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Cet article est issu du dossier «Tunisie : la gauche a-t-elle un avenir ?»

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Politique

Tunisiens au bord de la crise de nerfs

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Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Arrestation d'un manifestant contre l'augmentation du coût de la vie dans la nuit du 10 janvier 2018 à Tunis. © Reuters

Le mouvement populaire né dans la foulée des hausses de prix provoquées par la mise en application de la loi de finances 2018 est le signe d'un malaise profond au sein de la société tunisienne, face auquel le gouvernement peine à répondre.

Les manifestations qui agitent la Tunisie depuis le 3 janvier auront pris de court le gouvernement. Elles étaient pourtant prévisibles et ont même été annoncées par les centrales syndicales et patronales. Pour certains, il ne s’agit que de la sempiternelle passe d’armes du mois de janvier, à la date anniversaire de la révolution, sans qu’il y ait ni vainqueur ni vaincu et qui aboutit toujours à un armistice. Seulement voilà, la mobilisation sociale de 2018 risque de ne pas en rester là. En cause, la loi de finances 2018 – laquelle ne fait que peu de place à l’investissement mais augmente les impôts et la TVA –, que les Tunisiens traduisent par « tout va augmenter ».

Flambée des prix

De fait, les prix flambent de manière inquiétante. Les citoyens auraient pu le comprendre, voire l’accepter, si le gouvernement avait communiqué et fédéré autour d’un projet clair. Mais son mutisme, pour ne pas dire son autisme, rappelle à certains la politique du fait accompli pratiquée en d’autres temps.

La loi a été largement critiquée et commentée, sans que le gouvernement ne songe à revoir sa copie, endossant sans ciller l’austérité qu’elle induit après son adoption par l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Mais le Tunisien moyen, totalement étranger aux débats d’experts, ne retient qu’une chose : l’allègement inexorable de son couffin. Sous l’effet de l’inflation, qui flirte avec les 6,4 %, et de la dépréciation du dinar (DT), à hauteur de 30 %, les citoyens ont vu leur niveau de vie et leur pouvoir d’achat largement rognés.

Le pire est le déni des autorités. Certains se permettent même quelques saillies frisant le cynisme

Mais le pire est le déni des autorités ; chaque ministre y va de sa variation sur le thème « les prix des produits de base n’ont pas augmenté ». Aucun d’entre eux ne reconnaît que 1 % de plus sur chaque intrant représente un cumul d’augmentations, sans compter celles de l’énergie et du carburant. Certains se permettent même quelques saillies frisant le cynisme : « Et le reste ? On ne vit pas que d’huile, de sucre et de pâtes. »

Le chef du gouvernement, Youssef Chahed, qui ambitionne de ramener le chômage de 15 % à 12,5 %, assure que « c’est la dernière année de sacrifices », mais personne n’est dupe. Désormais, les Tunisiens savent décoder les principaux indicateurs économiques : une dette qui avoisine les 70 % du PIB, un déficit de la balance commerciale de 15,5 milliards de dinars en 2017, contre 11,6 milliards en 2016, une croissance insuffisante, estimée à 2,3 % par la Banque mondiale, et un secteur informel qui caracole à 57 % du PIB.

Dans de telles conditions, il est difficile de résorber rapidement les déséquilibres et de relancer l’investissement. L’économie de rente demeure bien enracinée, et la crise ne fait que débuter. « Suspendre la loi de finances 2018 serait catastrophique pour le pays, mais une loi de finances complémentaire est toujours envisageable », a concédé Taoufik Rajhi, ministre délégué chargé des Grandes Réformes.

Contradictions gouvernementales

En une phrase, il résume toutes les contradictions du gouvernement, qui sait pertinemment que la complémentaire, qui ne sera du reste que la seizième loi de finances en sept ans, n’est pas facultative mais nécessaire, d’autant que celle de 2018 prévoit un baril de pétrole à 54 dollars, alors qu’il est aujourd’hui à 64. L’exécutif avait été averti – différentes solutions lui ont même été soumises par des partis, des économistes et des organisations nationales –, mais il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, échéances électorales obligent.

Pourtant, à son investiture, en septembre 2016, Youssef Chahed avait su se montrer rassembleur et apporter un nouveau souffle. Il a gagné en popularité avec sa campagne anticorruption, mais cela ne suffit plus, d’autant que la lutte contre l’informel et la corruption patine, et que la jeunesse, fer de lance de la contestation, n’a plus rien à perdre après sept années de promesses non tenues.

Elle attendait de l’exécutif à tout le moins l’expression d’une empathie. Elle a eu droit à la hogra (« mépris ») ou au déni, qui ont conforté sa mobilisation. Ces mêmes ingrédients ont fait chuter le régime Ben Ali. Faute d’avoir changé le système et le modèle économique, le pouvoir cultive encore l’exclusion et se claquemure sans tirer les leçons d’un passé proche. À cet égard, l’avenir, dont celui de la démocratie, est incertain. Une chose est sûre : la Tunisie a plus que jamais besoin de courage et d’audace.

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