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Julie Owono : « Comment guérir de l’infodémie »

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La Camerounaise Julie Owono, responsable Afrique de l’ONG Internet sans frontières, lutte contre les fausses informations sur les réseaux sociaux. Ici à Paris en 2016.

La Camerounaise Julie Owono, responsable Afrique de l’ONG Internet sans frontières, lutte contre les fausses informations sur les réseaux sociaux. Ici à Paris en 2016. © Alexandre Gouzou pour JA

L’avocate camerounaise Julie Owono lutte contre les fake news au sein du tout nouveau conseil de surveillance de Facebook. Un travail crucial en ces temps de crises propices à la multiplication d’infox.

À la faveur de la crise du coronavirus, les fake news prolifèrent. Nommée le 6 mai au tout nouveau conseil de surveillance de Facebook, l’avocate camerounaise, par ailleurs chercheuse au Berkman Klein Center de l’université Harvard (États-Unis) et directrice de l’ONG Internet sans frontières, en analyse les raisons. Et propose des remèdes.

Jeune Afrique : On a le sentiment que la pandémie de Covid-19 s’est accompagnée d’une explosion des rumeurs et des fake news. Est-ce une réalité ?

Julie Owono : Absolument. Face à la déferlante d’infox sur les réseaux sociaux, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) évoque très justement une « infodémie ». Ce phénomène conduit aussi à s’interroger sur la manière dont cette crise a été gérée, et pas seulement dans les pays où l’information circule peu. Dans les démocraties, la communication gouvernementale a été parfois calamiteuse.

Or la rumeur se nourrit de l’incertitude et du flou. Et, les infox évoluant au gré de la pandémie, nous avons eu droit à tout : des publications spécialisées lues et interprétées par des non-spécialistes, des délires fantasmagoriques relatifs à l’origine du virus (qui se serait échappé ou aurait été créé dans un laboratoire pour décimer une partie de la population mondiale, en particulier les Noirs), la recherche de boucs émissaires (européens et asiatiques), l’existence supposée de barrières naturelles (climat et mélanine) qui protégeraient les Noirs du virus (il est apparu plus tardivement en Afrique), la multiplication des potions magiques et des remèdes de grands-mères…

Pourquoi les infox ont-elles autant prospéré en Afrique ?

Pour le savoir, il faudrait identifier les profils des colporteurs de fausses nouvelles. Certains voulaient simplement se faire connaître en créant le buzz, d’autres, récolter un peu d’argent. Ce brouhaha ne doit pas nous faire oublier que l’Afrique constitue un enjeu géopolitique majeur pour ses partenaires, en particulier dans un monde de l’après-Covid qui s’annonce fragile sur le plan économique.

Certains acteurs économiques avaient intérêt à prêter de funestes desseins aux partenaires occidentaux de l’Afrique. Une thèse d’autant plus facile à défendre que les Africains gardent en mémoire les multiples méfaits commis sur leur territoire au nom de la médecine.

Quelle réponse les gouvernements africains doivent-ils apporter à leurs concitoyens ?

Informer, communiquer, ne pas laisser le vide s’installer. D’autant que les agents de la désinformation (qui sont parfois de bonne foi) utilisent les langues locales pour contourner ce qu’ils considèrent comme de la censure. J’ai reçu une vidéo en langue béti [Cameroun] dans laquelle on fait passer les centres de tests du Covid-­19 pour des lieux où des traîtres à la solde des Occidentaux vaccineraient les Africains de force ou leur inoculeraient différents poisons.

Les plateformes numériques ont prouvé qu’elles aussi pouvaient contribuer à contrer ces infox…

Facebook a essayé de limiter le nombre de partages sur WhatsApp, gros émetteur de fake news pendant cette crise. Pas pour supprimer les infox, mais, surtout, pour en limiter la portée. Son fondateur a aussi participé à la diffusion de l’information sur la pandémie, en octroyant, par exemple, des espaces publicitaires à l’OMS.

En tant qu’Africaine, par quoi pensez-vous qu’il faudrait commencer si l’on voulait faire le ménage sur internet ?

Il faudrait d’abord faire disparaître les contenus haineux interethniques, qui sont un fléau. Ce que nous ne pouvons pas dire impunément dans l’espace physique, nous l’exprimons de manière décomplexée sur la Toile. Nous avons pris cette liberté parce que les plateformes ont longtemps laissé faire, au fond, sans doute plus par ignorance que par désinvolture. C’est ce qui est arrivé au moment de la crise des Rohingyas, en Birmanie. Facebook a reconnu n’avoir pas vu venir la menace : l’entreprise n’avait pas assez de collaborateurs maîtrisant les réalités birmanes. Le risque est le même aujourd’hui en Afrique. Pour le pallier, Facebook devra s’appuyer sur des acteurs locaux.

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