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Cet article est issu du dossier «Finance - Six mois qui ont ébranlé la BAD»

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Économie

BAD : Akinwumi Adesina, un président sur la sellette

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Mis à jour le 11 septembre 2020 à 15h07
À Paris, en mars 2015.

À Paris, en mars 2015. © Vincent Fournier/JA

En raison de la crise sanitaire, le Nigérian Akinwumi Adesina ne saura qu’à la fin du mois d’août s’il est réélu à la tête de la BAD. S’il demeure le seul candidat en lice, il fait toujours face à de graves accusations.

Depuis le 19 mars, les employés de la Banque africaine de développement (BAD) ont délaissé le siège d’Abidjan et sont en télétravail. Personne ne sait encore quand ces conditions particulières imposées par la pandémie de Covid-19 prendront fin, mais, à mots couverts, certains salariés reconnaissent qu’ils aimeraient bien qu’elles se prolongent encore un peu tant ils redoutent les retrouvailles avec leur président, Akinwumi Ayodeji Adesina. « L’ambiance est très tendue », explique l’un d’eux.

Depuis près de cinq mois, l’institution financière multinationale est le théâtre d’une grave crise interne. Des documents censés demeurer confidentiels font les choux gras de la presse. Son président est contesté.

En janvier, un groupe de lanceurs d’alerte a déposé une plainte devant le comité d’éthique de la BAD pour dénoncer la gestion de l’ancien ministre nigérian de l’Agriculture et du Développement rural. Vingt cas détaillant ce que ces « salariés inquiets » considèrent comme des violations des règles statutaires et éthiques de l’institution dans les domaines des ressources humaines, de la passation des marchés ou du management.

Ouverture d’une enquête indépendante

Le 26 mai, au terme d’une longue réunion en visioconférence, le bureau conseil des gouverneurs de la banque a acté le principe de l’ouverture d’une enquête indépendante. Un mois plus tôt, Adesina avait pourtant été blanchi de ces graves accusations par le comité d’éthique de la banque, au motif notamment qu’elles n’étaient pas accompagnées de preuves. Mais la pression des États-Unis a fait pencher la balance.

Dans son courrier adressé le 22 mai à Kaba Nialé, la ministre ivoirienne du Plan et du Développement, présidente du bureau des gouverneurs de la BAD, le secrétaire d’État américain au Trésor, Steven Mnuchin, remettait en cause le travail du comité d’éthique. « Compte tenu de la portée, de la gravité et du détail des allégations à l’encontre du seul candidat à la direction de la banque pour les cinq prochaines années, nous pensons qu’une enquête plus approfondie est nécessaire pour s’assurer qu’il bénéficie d’un large soutien, de la confiance et d’un mandat clair des actionnaires », poursuivait-il.

Kaba Nialé, ministre ivoirienne du Plan et du Développement et présidente du bureau des gouverneurs de la BAD,

Kaba Nialé a été promue au poste de ministre du Plan et du Développement. © Nabil ZORKOT pour Jeune Afrique

Depuis le début de la crise, certains proches du président de la BAD avaient pointé du doigt le rôle du représentant américain au sein de l’institution, Steven Dowd, l’accusant de collusion avec les lanceurs d’alerte. Le courrier du secrétaire au Trésor vient confirmer la défiance de l’administration de Donald Trump envers Adesina. « L’ouverture d’une nouvelle enquête était inévitable. C’est le seul moyen d’y voir clair », estime une source interne au sein de la BAD, qui précise qu’Adesina pourrait être suspendu dans l’attente de ses résultats.

« Je crois fermement que vous êtes trompés par un groupe malveillant », affirme Adesina.

À 60 ans, cet agroéconomiste vit aujourd’hui la période la plus délicate d’une carrière rondement menée. Son travail lors de ses quatre années au ministère de l’Agriculture et du Développement rural (entre 2011 et 2015), qui avait permis de replacer le secteur agricole au cœur du développement économique du Nigeria, lui avait même valu d’être élu en 2013 « Africain de l’année » par le magazine américain Forbes.

