musique. »

« Les Négropolitaines », un hommage panafricain

« Quand on a travaillé avec Manu sur la réédition des « Négropolitaines », on n’imaginait pas que ce serait notre dernier album ensemble, confie avec tristesse Patrick Frémeaux. Il aimait bien Frémeaux et associés parce que nous étions l’éditeur d’enregistrements sonores de Leopold Sédar Senghor et d’Abdou Diouf, et que nous avons aussi une galerie d’art qui défend l’art coutumier depuis plus de 30 ans.

Il partageait notre ambition d’envisager l’Afrique dans sa totalité : arts, paroles, musiques… Lui avait une vision « levi-straussienne », panafricaine, qui l’a amené dans les « Négropolitaines » à rendre hommage à toutes les musiques du continent, bien au-delà de celles du Cameroun. »

Ces albums, enregistrés dans divers studios parisiens, convoquent la fine fleur de la diaspora musicale africaine, et notamment l’immense batteur Tony Allen, également disparu cette année. On y retrouve le meilleur des rythmiques du continent (et des Antilles) : beat mandingue, afrobeat, high life, soukouss, rumba, biguine…

Bien sûr, le son « world » de l’album, le projet même de fédérer les musiques africaines, pourront peut-être paraître un peu datés. Mais la générosité de Manu Dibango emporte tout, dès ce « Panafrican Jam », titre choisi pour inaugurer la réédition en chaloupant.

« Le disque apporte un focus dans une société de l’information où tout va très vite, et où une image ou un son sont très rapidement remplacés par d’autres, estime Patrick Frémeaux. Avec Manu, nous avons pris en compte des morceaux accessibles pour des personnes de 30 ou 40 ans aujourd’hui. »

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