Finance

Faut-il alléger la dette africaine ? Les analyses de Tidjane Thiam, Kako Nubukpo et DSK

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Mis à jour le 16 juin 2020 à 15h41
Dollars (image d'illustration)

Dollars (image d'illustration) © Ervins Strauhmanis/Flickr

Alors que les conséquences de la pandémie de coronavirus frappent durement l’économie mondiale, les pays africains craignent désormais la récession. Faut-il effacer leur ardoise ? Certains le souhaitent, d’autres redoutent que cela ne nuise à leur image et à leur accès aux marchés.

La situation n’est guère reluisante. Elle est même assez préoccupante. Depuis que la pandémie de coronavirus et le confinement planétaire ont entraîné l’arrêt soudain de la machine économique mondiale et aggravé la dégringolade des prix de nombreuses matières premières, les pays africains connaissent un tarissement brutal de leurs entrées de liquidités.

Partout, de Dakar à Luanda, en passant par Kigali, dans les ministères des Finances ainsi que dans les banques centrales, le mot d’ordre est le même : il faut trouver en urgence de l’« argent frais » pour faire face aux conséquences désastreuses de cette pandémie – qui, en Afrique, seront d’abord économiques et sociales.

Menacées de récession pour la première fois en un quart de siècle, les économies africaines doivent donc dénicher des ressources non seulement pour se relancer mais aussi pour honorer leurs engagements vis-à-vis de leurs créanciers institutionnels et privés. Jamais, depuis la crise de la dette des années 1980, elles n’avaient été aussi nombreuses à craindre le défaut de paiement.

Le 14 avril, le président français, Emmanuel Macron, a ainsi appelé à une annulation « massive de la dette africaine », et avant lui le Sénégalais Macky Sall était monté au créneau pour défendre la même cause. Le 20 mai, António Guterres, le secrétaire général des Nations unies, a à son tour répété que « la solidarité mondiale avec l’Afrique [était] un impératif ».

Le président français Emmanuel Macron, le 24 mars 2020.

Le président français Emmanuel Macron, le 24 mars 2020. © Ludovic Marin/AP/SIPA

Plus récemment, David Malpass, le patron de la Banque mondiale, s’est même dit favorable à ce que l’on prolonge d’un an la période de suspension des remboursements. Entre-temps, le FMI a débloqué en urgence une enveloppe de 500 millions de dollars pour aider 25 pays pauvres (dont 19 africains) à couvrir le remboursement de six mois de dette.

Et les membres du G20, en accord avec la Chine et les pays du Golfe, ont décidé de geler temporairement le remboursement de prêts bilatéraux d’une valeur d’environ 20 milliards de dollars pour 76 pays pauvres, dont une quarantaine d’africains. Autrement dit, un consensus semble se dessiner autour de la nécessité d’alléger la dette des pays africains.

Trois types de situations

Sauf que l’affaire est loin d’être aussi simple. Dans cette crise, « il faut distinguer trois types de pays », explique Tidjane Thiam, envoyé spécial de l’Union africaine pour la lutte contre le coronavirus. « Il y a d’abord ceux dont les performances économiques sont bonnes et dont la dette est soutenable à court, moyen et long terme. Puis ceux dont la dette est soutenable à moyen terme, mais qui ont un fort besoin de liquidités à court terme en raison de la chute des prix des matières premières qu’ils exportent, de la fuite massive des capitaux investis dans les pays émergents, de la baisse des recettes fiscales, de la crise du tourisme, ou de la dépréciation de leur monnaie. Enfin, il y a ceux qui font face à ces mêmes difficultés, mais dont la dette n’est pas soutenable à moyen terme », indique l’ex-patron de Crédit Suisse. Pour chaque catégorie, précise-t-il, les réponses à apporter seront différentes.

Il faut également se rappeler que si, dans les années 1980, la dette publique extérieure africaine était essentiellement institutionnelle et détenue par des gouvernements et des institutions multilatérales cette configuration a bien changé. Après la crise financière internationale de 2008, plusieurs États africains ont pu accéder au marché des eurobonds et y ont levé des sommes importantes. Ainsi, en 2019, ils étaient sept à y avoir mobilisé en tout un peu plus de 16 milliards de dollars.

Pour ces pays, dont les principaux créanciers sont désormais des investisseurs privés, un moratoire ou une annulation de la dette pourraient peser sur l’appréciation des agences de notation et compromettre à l’avenir leur accès aux marchés internationaux.

L'économiste Kako Nubukpo, en 2011.

L'économiste Kako Nubukpo, en 2011. © Ahmed Ouoba pour JA

Un processus global d’annulation de dette est difficilement envisageable

Visions contradictoires

Souvenez-vous de ce débat, considéré comme l’un des temps forts de la réflexion intellectuelle durant cette crise sanitaire : il a opposé Romuald Wadagni, le ministre béninois de l’Économie et des Finances, à son homologue sénégalais, Abdoulaye Daouda Diallo.

Le premier, qui a piloté un emprunt obligataire international de 500 millions d’euros, a exprimé son opposition à un moratoire et à toute annulation de dette, affirmant que cela enverrait un signal négatif aux marchés financiers et engendrerait une hausse de la prime de risque et donc des taux d’intérêt pour les dettes africaines futures.