Homme de réseaux, plus politique que ses prédécesseurs, Adesina a imposé ses méthodes dès son arrivée au sein de la BAD. Sa gouvernance a parfois été jugée autoritaire, et les premières années de son mandat ont été marquées par le départ de trois vice-présidents, le Ghanéen Solomon Asamoah, l’Ivoirien Albéric Kacou et la Tanzanienne Frannie Léautier – qui avaient pourtant été nommés, dans le cas de ces deux derniers, par Adesina.

Menaces de représailles

Depuis le début de la crise, ce technocrate moderne connu pour ses talents d’orateur dément avec vigueur les accusations portées contre lui. D’abord dans un long mémorandum confidentiel envoyé le 8 avril au comité d’éthique, puis dans un courrier, adressé le 15 mai aux gouverneurs de la banque, que Jeune Afrique a pu consulter : « Je crois fermement que vous êtes trompés par un groupe malveillant et déterminé à discréditer tout ce qui est bon pour cette banque […]. Leur intérêt est de continuer à utiliser la désinformation pour me dénigrer ainsi que la banque », écrit-il.

« Le président a été très explicite sur le fait qu’il s’en prendrait à nous », assurent les lanceurs d’alerte.

Volontiers offensif, Adesina n’a pas pour habitude de se démonter lorsqu’il est attaqué. Il l’a plusieurs fois prouvé depuis qu’il dirige la BAD. Lorsqu’il s’est adressé au comité d’éthique, il n’a pas hésité à menacer ses adversaires de représailles, appelant à ce que leurs identités soient dévoilées et qu’ils soient sanctionnés.

Des propos qui ont poussé les lanceurs d’alerte à suspendre leurs activités. « Le président a été très explicite sur le fait que [nous ne bénéficierions plus d’aucune protection] et qu’il s’en prendrait à nous. Bien que nous ayons été extrêmement prudents dans la protection de nos identités, nos familles et nous-mêmes ne pouvons plus être soumis à de telles menaces », écrivent-ils dans un mémorandum transmis aux gouverneurs de la BAD le 9 mai.

Akinwumi Ayodeji Adesina, en 2015.

Akinwumi Ayodeji Adesina, en 2015. © © Vincent Fournier/JA

Pas d’alternative

Initialement prévue en mai, l’élection du président de la banque a été reportée à la fin du mois d’août pour cause de crise sanitaire. Adesina demeure l’unique candidat à sa propre succession. Au moment de boucler l’augmentation du capital de la BAD, entérinée le 31 octobre 2019, il avait d’ailleurs effectué un intense lobbying dans plusieurs capitales africaines afin de s’en assurer.

Proche du président ivoirien, Alassane Ouattara, ou de l’ex-chef d’État nigérian Olusegun Obasanjo, Adesina bénéficie toujours d’un fort soutien en Afrique de l’Ouest. Mais il voit sa position fragilisée par l’ouverture d’une nouvelle enquête.

De plus, il est acté que l’élection ne se déroulera pas par acclamation, comme ce fut le cas pour ses deux prédécesseurs, le Rwandais Donald Kaberuka et le Marocain Omar Kabbaj, mais par un vote. Pour être réélu, il devra recueillir une double majorité, auprès des actionnaires africains (60 % du capital) et des actionnaires non africains. En cas d’échec, à l’issue de cinq tours, il sera éliminé, et un intérimaire sera désigné pour un an au maximum.

Un scénario redouté par certaines capitales africaines. « C’est une affaire compliquée, conclut un ministre des Finances ouest-africain. Le problème est que nous n’avons pour le moment pas d’alternative à Adesina. Et l’hypothèse d’une direction intérimaire serait dommageable pour l’image de la BAD. »

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