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Vent de changement chez les négociants

Image d'archive. Unité de transformation du cacao dans l'usine de Choco Ivoire à San Pedro, dans le sud-ouest de la Côte d'Ivoire. Mars 2016. © Jacques Torregano pour J.A.

Ralentissement de la consommation, mauvaises conditions climatiques, marges en baisse… Pour résister, les gros acheteurs cherchent à avaler de plus petits concurrents et à intégrer la chaîne de production.

Avec des conditions climatiques plus favorables, la campagne de récolte de cacao qui s’est ouverte en octobre s’annonce, selon les prévisionnistes, bien plus prometteuse que la précédente, avec son cortège de sécheresses dues au phénomène El Niño, de maladies et de chenilles dans les vergers.

On parie sur une hausse de 16 % de la production de fèves en Côte d’Ivoire, premier producteur d’or brun, de 7 % au Ghana, quand la période 2015-2016 avait enregistré une baisse de la production de 7 % en Afrique de l’Ouest (2,8 millions de tonnes), d’après une étude d’Ecobank du 27 septembre. On constatait même un recul de 15,9 % en Côte d’Ivoire, premier producteur mondial.

Pour autant, les géants du négoce – le suisse Barry Callebaut, numéro un mondial, l’américain Cargill et le singapourien Olam –, qui voient chaque année passer entre leurs mains près de 80 % de la récolte acquise en direct ou via d’autres négociants, n’ont pas vraiment tremblé.

D’après des estimations révélées en août par le bimensuel La Lettre du continent, dans un pays comme la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, Cargill s’est imposé avec 180 000 t (contre 70 000 t au Ghana) devant l’ivoirien SAF Cacao, de l’homme d’affaires libanais Ali Lakiss, qui a commercialisé 148 000 t, et Barry Callebaut, présent dans le pays à travers sa Société africaine de cacao (Saco), qui a vendu 141 000 t. Ce dernier surpasse sensiblement Olam et sa filiale Outspan – qui traite 125 000 t. Face à ces mastodontes, d’autres entreprises plus modestes prospèrent : les français Touton, Sucres et Denrées (Sucden), Cémoi, l’américain Blommer, les ivoiriens Zamacom et Africa Sourcing… « Bien que petits, ces acteurs connaissent les plantations jusqu’au dernier recoin », assure Edward George, directeur de recherche chez Ecobank.

Les négociants se sont concentrés afin de prendre du poids.

Mais leur position pourrait dans les années à venir se fragiliser. Car, malgré la persistance de cours hauts, l’introduction en 2012 d’un mécanisme de vente à terme pour remplacer le marché spot en Côte d’Ivoire limite les marges des négociants en les empêchant théoriquement de spéculer. Par ailleurs, la demande mondiale en chocolat connaît un ralentissement. « Les nouveaux consommateurs des classes moyennes des pays émergents sont frappés par la crise, et les marchés européens amateurs de chocolat à haute teneur en cacao sont saturés », explique Laurent Pipitone, directeur de la division économique et statistique de l’Organisation internationale du cacao (Icco).

Pour parer à cela, les négociants se sont concentrés afin de prendre du poids. Certains ont ainsi changé de mains comme la Compagnie ivoirienne de promotion pour l’exportation et l’importation (Cipexi), filiale du néerlandais Amtrada cédée en février au trader suisse Origins, qui entend doubler d’ici à 2019 son volume de 50 000 t obtenu lors de la dernière campagne ivoirienne.

Présent dans la chaîne de la fève au chocolat, le leader mondial Barry Callebaut a racheté en 2013 la branche cacao du singapourien Petra Foods et, en novembre 2015, la société de négoce ghanéenne Nyonkopa. Quant à Olam, il a augmenté sa puissance d’achat en reprenant en octobre 2015 pour 1,2 milliard de dollars (1 milliard d’euros) les activités cacao de l’américain Archer Daniels Midland (ADM), sa taille ne permettant plus à ce dernier de résister.

