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Cet article est issu du dossier «Le Burkina à l'heure de la mobilisation générale»

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Politique économique

L’économie burkinabè plie mais ne rompt pas

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Mis à jour le 16 juin 2020 à 14h57
Mine d’or exploitée par le canadien Endeavour Mining, à Houndé.

Mine d’or exploitée par le canadien Endeavour Mining, à Houndé. © Anne Mimault/REUTERS

Malgré les attaques terroristes et les grèves qui l’ont contraint à des ajustements budgétaires, le pays est parvenu à maintenir une croissance soutenue, jusqu’à l’épidémie de Covid-19. Et s’emploie à franchir le cap sans trop de dégâts.

C’est peu dire que la pandémie bouleverse l’économie du Burkina Faso, comme celle de ses voisins. Alors que la crise économique et sociale pointe, un retour sur la situation qui prévalait au début de mars s’impose. Malgré la dégradation du climat sécuritaire, le pays semblait alors assez résistant pour poursuivre sur sa lancée.

La croissance restait forte, autour de 5,9 %, grâce à une bonne campagne agricole. L’inflation était contenue à 2,9 %. Le déficit budgétaire revenait à 3 % du PIB, tandis que la dette plafonnait à 42,5 % à la fin de 2019.

Le FMI applaudissait « des performances satisfaisantes » et « des efforts louables » en matière de budget et de gestion. Le gouvernement avait notamment promis qu’il n’y aurait aucune augmentation de la masse salariale de la fonction publique, hormis celle destinée aux forces de sécurité, très sollicitées par la lutte contre le terrorisme.

Une économie résiliente aux chocs sécuritaires

L’année dernière, le Burkina Faso s’était déjà illustré comme étant l’un des pays du continent qui collectent le mieux les impôts : ils constituaient 19,3 % de son PIB en 2019 (18,8 % en 2018), ce qui le classe dans le peloton de tête derrière les Seychelles, la Tunisie, l’Afrique du Sud et le Maroc.

En matière de dette, l’agence Standard and Poor’s (S&P) indiquait à la fin de l’année dernière que « les notes du pays étaient soutenues par [ses] prévisions d’une activité économique vigoureuse dans les années à venir ». L’agence américaine s’attendait « à ce que les investissements publics se poursuivent dans les infrastructures. Ceux-ci dynamisent l’activité du secteur privé en décongestionnant les principaux goulets d’étranglement, tels que l’approvisionnement en électricité, et en améliorant l’efficacité des circuits d’approvisionnement, en particulier dans les secteurs agricole et minier ».

Sur la base de son hypothèse d’un maintien de la stabilité politique intérieure, l’agence S&P estimait alors « que la croissance du PIB réel resterait résiliente aux chocs sécuritaires récents ».

Quatre points de croissance en moins

Mais le Covid-19 est passé par là. En raison du confinement de la population et de la fermeture des frontières qui ont affecté aussi bien le tourisme que les productions minière et cotonnière, la croissance devrait perdre quatre points en 2020 et tomber à 2 %.

Il faut saluer la politique du gouvernement, qui a vite pris les bonnes mesures

Les autorités ont dû abandonner leur volonté d’assainir les finances publiques. La hausse des dépenses pour lutter contre le virus et contre l’aggravation de la pauvreté, au moment où les recettes fiscales et douanières se tarissent, explique que le FMI prévoie – et accepte – que le déficit budgétaire repasse de 2,7 % à 5 % du PIB en 2020.

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« Il faut saluer la politique du gouvernement, qui a vite pris les bonnes mesures, analyse Arthur Minsat, chef de l’unité Afrique au Centre de développement de l’OCDE. Outre le confinement, le port du masque ou encore la fermeture des écoles et des marchés, qui ont permis de limiter le nombre des décès à 52, au 21 mai, il a mis en place des politiques destinées à amortir l’impact économique et social de cette mise à l’arrêt. Le budget 2020 révisé consacre 4,5 % du PIB pour financer, par exemple, la recherche sur le Covid-19, l’exonération de TVA sur les produits et les services médicaux, l’allègement des factures d’eau et d’électricité, la suppression des taxes d’apprentissage ou encore les subventions – de 30 milliards de F CFA [près de 45,7 millions d’euros] – pour les intrants pour l’alimentation et pour le bétail. »

Une crise inévitable

Cela ne suffira pas à éviter la crise. Pour la première fois, les émigrés burkinabè en Côte d’Ivoire ne pourront pas envoyer d’argent à leur famille. Les bras manqueront pour la récolte du coton, vitale pour le monde agricole. Les exportations de bétail sont entravées. Le secteur aurifère est tétanisé. Dans ce contexte, la remontée des inégalités est inévitable, le gouvernement ne disposant plus des moyens de poursuivre une politique sociale vigoureuse. Le pire est donc à venir.

