Algérie : corruption à Sonatrach, le système Chakib Khelil

La justice italienne met au jour plusieurs affaires de corruption dans l’octroi de marchés entre Sonatrach et ses partenaires à la fin des années 2000. Au coeur de ce système, Chakib Khelil, l’ex-ministre algérien de l’Énergie.

Chakib Khelil, ministre de l’Énergie et des mines entre 1999 et 2010. © AFP

Chakib Khelil, ministre de l’Énergie et des mines entre 1999 et 2010. © AFP

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Publié le 5 mars 2013 Lecture : 6 minutes.

L’Algérie fête en 2013 le cinquantenaire de la création de Sonatrach, groupe pétrolier public assurant 98 % des exportations et plus de 60 % des recettes du Trésor public. Le début des festivités est prévu pour le 24 février, date anniversaire de la nationalisation des hydrocarbures, en 1971. Mais à la veille de ce jubilé, la fête a été quelque peu gâchée… par le parquet de Milan.

Dans son édition du 8 février, le quotidien romain Corriere della Sera annonçait en effet la mise en examen de Paolo Scaroni, PDG d’Eni, pour une affaire de corruption dans l’octroi, au profit de Saipem, filiale d’Eni, entre 2007 et 2009, de huit marchés avec Sonatrach d’un montant total de 10,58 milliards d’euros. Saipem aurait bénéficié de ces marchés contre 197,9 millions d’euros de commissions et de rétrocommissions reversées à un mystérieux intermédiaire : Pearl Partners Ltd. Pour mettre au jour ces opérations financières frauduleuses, le parquet de Milan s’est appuyé sur les aveux de Tullio Orsi, ex-directeur général de Saipem Algérie, lui-même impliqué dans les malversations et qui a choisi de collaborer avec la justice pour pouvoir bénéficier de la clémence des juges. Selon lui, Chakib Khelil, 74 ans aujourd’hui, ministre algérien de l’Énergie et des Mines entre décembre 1999 et mai 2010, qui a cumulé son maroquin avec la présidence du groupe Sonatrach entre 2001 et 2003, est au coeur de ce système. Le montant des commissions aurait été négocié entre des dirigeants d’Eni, parmi lesquels Paolo Scaroni, et des responsables algériens, dont le « Monsieur Pétrole » d’Abdelaziz Bouteflika, lors de plusieurs rencontres dans des palaces européens (le George V à Paris ou le Bulgari à Milan).

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Impunité

Ce n’est pas la première fois que le nom de Chakib Khelil est cité dans des affaires de malversations. Ses dix années de règne sans partage sur les hydrocarbures en Algérie ont été émaillées de scandales financiers et de révélations fracassantes sur une généralisation de la prévarication dans les passations de marché entre Sonatrach et ses partenaires étrangers. Un câble diplomatique révélé en 2010 par WikiLeaks décrit même Khelil comme le principal responsable de « la culture de la corruption » dans la gestion de Sonatrach. Selon un cadre du groupe algérien, il supervisait directement tout contrat passé entre le géant pétrolier et les compagnies étrangères. « Plus de 1 600 contrats paraphés durant l’ère Khelil sont frappés de suspicion. Sonatrach ne pouvait pas acheter un stylo sans que le ministre ne donne son accord », confie un ancien cadre devenu consultant international. Khelil a mis en place un système qui lui permettait d’avoir la mainmise sur toutes les opérations financières du groupe public. En janvier 2010, une enquête menée par le Département du renseignement et de la sécurité (DRS, services secrets algériens) révélait des opérations frauduleuses qui entraîneront la mise en examen de Mohamed Meziane, alors PDG de Sonatrach, l’incarcération de ses deux fils ainsi que de deux vice-présidents du groupe. Quelques semaines après sa mise en examen, Mohamed Meziane déclarait à J.A. qu’il n’avait « jamais signé ou paraphé un marché sans en référer à [son] ministre de tutelle ».

Les dix années de règne sans partage de Chakib Khelil sur les hydrocarbures en Algérie ont été émaillées de scandales financiers.

Interpellé à l’époque par la presse algérienne, Khelil rétorque avoir appris l’existence de ces malversations et de l’enquête du DRS « en lisant le journal El-Watan », qui a révélé le scandale. Or un message confidentiel signé par le chef de la Sécurité intérieure de l’entreprise (SIE) de Sonatrach prouve qu’il était au courant. « Tout cela a été établi par le juge instructeur du tribunal d’Alger, affirme un des avocats constitués par les personnalités poursuivies dans cette affaire, mais il a refusé d’accéder à notre demande d’auditionner le ministre. »

