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Bénin : les Soglo, histoire d’une dynastie énigmatique

Par - envoyé spécial

Nicéphore Soglo, chef de l’État de 1991 à 1996, en campagne en 2001. © Issouf Sanogo/AFP

Certains sont-ils faits pour le pouvoir ? Chez les Soglo, on en rêve de père – et de mère – en fils. Depuis vingt-cinq ans, l’histoire du pays est intimement liée à celle de ce clan. Qui demeure pourtant une énigme pour la plupart des Béninois…

Dans le salon de la résidence des Soglo à Cotonou, l’Histoire vous saute au visage. Sur les murs, des photos de Nelson Mandela, Jean-Paul II ou Bill Clinton ; une lettre manuscrite d’Aimé Césaire encadrée avec soin. Les Mémoires du général de Gaulle trônent au-dessus d’une pile de livres. Plus loin, des « dossiers » consacrés à Lionel Zinsou ou à Nicolas Sarkozy, et de vieux exemplaires de Jeune Afrique.

Il a plu à verse et le jardin de cette maison cossue de la Haie Vive sent les tropiques. Rosine Soglo, 82 ans, arrive au bras de Ganiou, son fils cadet. Elle a perdu la vue (« La vieillesse m’a donné les yeux bleus », aime-t‑elle dire), mais pas sa repartie ni son goût de la précision. Peau de reptile, mémoire d’éléphant. La vraie patronne, c’est elle. Ne dit-on pas que « la main qui tient le berceau gouverne le monde » ?

La politique dans le sang

Une famille comme il y en a peu en Afrique. Élégante, emblématique, atypique et controversée. Une famille dont le nom est associé à l’histoire du Bénin depuis les années 1990, mais que ses concitoyens n’ont jamais vraiment comprise. Nicéphore a été président de la République de 1991 à 1996, avant de diriger la mairie de Cotonou pendant douze ans. Son épouse Rosine (Rose-Marie Honorine Vieyra, de son nom de jeune fille) est députée depuis vingt et un ans.

Elle a fondé et dirigé l’un des plus importants partis politiques du pays, la Renaissance du Bénin (RB). Leur fils aîné, Léhady, 55 ans, leur a succédé à la tête de la RB et à la mairie de Cotonou. Son frère, Ganiou, plus jeune d’un an, fut député et ministre de Thomas Boni Yayi pendant deux ans (2006-2008).

Lee Gotemi pour JA

Léhady Soglo, l’aîné du couple, maire de Cotonou et président de la RB, à Cotonou, en juin. © Lee Gotemi pour JA

L’histoire du couple Soglo commence dans le sud de la France au milieu du XXe siècle. Issue d’une famille aisée de la communauté afro-brésilienne installée à Ouidah, Rose-Marie Honorine Vieyra arrive à Cannes en 1946 pour y poursuivre ses études secondaires. L’année suivante, ses trois grands frères embarquent à bord d’un navire qui rallie la France. Ils croisent la route d’un jeune garçon né à Lomé en 1934 d’une mère togolaise et d’un père issu de l’aristocratie d’Abomey : Nicéphore Dieudonné Soglo.

Rencontre et exils

Rosine le rencontrera pour la première fois un an plus tard dans la chambre d’un hôpital de Nice. Lui est souffrant, elle accompagne son père venu rendre visite à ce compatriote. Les deux adolescents commencent à se fréquenter. Ils se marieront en 1958 dans un château de la région lyonnaise prêté par des milliardaires japonais chez qui Rosine a été fille au pair.

Rosine s’oriente vers le droit. Nicéphore sort diplômé de l’École nationale d’administration (ENA) avec le grade d’inspecteur des finances. Les époux regagnent ce qui est encore le Dahomey au début des années 1960. Le pays est alors dirigé par l’oncle de Nicéphore, le général Christophe Soglo, qui le nomme ministre de l’Économie et des Finances (1965-1967). Rosine, elle, exerce comme huissier.

Le coup d’État de 1972 les contraint à l’exil aux États-Unis, où Nicéphore devient administrateur à la Banque mondiale. C’est à la faveur de la conférence nationale de février 1990 qu’il fait son retour sur la scène politique de son pays. Soglo est nommé Premier ministre. Douze mois de transition et le voilà qui remporte avec 67 % des voix la présidentielle de 1991 contre le général Mathieu Kérékou.

Rosine dans le viseur

Durant ces années de pouvoir, famille et politique ne seront jamais bien éloignées. Une constante chez les Soglo. Rosine est de tous les voyages et de toutes les manifestations. Elle revendique le titre de première dame, qui n’existera au Bénin qu’à partir de 2003, et l’utilise dans le cadre de ses activités personnelles. Elle crée en 1992 la Renaissance du Bénin, une formation politique au service de son président de mari, qu’elle dirigera jusqu’en 2010. Ses méthodes et son autoritarisme en irritent plus d’un. « Première dame-garçon », disent les Ivoiriens.