L’action se rebâtira autour de trois piliers : la protection des vies, des moyens de subsistance et du futur

« Avec 2 % de prévision initiale de croissance en 2020 et une croissance démographique toujours aussi forte, c’est une récession en croissance par habitant que va connaître le Burkina Faso, estime la Sénégalaise Soukeyna Kane, directrice des opérations de la Banque mondiale pour le pays. Face à cette nouvelle crise, nous sommes en train de rebâtir notre action autour de trois piliers : protéger les vies, protéger les moyens de subsistance et protéger le futur. »

Protéger les vies signifie d’abord muscler les projets de santé en cours en les réorientant vers la prévention et la prise en charge des malades. Il s’agit aussi de soutenir financièrement les personnes confinées et les travailleurs de l’informel sans filets sociaux, ainsi que de se soucier des 2 150 000 Burkinabè qui subiront une insécurité alimentaire.

La digitalisation de la médecine ou de l’administration leur donneront plus d’efficacité et permettront au pays de rebondir

« Nous adapterons notre action, explique Soukeyna Kane, car elle ciblait jusqu’à présent les zones rurales les plus pauvres. Il nous faut désormais nous tourner vers les populations urbaines et appuyer le gouvernement, qui se porte à leur secours. » Protéger les moyens de subsistance et donc les emplois, « c’est un vrai défi, poursuit-elle, car le secteur privé n’est pas assez solide pour les sauvegarder. Ce n’est pas parce que les entreprises seront dispensées d’impôts qu’elles pourront payer des salaires ».

Enfin, protéger le futur demandera réflexion et imagination. « Il faut repenser le jour d’après et inventer comment remettre en marche l’économie, souligne Soukeyna Kane. Nous devons réfléchir aux apports des nouvelles technologies dans cette crise en matière d’éducation à distance. Il s’agira ensuite d’étendre cette digitalisation à la médecine ou à l’administration afin de leur donner plus d’efficacité et permettre au pays de rebondir. »

Promesses de la communauté internationale

Le Burkina Faso va avoir besoin d’un appui sans faille de la part de la communauté internationale. Ce soutien lui est assuré.

Le FMI lui a accordé le 13 avril « une facilité de crédit rapide » de 115,3 millions de dollars (106 millions d’euros) pour soutenir sa balance des paiements, et a accepté d’alléger le service de sa dette de 11,9 millions de dollars pendant deux ans. La Banque mondiale reprogramme des ressources et a préparé un projet pour soutenir la réponse au Covid-19. L’enveloppe renforcée pour le cycle de l’IDA19 (juillet 2020 à juin 2023) permettra d’aider le pays davantage. L’Alliance pour le Sahel, la Banque africaine de développement, la Chine, la France et l’Union européenne, notamment, ont également annoncé des aides importantes sous la forme de dons ou de prêts.

Le futur dépendra de la vitesse à laquelle seront tenues ces promesses et à laquelle seront réalisés les projets en cours d’élaboration pour sortir le Burkina Faso de la tourmente.


Quatre ans après sa mise en œuvre, le plan de développement présente des résultats concluants

Le Plan national de développement économique et social (PNDES 2016-2020), d’un montant global de 15400 milliards de F CFA (plus de 23,5 milliards d’euros), a commencé à porter ses fruits puisque l’indice de pauvreté est tombé à 40,1 % en 2019, contre 43,7 % en 2017. Voici les principaux progrès réalisés en quatre ans.

• Éducation
Construction de quatre lycées professionnels, à Manga, Kaya, Tenkodogo et Zorgho. Ouverture de centres de regroupement des élèves affectés par l’insécurité.

• Eau, assainissement
En milieu rural, 317 forages neufs et 158 réhabilités. En zone urbaine, 140 000 ménages raccordés.

• Agriculture
Prix subventionnés pour 7 000 t d’engrais, 2 300 t de semences améliorées, 6 700 matériels de traitement et 35 500 kits de protection contre les nuisibles. Attribution de 4 000 équipements à traction animale. Aménagement de périmètres pour 94 000 producteurs, dont 30 400 femmes.

• Énergie
Achèvement de la centrale de Fada N’Gourma (7,5 MW). Installation de 14 minicentrales avec stockage dans des centres médicaux dotés d’une antenne chirurgicale.

• Infrastructures et télécoms
Plus de 100 km de nouvelles routes, portant à 26,2 % la proportion des routes bitumées. Déploiement de 736 km de fibre optique.

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