Politique

Coronavirus : l’OMS de Tedros Ghebreyesus sous le feu des critiques

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Mis à jour le 15 juin 2020 à 10h59
Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, lors d’une visioconférence, à Genève, le 16 mai.

Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, lors d’une visioconférence, à Genève, le 16 mai. © Christopher Black / World Health Organization/AFP

Critiqués de toutes parts, l’OMS et son patron, l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, ont-ils failli à leur mission ou, au contraire, évité le pire ? Une enquête devra le déterminer.

Lorsqu’il monte à la tribune pour clore la 73e Assemblée mondiale de la santé, organisée à Genève les 18 et 19 mai mais suivie en ligne par la plupart des délégués, Tedros Adhanom Ghebreyesus, 55 ans, arbore un large sourire.

Sa tenue vestimentaire, elle, détonne : le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a délaissé ses sobres costumes gris pour leur préférer une chemise bleue à motifs bariolés. Hommage aux infirmières de l’État polynésien de Tonga, qui devaient assister à la réunion mais en ont été empêchées par la pandémie de coronavirus, explique-t-il, avant de remercier les pays membres pour leur « soutien » et de rappeler que, si « la pandémie a mis à l’épreuve et tendu les liens d’amitié entre les nations, elle ne les a pas rompus ».

Un bel exercice d’unanimisme et d’optimisme. Du moins en façade. Car, en coulisse, l’assemblée virtuelle a été le théâtre d’affrontements farouches et s’est conclue sur une première : la résolution finale, élaborée en grande partie par les représentants européens, prévoit l’ouverture d’un « processus d’évaluation impartiale, indépendante et complète » sur la façon dont l’OMS a coordonné la « riposte sanitaire » à la pire crise de son histoire : celle du Covid-19.

Inféodé à la Chine ?

Cette décision est une tentative de réponse aux critiques – souvent américaines – qui se sont multipliées ces dernières semaines. À la mi-avril, les États-Unis ont suspendu leur contribution financière à l’OMS. Plus récemment, ils envisageaient même de la quitter au motif qu’elle aurait failli à sa tâche et, sans doute plus grave à leurs yeux, qu’elle serait entièrement à la remorque des autorités chinoises.

Érigé en symbole de tous les dysfonctionnements et de toutes les compromissions supposés, « Dr Tedros » est naturellement au cœur des polémiques. Premier directeur général à ne pas être médecin (même s’il est diplômé en santé publique), il n’aurait, assurent certains, été élu que parce qu’il est africain.

Pour d’autres, il serait de longue date inféodé à la Chine (qui avait soutenu sa candidature). La preuve : le parti au sein duquel il était encarté en Éthiopie, le Front de libération du peuple du Tigray, est un mouvement communiste. Pour d’autres encore, il est timoré. Ou carrément à la solde de « Big Pharma ». Rien n’est épargné au premier Africain élu à la tête de l’OMS, et des rumeurs malveillantes sur sa vie privée commencent même à circuler au sein de la diaspora éthiopienne.

Beaucoup de ces attaques ne reposent sur rien. Mais certaines méritent d’être examinées. À commencer par son attitude vis-à-vis de la Chine. Dès le mois de janvier, alors que le nombre de cas de coronavirus explosait dans la province du Hubei, l’OMS a travaillé avec Pékin. Ce qui était logique.

Donald Trump, le président des Etats-Unis ; Tedros Ghebreyesus, le patron de l’OMS ; Xi Jinping, président de la Chine.

Donald Trump, le président des Etats-Unis ; Tedros Ghebreyesus, le patron de l’OMS ; Xi Jinping, président de la Chine. © Evan Vucci/AP/SIPA ; Salvatore Di Nolfi/AP/SIPA; Nyein Chan Naing/AP/SIPA ,

Le 20 janvier, l’Organisation a envoyé une équipe à Wuhan, et, le 22, une conférence destinée à statuer sur l’opportunité de déclarer l’urgence mondiale a été décalée in extremis. Le 28, Ghebreyesus rencontrait à Pékin le président chinois, Xi Jinping, esquissant à cette occasion une malheureuse courbette qui, depuis, ne cesse d’être interprétée comme un signe de sa soumission.

Le 30 janvier, enfin, l’OMS décrétait l’état d’urgence sanitaire mondial. Le 30 mars, le Comité international olympique annonçait que les Jeux, qui devaient se dérouler à Tokyo durant l’été 2020, étaient décalés à 2021. Très en colère, le vice-Premier ministre japonais avait alors accusé l’OMS d’être devenue « l’Organisation chinoise de la santé ».

Excès de prudence ?