L’opposition l’accuse d’être à l’origine de la dérive clientéliste et népotiste du régime. Elle y voit l’expression d’un profond sexisme. « Pourquoi une femme ne peut-elle pas s’épanouir dans ce qu’elle veut faire sans être en butte à un tas de problèmes ? demande-t‑elle. Quand j’ai créé la RB, j’avais besoin de fonds. Je suis allé voir Félix Houphouët-Boigny, un grand ami de mon père, que j’appelais papa et qui me considérait comme sa fille. Après avoir accepté de m’aider, il m’a dit : “Ta peau doit devenir celle d’un pachyderme, tu ne dois plus rien sentir. Si tu réussis, tu feras connaissance avec la solitude. C’est ça la politique.” Et il avait raison. »

Les fils du couple présidentiel, tous deux nés en France, sont rapidement associés à la gestion des affaires. Fin 1992, Ganiou, le benjamin, se met en congé de son poste de cambiste à la banque San Paolo, à Paris, pour créer une association, Bénin-Communication, dont l’objectif est de faire du lobbying pour son père. Un an plus tard, son grand frère, Léhady, est nommé chargé de mission à la présidence. Il sera le premier adjoint de son père lors de ses deux mandats à la mairie de Cotonou (2003-2015) avant de lui succéder.

Lee Gotemi pour JA

Rosine Soglo, ex-première dame et députée, et son fils cadet, Ganiou, ancien ministre, dans leur résidence de Cotonou, en juin. © Lee Gotemi pour JA

Du linge sale

Certaines familles sont-elles faites pour gouverner ? Oui, semble répondre Léhady Soglo quand on l’interroge sur les raisons qui l’ont poussé à entrer en politique. « Nos ancêtres ont toujours été impliqués dans la gestion de la cité, ils ont versé leur sang pour permettre l’enracinement du royaume d’Abomey. C’est peut-être ce qui explique que très tôt, plus tôt que d’autres, tout cela m’a tenu à cœur. » Des observateurs, plus critiques, estiment de leur côté que la famille Soglo s’est transformée en une entreprise politique. Les choses sont sans doute plus complexes.

Car « Maman Rosine » a beau défendre systématiquement ses fils, Nicéphore Soglo a toujours paru redouter qu’ils puissent lui faire de l’ombre. En 1999, Léhady se lance en politique et émet l’envie de se présenter aux législatives dans la circonscription de Bohicon (dans la région du Zou, le fief des Soglo). Son père l’en empêche et le force à participer à une primaire, qu’il perd.

Pour se venger, Rosine refusera d’inscrire le candidat de son mari sur la liste de la RB. Et Ganiou ? En 2002, il tente de s’émanciper en présentant sa propre liste aux municipales, à Cotonou. Il faudra une intense médiation pour qu’il accepte de la retirer. Pour autant, il n’a jamais eu avec son père une relation aussi conflictuelle que Léhady. Sans doute parce que la politique n’est pas pour lui une obsession et qu’il n’a jamais revendiqué l’héritage de son père.

« Notre famille a eu la chance de grandir à l’étranger. J’ai toujours pu dîner avec mes parents, discuter et débattre avec eux de droit, de politique ou d’économie. Ils ont été tolérants à notre égard. Cela explique que l’on puisse avoir des positions politiques divergentes », tempère le fils cadet.

Ces dernières années, c’est l’aîné qui a semblé cristalliser les frustrations du père. L’opposition a culminé lors de la dernière présidentielle, en mars. Alors que Léhady avait choisi de soutenir Lionel Zinsou, Nicéphore fit tout pour torpiller la candidature du Premier ministre de Boni Yayi.

« Dans le Zou, il racontait que Zinsou avait fait du trafic d’armes en Côte d’Ivoire et qu’il apporterait la guerre dans le pays », raconte un notable de la région. Plusieurs intimes de la famille assurent que Nicéphore leur a confié qu’il ne croyait pas Léhady capable de diriger la RB. L’un d’eux raconte même qu’un jour « il a décidé de lui retirer certains de ses pouvoirs à la mairie. Il a fallu toute l’influence de Rosine pour qu’il fasse machine arrière ».

« Dans les familles politiques, les gens ont toujours fait des choix différents. Mon père reste mon père malgré nos divergences d’opinion », répond diplomatiquement Léhady Soglo. L’un de ses conseillers se veut plus direct : « Comment un père peut-il faire cela à son fils ? » Un mystère que les Béninois n’ont toujours pas percé.


Le déclin de la Renaissance

L’élection de Patrice Talon en mars lui a clairement porté un coup, mais le président de la Renaissance du Bénin (RB) et maire de Cotonou assume. « On a fait un choix qui n’a pas été compris par nos militants et sympathisants. C’est une défaite, pas une débâcle. Je ne suis pas fragilisé à la tête de mon parti. J’ai la volonté de rebondir et de me réconcilier avec notre base », confiait mi-juin Léhady Soglo. La tâche sera ardue. La RB est en perte de vitesse depuis plusieurs années et il lui faudra contenir les ambitieux du parti qui rêvent de prendre sa place.

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