Le second, dont le gouvernement doit un peu plus de 1 milliard de dollars au Club de Paris, a quant à lui défendu l’idée selon laquelle annuler la dette est fondé et même vertueux. Ce faisant, il s’est inscrit dans une approche macroéconomique dont l’objectif est d’obtenir davantage de marge de manœuvre budgétaire dans une conjoncture difficile.

Ces visions contradictoires illustrent toute la complexité de la situation. « Le Bénin est peut-être l’un des rares à s’être officiellement opposé à une annulation de dette, mais l’on peut tout à fait imaginer que d’autres pays, comme la Côte d’Ivoire, qui a régulièrement sollicité les marchés financiers internationaux ces dernières années, soient sur la même ligne », note un homme d’affaires ouest-africain.

Bien entendu, il faut mettre à profit le temps gagné grâce au moratoire pour traiter, à travers des rééchelonnements et – si nécessaire – des annulations de dette, le problème des pays qui ont de grandes difficultés de trésorerie à court terme et dont la dette n’est pas soutenable à moyen terme.

« Mais l’on voit bien qu’un processus global d’annulation de dette, comme ce fut le cas dans le cadre de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés [PPTE] du début des années 2000, est difficilement envisageable », fait remarquer l’économiste togolais Kako Nubukpo.

Une solution équitable à un problème mondial

Il s’agit donc de trouver des mécanismes non stigmatisants, qui ne ternissent pas l’image du continent. Et ce d’autant que le premier groupe des pays cités par Tidjane Thiam n’a pas besoin d’une aide massive.

De nombreux intellectuels africains soutiennent que ce n’est pas un traitement de faveur que demande le continent, mais une solution équitable. « À quelques exceptions près, cette crise n’est pas la conséquence d’une mauvaise gouvernance, mais d’une conjoncture globale qui pénalise tout le monde, souligne Régis Immongault, ancien ministre gabonais de l’Économie. Il est donc important de ne pas remettre en question les progrès réalisés ces dernières années. »

De fait, la majorité des économies africaines n’avait pas de véritables problèmes de dette avant la pandémie, et il n’y a aucune raison que leurs besoins, pour faire face à la crise sanitaire, « soient corrélés avec l’endettement », écrivaient le 23 avril dans une tribune collective les économistes Marin Ferry, Babacar Sène et Marc Raffinot.

Il faut alléger la charge de la dette de certains pays sans compromettre leur accès aux marchés de capitaux

Faut-il rappeler qu’aux États-Unis le coût des mesures d’urgence s’élève déjà à plus de 3 000 milliards de dollars et que, au sein même de l’Union européenne, il se compte en centaines de milliards de dollars ? « Partout ailleurs dans le monde, les États ont mobilisé en moyenne jusqu’à 20 % de leur PIB pour faire face à la crise, ajoute Kako Nubukpo. En Afrique, on est à 5 % du PIB. »

« Aux États-Unis, en Chine et ailleurs, des moratoires destinés à aider les PME et les particuliers [remboursement de leurs prêts immobiliers] ont été mis en place, argumente Tidjane Thiam. Un moratoire est donc bien l’une des premières mesures à prendre face à un choc d’une telle ampleur. Il permet de se donner les moyens de lutter contre la pandémie, d’en amortir les effets économiques et de se donner le temps de traiter calmement les problèmes de fond. »

À l’heure où tous les pays ont pris des mesures exceptionnelles, poursuit Tidjane Thiam, il serait « injuste et extraordinaire » que l’Afrique soit la seule à ne pas pouvoir le faire. Régis Immongault ne dit pas autre chose : « Nous devons nous asseoir autour d’une table avec tous nos partenaires, y compris chinois, pour défendre nos intérêts. Toutes les solutions doivent être envisagées, y compris celles qui sont peu conventionnelles. »

Interview de Dominique Strauss-Kahn, à la Rotonde Montparnasse, Paris le 22 mai 2019.

Interview de Dominique Strauss-Kahn, à la Rotonde Montparnasse, Paris le 22 mai 2019.© Vincent Fournier/JA © Vincent Fournier/JA

En la matière, Dominique Strauss-Kahn, l’ex-directeur général du FMI, a déjà formulé des propositions. « On pourrait imaginer que le FMI utilise les DTS [droits de tirage spéciaux] dont il dispose déjà pour aider exclusivement l’Afrique, expliquait-il à la fin d’avril à JA. Il ne s’agit pas de prêts qu’il faut rembourser mais d’une sorte de création monétaire, qui permettrait de renflouer les États africains. »

Alors que les discussions se sont accélérées ces dernières semaines entre les représentants du continent, les créanciers institutionnels et les investisseurs privés, Tidjane Thiam assure que des options intéressantes sont sur la table : « Nous travaillons à alléger à court terme la charge de la dette de certains pays sans pour autant compromettre leur accès, durement gagné, aux marchés de capitaux internationaux. » Sans doute faudra-t-il surtout qu’à l’avenir l’Afrique mobilise davantage son épargne intérieure pour financer son développement.

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