D’autres détracteurs, pas forcément les mêmes, préfèrent reprocher à l’institution onusienne une prudence exagérée. C’est par prudence que l’OMS aurait attendu de décréter l’urgence, puis de requalifier l’épidémie en pandémie. Par prudence toujours qu’elle se refuserait à autoriser l’utilisation de traitements potentiellement efficaces contre le Covid-19 ou certains de ses symptômes. Chloroquine, artemisia et Covid-Organics malgache en tête.

Un reproche que rejette Michel Yao, médecin canadien d’origine ivoirienne qui coordonne les opérations de l’OMS en Afrique : « Notre rôle est d’organiser des essais cliniques dans le respect des démarches méthodologiques afin de vérifier l’efficacité et l’innocuité des traitements. Mais les médecins ont toujours pu recourir à des traitements non encore validés s’il était admis qu’ils pouvaient soulager un patient. On appelle ça “l’usage compassionnel”, et l’OMS ne s’y est jamais opposée. »

En Afrique, certains espéraient tout de même que l’élection de Tedros Ghebreyesus, en mai 2017, conduirait l’OMS à s’intéresser de plus près aux plantes médicinales et aux techniques traditionnelles. Leurs appels sont pour l’instant, assurent-ils, restés lettre morte.

Faut-il voir dans cette indifférence l’ombre des multinationales de l’industrie pharmaceutique, qui tentent de protéger leurs profits ? Contrairement à ce que prétendent certains, l’OMS n’a pas forcément l’habitude de se ranger aux côtés de « Big Pharma », rappelle-t-on à Genève.

Nous avons déclaré l’urgence mondiale le 30 janvier, mais beaucoup de pays ont mis du temps à réagir. »

En 2013, par exemple, la Chinoise Margaret Chan, alors directrice générale de l’Organisation, avait rappelé à l’ordre des chercheurs qui, souhaitant déposer un brevet, risquaient de retarder la mise au point de tests de détection de certains coronavirus. Et, en 1985, les États-Unis avaient – déjà – temporairement suspendu leur contribution à l’Organisation au motif qu’elle incitait les pays en développement à créer leur propre industrie pharmaceutique.

Enfin, beaucoup estiment que l’OMS aurait dû déclarer plus rapidement l’urgence sanitaire puis l’état de pandémie, ce qui aurait sans doute incité certains États à décréter le confinement et, donc, à sauver des vies.

Contre-offensive

Une réaction trop tardive, souvent attribuée aux pressions supposées de la Chine, mais que les responsables de l’OMS contestent. Ainsi, rappelle Michel Yao, « avant même la détection des premiers cas africains, en Égypte et en Algérie, nos équipes fournissaient aux autorités africaines des outils d’analyse de leur niveau de préparation ».

Quant au Sénégalais Ibrahima Socé Fall, directeur général adjoint de l’institution, il souligne : « Nous avons déclaré l’urgence mondiale le 30 janvier, mais beaucoup de pays – notamment parmi les plus développés – ont mis du temps à réagir. Nous avons pourtant averti tout le monde très clairement, nous faisions une conférence tous les jours. »

Plus amers, d’autres cadres de l’Organisation font remarquer que les principales accusations émanent de pays – États-Unis, Royaume-Uni, France… – qui se sont distingués par leur gestion chaotique des premières semaines de la pandémie. Et qu’il a fallu deux mois pour réunir les 675 millions de dollars destinés à financer la lutte contre le Covid que l’OMS avait demandés le 5 février.

Matshidiso Moeti, directrice Afrique de l'OMS, à Genève, le 1er février 2019.

Les attaques visant Tedros relèvent sans doute aussi du racisme le plus tristement ordinaire

Malgré cela, une aide matérielle a déjà été fournie à 135 pays à revenus faibles ou intermédiaires, et, en Afrique, note Michel Yao, « la plupart des plans de développement sanitaires s’appuient en partie sur des protocoles, des travaux et des préconisations de l’OMS ». « La Namibie ou les Seychelles, qui ont bien suivi nos conseils de prudence, affichent zéro nouveau cas depuis un mois », souligne de son côté la Botswanaise Matshidiso Moeti, directrice Afrique de l’Organisation.

Les avocats de la défense ne se recrutent pas uniquement parmi les subordonnés de Tedros Ghebreyesus : alors même que Donald Trump tempêtait devant les caméras, Bill Gates, dont la fondation est le deuxième contributeur financier de l’OMS après les États-Unis, prenait sur Twitter le parti de l’Organisation et de son patron.

Dans une tribune publiée à la fin d’avril, plusieurs dirigeants d’ONG et responsables de santé publique répétaient à leur tour que l’heure était plus que jamais à la solidarité et au multilatéralisme, que l’OMS souffrait avant tout d’un manque de moyens et qu’elle ne faisait qu’appliquer les procédures définies par ses États membres, synthétisées dans le Règlement sanitaire international (RSI).

