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Cet article est issu du dossier «Le Burkina à l'heure de la mobilisation générale»

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Politique

Frédéric Titinga Pacéré : « La domination des forces du mal au Burkina ne durera pas »

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Mis à jour le 23 juin 2020 à 11h24
Maître Frédéric Titinga Pacéré, avocat et chef traditionnel burkinabè. le 9 mars 2020.

Maître Frédéric Titinga Pacéré, avocat et chef traditionnel burkinabè. le 9 mars 2020. © Sophie Garcia pour JA

À l’approche des 60 ans de l’indépendance du Burkina, Me Frédéric Titinga Pacéré raconte l’histoire de son pays, dont il a été à la fois acteur et témoin. Et défend le rôle que peuvent jouer les sociétés traditionnelles dans la lutte contre le terrorisme.

En novembre 2019, à la suite de l’appel à la « mobilisation générale des fils et filles de la nation » lancé par le président Kaboré au lendemain d’une nouvelle attaque jihadiste, c’est un Frédéric Titinga Pacéré alors âgé de 76 ans qui a demandé son incorporation dans l’armée. Élan patriotique pour les uns, plaisanterie pour les autres tant cela paraissait insolite. Mais qui connaît le personnage ne doute aucunement de la sincérité de cette démarche.

Premier avocat du pays, ancien expert indépendant des Nations unies pour la RD Congo, écrivain, poète, chef de Manéga – son village, situé à 50 km au nord-ouest de Ouagadougou, dans le Plateau-Central –, Frédéric Titinga Pacéré est un acteur et un témoin privilégié de l’histoire de la Haute-Volta, puis du Burkina Faso. Le 15 juin 2019, il a lancé l’« Appel de Manéga » pour restaurer la paix et la cohésion sociale. À ses côtés étaient présentes 100 personnalités, un hommage au centième anniversaire de la création de la Haute-Volta, en 1919.

Maître Pacéré est également un fervent défenseur des valeurs traditionnelles, notamment de la société mossi, dont il est l’un des leaders. Il a fondé le Musée de Manéga, qui met en valeur les traditions sacrées des cultures du pays et fait la part belle à la « bendrologie » (de « bendré », instrument à percussion), qui s’intéresse au langage des tam-tams.

À l’approche de la célébration des 60 ans de l’indépendance du pays, le 5 août, Me Pacéré a longuement reçu Jeune Afrique chez lui, dans le quartier populaire de Tanghin, à Ouagadougou, pour raconter l’histoire de son pays et rappeler le rôle des sociétés traditionnelles dans la lutte contre le terrorisme.

Jeune Afrique : Quel souvenir gardez-vous du jour de la proclamation de l’indépendance de la Haute-Volta, le 5 août 1960 ?

Frédéric Titinga Pacéré : J’ai grandi sous la colonisation. À cette époque, la formation était orientée pour servir les intérêts du colonisateur. Nous apprenions que nos ancêtres les Gaulois avaient les yeux bleus. Un jour, lorsque j’étais à l’école primaire, à Koudougou, un inspecteur français est venu pour un contrôle de connaissance. Il a demandé : « Quels sont les fleuves de Bretagne ? » Nous avons répondu sans difficulté. Puis il nous a demandé de citer un fleuve de la Haute-Volta. Aucun des 60 élèves n’a pu le faire.

La colonisation, c’était aussi la période des travaux forcés. Une année, dans l’Oubritenga, 350 personnes furent arrachées à leur terre pour aller travailler dans les champs de coton du commandant du Soudan français. Seules dix sont revenues vivantes…

Le jour où la Haute-Volta devait accéder à son indépendance, j’ai fait le trajet de Koudougou à Ouagadougou, malgré mon jeune âge, pour assister à la cérémonie. Sur la place, le ministre des Affaires étrangères, ou du moins celui qui avait assumé ce rôle, Moussa Kargougou, a entonné l’hymne de la Volta – qui, sous la révolution, en 1984, fut remplacé par le Ditanyè [L’hymne de la victoire, aussi appelé Une seule nuit]. Nous avons chanté et applaudi avec lui, et, à minuit, l’indépendance fut proclamée.

Nous étions inquiets parce qu’on se disait qu’on était incapables de fabriquer une aiguille, à plus forte raison de nous diriger en tant que nouvelle nation. Le pays avait été partagé, et ses richesses, exploitées sous la colonisation. Mais la Haute-Volta regorgeait de compétences qui avaient occupé des fonctions importantes dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, comme Moussa Kargougou, Gérard Kango Ouédraogo ou encore Léopold Kaziendé. Il y avait donc des signes d’espoir.

Quelles personnalités ont permis au pays ­d’accéder à l’indépendance ?

L’indépendance supposait d’abord la reconstitution. De 1932 à 1947, la Haute-Volta n’existait plus. Elle avait été démembrée, partagée entre la Côte d’Ivoire, le Soudan français [aujourd’hui le Mali] et le Niger.