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Trois ans auparavant, une affaire similaire avait été révélée, impliquant Brown & Root-Condor (BRC), un joint-venture entre Sonatrach et le groupe américain Halliburton, qui a profité de surfacturation lors de marchés douteux avec Sonatrach et le ministère de la Défense. Pour étouffer ce scandale, Khelil n’avait pas trouvé mieux que de dissoudre BRC. D’autres casseroles sont traînées par l’indélicat Monsieur K. : la réfection du siège du groupe pétrolier à Ghermoul, à Alger, la construction du nouveau siège du ministère de l’Énergie, les Twin Towers de style mauresque au Val d’Hydra, sur les hauteurs de la capitale. Quand il inaugure ce bâtiment, en février 2006, le président Bouteflika a la tête des mauvais jours. En coupant le ruban, il se tourne vers son Monsieur Pétrole et lui lance un mystérieux « tout ça pour ça ! » Avait-il eu vent des inexplicables surcoûts provoqués par la réalisation des Twin Towers ? Probablement. Pourtant, non seulement Khelil n’a jamais été inquiété par la justice, mais il a fallu attendre plus de quatre mois après la révélation du scandale de Sonatrach avant qu’il ne perde, en mai 2010, son maroquin de l’Énergie. Pis : malgré les fortes présomptions qui pèsent sur lui, son passeport diplomatique ne lui a jamais été retiré et il continue de voyager sans être inquiété. À un enquêteur du DRS, Mohamed Meziane, présenté comme le « yes man » par un câble de WikiLeaks, avait déclaré, en décembre 2010 : « Je ne suis rien à côté de Chakib Khelil, à qui je ne pouvais rien refuser : il jouissait de la protection du numéro un. » Bouteflika protège-t-il son ex-Monsieur Pétrole ? Tout semble l’indiquer.

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La presse algérienne s’est largement fait l’écho de ces révélations sur Sonatrach.

© Louizza Ammi pour J.A.

Embarras

Chakib Khelil est natif, comme le président, d’Oujda, au Maroc. De deux ans le cadet de Bouteflika, il a fréquenté l’école Sidi Ziane, celle-là même où le futur chef de l’État fera sa scolarité. Une profonde amitié lie alors les deux garçons. Quelques années plus tard, durant la lutte de libération, Bouteflika devient le commandant Abdelkader el-Mali, son nom de guerre. Il intercède au profit du jeune Chakib pour qu’il bénéficie, en 1959, d’une bourse du FLN afin de poursuivre ses études en France. Après l’indépendance, il lui obtient, en 1964, une nouvelle bourse pour un doctorat à l’université du Texas, aux États-Unis, où il rencontre sa future épouse, Najat Arafat, d’origine palestinienne. Son diplôme en poche, il revient en Algérie au début des années 1970 où il est recruté par Sonatrach. Bouteflika le recommande auprès de Houari Boumédiène, qui en fait un de ses conseillers et lui confie la direction de la Valorisation des hydrocarbures (Valhyd), une structure chargée de prospective en matière pétrolière. La disparition de Boumédiène, en décembre 1978, suivie de la disgrâce de Bouteflika, incite Khelil à choisir l’exil. Il est recruté par la Banque mondiale, où il s’occupe des dossiers pétroliers, notamment latino-américains.

La mise à nu du système Khelil par la justice italienne pollue le cinquantenaire de Sonatrach mais aussi la fin de mandat de Bouteflika.

Vingt ans plus tard, il demande et obtient sa retraite anticipée. Cet empressement à quitter l’institution de Bretton Woods s’explique par le retour de Bouteflika aux affaires, en 1999. Ce dernier lui confie les clés de la maison Sonatrach, d’abord en qualité de ministre de l’Énergie, puis en tant que PDG du groupe. Débarqué du gouvernement en 2010, Khelil se reconvertit dans le consulting. Il crée à Londres Mantral Ltd, puis s’associe, à Vienne, en février 2012, avec le Nigérian Rilwanu Lukman, l’Irakien Issam Chalabi et le Libyen Chokri Ghanem (mort dans des circonstances mystérieuses quelques mois plus tard dans la capitale autrichienne) pour créer CGKL Associates. Fort de son expérience, il propose ses services aux organisateurs des grands forums pétroliers et gaziers dans toutes les régions du monde.

Les révélations du parquet de Milan embarrassent au plus haut point Alger. Plus personne ne peut plus minimiser le rôle de l’ex-ministre dans l’affaire Sonatrach. La mise à nu du système Khelil par la justice italienne pollue non seulement le cinquantenaire de Sonatrach mais aussi la fin de mandat de Bouteflika. Ce dernier continuera-t-il de protéger son ami d’enfance au risque de se voir lui-même éclaboussé ? Peu probable. Quelques jours après la parution des révélations du Corriere della Sera, le parquet du tribunal d’Alger a annoncé l’ouverture d’une enquête baptisée Sonatrach 2. L’indélicat Monsieur K. a du souci à se faire.

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