Face au « Tedros bashing », les pro-Tedros ont lancé la contre-offensive. D’abord dans son pays, l’Éthiopie, où plusieurs voix, dont celle d’Amir Aman, le ministre de la Santé, se sont élevées pour rappeler que, lorsqu’il dirigeait lui-même ce ministère, Ghebreyesus avait bâti un programme de santé communautaire solide et adapté à son contexte, dont les effets positifs ont pu être constatés.

Pour certains de ses partisans, les attaques visant le patron de l’OMS relèvent sans doute aussi, voire surtout, du racisme le plus tristement ordinaire.

Une organisation sous-financée 

Faut-il en conclure que la gestion de la crise par l’OMS est – et a été – exempte de tout reproche ? Bien sûr que non. Mais les pays qui attaquent l’institution genevoise ne doivent pas oublier que celle-ci ne dispose que des moyens et des pouvoirs qu’ils veulent bien lui octroyer.

Avec 194 États membres, 7 000 employés et 150 bureaux régionaux répartis à travers le monde, l’Organisation semble parfois sous-dimensionnée et, surtout, sous-financée. Son budget annuel (5,6 milliards de dollars) est même inférieur à celui des seuls hôpitaux de Paris. De plus, 20 % à peine de ce budget sont constitués de contributions obligatoires, le reste étant des versements que les pays effectuent selon leur bon vouloir.

Comme le souligne le Pr Marc Gentilini, ex-président de la Croix-Rouge française et spécialiste des maladies infectieuses, les coupes budgétaires ne sont pas rares et, « parmi les activités affectées par ces coupes dans les années 2010, figurent celles des chercheurs qui travaillaient sur les pandémies du type du coronavirus ».

Contraint à plus de prudence, Tedros Ghebreyesus confiait d’ailleurs à Jeune Afrique en 2017, peu après son élection, qu’après les épidémies d’Ebola en Afrique il avait été question de mettre sur pied « des exercices de simulation à échelle régionale ». Mais, ajoutait-il, « un tel programme est très coûteux, il nous faudra obtenir des financements spéciaux. »

Des membres de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en train de vacciner du personnel médical, à Mbandaka, en juin 2018.

Des membres de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en train de vacciner du personnel médical, à Mbandaka, en juin 2018. © Sam Mednick/AP/SIPA

Luttes d’influence

Au-delà de ces aspects financiers, il faut aussi souligner que dès sa création, en 1948, l’OMS a été le théâtre de luttes d’influence entre grandes puissances, qui n’ont jamais cessé. Dès 1949, l’URSS et plusieurs de ses pays satellites s’étaient mis en retrait. Ils reprochaient à l’Organisation de refuser de faire le lien entre santé et conditions socio-économiques, et d’être inféodée aux Américains.

En 1978, c’était au tour des pays libéraux de protester contre la déclaration d’Alma Ata, qui évoquait des inégalités sanitaires inacceptables entre régions du monde. Certains fustigeaient alors une « vision communiste de la santé ».

En 2005, les États-Unis avaient empêché le directeur général de l’époque, le Sud-Coréen Lee Jong-Wook, de prononcer un discours portant sur les conséquences de l’ouragan Katrina sur la santé publique. Aujourd’hui, c’est Pékin que l’on soupçonne de téléguider l’Organisation. Bref, quoi qu’elle fasse, l’OMS est toujours accusée d’être soit laxiste, soit alarmiste.

Alors, faut-il brûler l’OMS et le « Dr Tedros » avec ? Rappelons que, jusqu’à ce début d’année 2020, l’ancien ministre éthiopien faisait l’unanimité, surtout quand on le comparait à Margaret Chan, son prédécesseur, à qui l’on a reproché d’avoir semé une panique mondiale injustifiée au moment de la grippe H1N1, en 2009.

Les conclusions de l’enquête pèseront lourd sur son éventuelle tentation de briguer, en 2022, un nouveau mandat.

La future « enquête impartiale et indépendante » nous en apprendra sans doute plus sur d’éventuels manquements ou erreurs d’appréciation. Ses conclusions pèseront lourd sur l’éventuelle tentation de Ghebreyesus de briguer, en 2022, un nouveau mandat de cinq ans.

En attendant, sans doute faudrait-il réfléchir à une réforme qui donnerait à l’OMS des moyens et des pouvoirs à la hauteur de sa difficile mission. Certains spécialistes suggèrent de créer un comité de pilotage permanent, au fonctionnement transparent et à l’indépendance garantie ; d’autres, d’allonger le mandat du directeur général et de modifier le mode de financement de l’Organisation.

Le problème étant qu’une fois la pandémie sous contrôle plus personne ou presque ne voudra entendre parler de ces sujets. Jusqu’à la prochaine crise.

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