Le Mogho Naaba Saaga a été l’artisan de la reconstitution du pays. Il s’est allié aux autres chefs traditionnels – au roi du Yatenga, à celui de Tenkodogo et à ceux d’autres peuples qui composaient la Haute-Volta – et il s’est entouré d’intellectuels tels que Nazi Boni, Ouezzin Coulibaly, Maurice Yaméogo, Dim Dolobson, Philippe Zinda Kaboré, Henri Guissou… Tous ont lutté pour la reconstitution, puis contribué à l’accession à l’indépendance.

La Haute-Volta regroupait des populations aux cultures très différentes. Comment la nation a-t-elle pu être construite ?

Depuis sa reconstitution, il n’y a jamais eu de conflit entre les 67 groupes ethniques du pays. Dans la vie traditionnelle, il n’y a pas de conflit possible, ni interethnique, ni interreligieux, ni interrégional.

Dans le cadre d’une justice traditionnelle, il n’y en a pas un qui a raison et un autre qui a tort ; on recherche le consensus à travers une médiation. Par exemple, certaines ethnies interdisent le mariage au sein d’un même groupe, car le choix d’un ou d’une conjointe à l’extérieur instaure une fraternité entre les groupes.

C’est dommage qu’aujourd’hui on apprenne aux Bobos qu’ils sont Bobos, aux Mossis qu’ils sont Mossis…

Et lorsque le Mogho Naaba [roi des Mossis de Ouagadougou] sort le vendredi pour la « cérémonie du faux départ », le grand imam de Ouagadougou, ou la délégation qui le représente, est là pour faire des bénédictions. À ses côtés, il y a le chef suprême des Nioniossé [pluriel de l’ethnie Nionioga], ainsi que le Baloum Naaba [ministre de l’Intérieur du Mogho Naaba] et le représentant de la spiritualité fondamentale des Mossé, qu’on appelle Mowango. Chaque vendredi, toutes ces religions se retrouvent au même endroit et participent au même rituel.

Bel exemple de cohésion et d’œcuménisme…

Le problème actuel est dû à l’inféodation à des forces du mal extérieures qui, qu’elles relèvent de la religion ou non, tiennent à nous diviser. Certains, comme les Peuls ou les musulmans, sont stigmatisés. C’est dommage qu’aujourd’hui on apprenne aux Bobos qu’ils sont Bobos, aux Mossis qu’ils sont Mossis…

Dans certains villages qu’ils ont attaqués, les terroristes exigent l’enseignement de l’islam et interdisent celui du français. Pourtant, au XVIIIe siècle, le Mogho Naaba Roulgou, qui était musulman, continuait à respecter les religions traditionnelles.

Moi-même, il y a quelques mois, à la cour de Manéga, j’ai nommé un chef peul. Il participe à tous les Conseils de ministres et aide à la médiation en cas de conflit.

Vous avez connu plusieurs chefs d’État. Quels souvenirs personnels vous ont marqué ?

Thomas Sankara n’était pas de ma génération. Son père et moi avons travaillé ensemble pour la création d’un centre de prise en charge d’enfants abandonnés… Jusqu’au jour de l’inauguration de la dalle de Manéga, en 1996, à laquelle il était présent, il ne s’était pas remis de l’assassinat de son fils.

Sankara et moi avions de bonnes relations, malgré les problèmes que j’ai eus en tant que doyen des avocats sous la révolution, qui, avec la création des tribunaux populaires, n’a pas voulu s’encombrer de la justice classique. Les avocats, les notaires et les huissiers étaient considérés comme des symboles de l’Occident chrétien et de la bourgeoisie comprador.

Thomas Sankara et le réalisateur algérien Brahim Tsaki, lors du Fespaco en 1985.

Thomas Sankara et le réalisateur algérien Brahim Tsaki, lors du Fespaco en 1985. © Archives Jeune Afrique

J’ai rencontré Sankara à plusieurs reprises pour la Fédération des écrivains de l’Afrique de l’Ouest. C’était un passionné de culture. Il m’a dit un jour : « Mes devanciers ont créé le Fespaco [Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou]. Moi, Thomas Sankara, je vais créer le Fesimo, le Festival international de la musique de Ouagadougou. Pourquoi ? Parce que je suis un guitariste, un musicien moderne comparé au guitariste traditionnel du Larlé Naaba. Lorsque le musicien traditionnel joue à côté d’un feu avec des enfants assis autour, on l’entend au maximum à 100 mètres. Mais moi, avec ma guitare et un amplificateur, je peux me faire entendre d’un grand public. Si en plus je fais venir la radio et la télé, on m’entendra et on me verra très loin, en temps réel. Il faut allier le moderne et le traditionnel. Vous, votre devise c’est : “Si la termitière vit, elle ajoute de la terre à la terre.” Je veux ajouter de la terre à la terre en créant ce festival. » Il m’a demandé de préparer une conférence inaugurale, mais il est malheureusement mort avant son lancement.

Son successeur, Blaise Compaoré, et moi-même sommes de la même région. J’ai été son avocat. C’est moi qui ai rédigé l’article 37 qui instaure la limitation des mandats présidentiels et dont la tentative de modification a conduit à sa chute.