Il a ainsi accru considérablement, d’après les chiffres annoncés lors de l’opération, ses capacités de traitement de l’or brun, les faisant passer de 100 000 à 700 000 t par an (qu’il entend amener à 900 000 t), soit 16 % de la capacité de transformation et plus de 20 % de la production au niveau mondial. Enfin, le britannique Armajaro a cédé en 2013 ses activités de négoce de cacao au suisse Ecom Agroindustrial, grand trader de café. « Ces concentrations ont permis de réaliser des économies d’échelle sur toute la chaîne : produire du chocolat standardisé et fournir tous les marchés exigent peu de personnel mais nécessitent d’énormes dispositifs de fabrication. Plus on est gros, plus on gagne, plus on amortit les chocs », expose François Ruf, économiste au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).

Un meilleur traitement des arbres pourrait pourtant permettre d’obtenir deux fois plus de fèves.

Pour accroître leurs marges, certains acteurs qui se cantonnaient au négoce ont franchi le pas du broyage, transformant les fèves en produits semi-finis (beurre, masse, tourteaux transformés en poudre ou couverture) qu’ils livrent à de gros chocolatiers mondiaux comme Nestlé, Mondelez, Mars ou Hershey’s.

Sur les traces des traders Cargill et Barry Callebaut, qui sont aussi d’importants broyeurs, Olam, qui avait commencé à l’origine au Nigeria avec l’exportation de noix de cajou et de coton, a ouvert en mars 2015 une usine à San Pedro, en Côte d’Ivoire, pour y traiter 75 000 t de cacao. Il a donc dû revoir ses contrats avec ses anciens clients… Cargill et Barry Callebaut, qu’il approvisionnait en fèves. De son côté, SAF Cacao a investi 15,2 millions d’euros en février dans son unité de broyage à San Pedro. Et Touton a inauguré en avril 2015 une usine de transformation au Ghana.

« Chacun a développé une stratégie qui lui est propre, observe Edward George. Olam communique beaucoup sur une pénurie de cacao à venir, car sa stratégie à long terme est d’augmenter son prix, tandis que Barry Callebaut ne vend que des fèves de la meilleure qualité. » Malgré tout, cette concentration « qui ne leur donne pas pour le moment de grande influence sur le marché », d’après François Ruf, pourrait à terme se traduire « par une destruction de la concurrence, des capacités de production réduites et des fermetures d’entreprises ».

Au-delà de la concurrence à laquelle se livrent les négociants, la sécurisation de leurs approvisionnements à long terme passe par l’amélioration du travail des planteurs. Certains, comme Cargill ou Barry Callebaut, les soutiennent déjà en fournissant des semences de qualité et en appuyant des programmes de certification de fèves. « Le grand défi de la durabilité cacaoyère n’est pas relevé.

Il y a des pays où la production n’est pas stabilisée, régulièrement victime de maladies. Les plants sont dégradés et usés, avec des fèves petites et de mauvaise qualité, ce qui incite à défricher encore plus la forêt », s’inquiète François Ruf. D’après les spécialistes, un meilleur traitement des arbres pourrait pourtant permettre d’obtenir deux fois plus de fèves.


Quand les fèves s’échangent en euros

Le cacao s’échangeait jusque-là en dollars à New York ou en livres sterling à Londres. Depuis janvier 2015, il peut s’échanger en euros via deux nouveaux contrats à Londres, CME et ICE Exchange. L’initiative est jugée bonne par les spécialistes, car les pays producteurs dépendent du franc CFA, et les acheteurs principaux se situent en zone euro.

Les acteurs pourront ainsi mieux résister aux variations du marché. Mais, pour Laurent Pipitone, « il est fort probable que le marché du cacao ne permette pas à autant de contrats de fonctionner car il y aura un besoin de liquidités. Le volume de cette denrée reste faible par rapport à celui du maïs par exemple. Il y a encore peu de volumes échangés sur ICE Euro et sur CME Euro, et les contrats en livres résistent bien ».

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