La chefferie coutumière peut apporter son appui aux forces de défense et de sécurité.

Je ne sais pas pourquoi, mais toutes mes demandes de rendez-vous auprès du chef de l’État quand il était question de modifier cet article ont été refusées. Mais cela tient plutôt aux initiatives de son entourage. Comme cela est arrivé à d’autres dirigeants, ce sont les personnes qui gravitent autour de lui qui, en ne voyant que leurs propres intérêts, lui ont causé du tort.

Quel rôle la chefferie traditionnelle peut-elle jouer dans la résolution de la crise sécuritaire ?

Jadis, le mogho [« royaume », « territoire national »] était organisé de telle sorte qu’il y avait un chef de guerre tous les 50 km dont le rôle était d’assurer la protection des habitants. L’une des devises de Ouagadougou était : « On entre à Ouagadougou par la ruse et non par la force. »

Au fil du temps, cette organisation a été bouleversée. Sous la colonisation, les naaba et chefs coutumiers ont été relégués au rôle d’auxiliaires de l’administration. Puis, dès les premières heures de l’indépendance, Maurice Yaméogo a supprimé la loi qui organisait les chefferies des cinq royaumes du pays, en réaction à la tentative de coup d’État [en 1958] du Mogho Naaba Kougri.

La révolution sankariste est ensuite venue tirer un trait sur toute la chefferie traditionnelle au motif que celle-ci incarnait le passéisme et la bourgeoisie. Aujourd’hui, les chefs traditionnels ont un rôle symbolique.

Des soldats burkinabè à proximité de l'état-major, pendant l'attaque terroriste du 2 mars 2018 à Ouagadougou.

Des soldats burkinabè à proximité de l'état-major, pendant l'attaque terroriste du 2 mars 2018 à Ouagadougou. © Hippolyte Sama pour JA

Mais ils ont toujours une grande influence…

L’idée n’est pas de reconstituer la chefferie coutumière pour en faire un dédoublement du pouvoir moderne, mais qu’elle apporte son appui aux forces de défense et de sécurité dans un cadre légal. Chez moi, par exemple, comme il est de coutume dans le mogho, un étranger qui arrive doit obligatoirement loger chez une tante, c’est-à-dire chez une femme qui est originaire de son village à lui.

Il n’y a que quelques milliers de terroristes, et nous sommes 20 millions de Burkinabè.

S’il s’agit de commerçants, ils sont hébergés par le Sann Naaba, le ministre chargé des Étrangers, qui doit toujours avoir une case disponible pour les recevoir – case qu’il laisse accessible à tous pour qu’on ne puisse pas y cacher des armes. Lorsqu’un étranger arrive, le Sann Naaba le conduit chez le chef, où il doit ouvrir son sac et expliquer les raisons de sa présence. Tout cela est efficace pour contrôler les déplacements et traquer l’ennemi.

Les chefs coutumiers peuvent aussi coordonner leurs actions, organiser des fouilles du territoire et faire remonter des informations aux maires ou aux préfets.

Le pays subit des attaques terroristes depuis cinq ans. Craignez-vous qu’une partie du territoire n’échappe au contrôle de l’État ?

Burkinabè signifie « homme intègre », et la devise de l’homme intègre est : « Mieux vaut la mort que l’humiliation. » Les Burkinabè se sacrifieront pour leur patrie. L’an dernier, alors que le pays était attaqué, humilié, j’ai demandé mon intégration dans l’armée, malgré mon âge.

Même si les forces du mal semblent dominer la situation pour le moment, cela ne durera pas. Il n’y a que quelques milliers de terroristes, et notre pays compte 20 millions d’habitants.

Comment voyez-vous l’avenir du Faso ?

Il sera radieux, à condition que nous soyons humbles, tolérants et moins exigeants. Il ne faut pas que chacun tire sur la corde pour obtenir des indemnités, des avantages, etc. Nous devons permettre à nos gouvernants, quels qu’ils soient, de travailler pour le bien-être de tous.


Burkina Faso, un nom donné par Sankara

Premier anniversaire de la prise du pouvoir par Thomas Sankara, le 4 août 1984.

Premier anniversaire de la prise du pouvoir par Thomas Sankara, le 4 août 1984. © Photo Marc Van Muysen / Archives JA

Le 4 août 1984, le jour de la célébration du premier anniversaire de la révolution, Thomas Sankara rebaptise la Haute-Volta en Burkina Faso et les Voltaïques en Burkinabè. Il associe ainsi les trois langues qui, avec le français, ont le statut de langues nationales.

En mooré, langue des Mossis, ethnie majoritaire du pays, « burkina » signifie « intègre ».

En bamanankan, langue des Bambaras et des Dioulas, « faso » signifie « patrie ».

Quant au gentilé « Burkinabè » (invariable, « homme intègre »), il est construit grâce au suffixe « bè », désignant « l’homme, l’habitant », en foulfouldé, langue parlée par les Peuls.

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