Défense

Algérie : Tebboune remanie l’armée à sa guise… et sans faire de vagues

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Le chef de l’État saluant, lors de sa prestation de serment, feu Ahmed Gaïd Salah, alors tout-puissant  chef d’état-major de l’armée, le 19 décembre 2019, à Alger.

Le chef de l’État saluant, lors de sa prestation de serment, feu Ahmed Gaïd Salah, alors tout-puissant chef d’état-major de l’armée, le 19 décembre 2019, à Alger. © Billal Bensalem/NurPhoto/AFP

Depuis son élection à la présidence, en décembre 2019, Abdelmadjid Tebboune procède à une refonte progressive de l’armée et des services de renseignements. Simples ajustements ou révolution de velours ?

« On disait Tebboune entre les mains des militaires, il se révèle plutôt bon stratège, capable de composer avec eux », souffle, un brin admiratif, un fin connaisseur du sérail.

Ces dernières semaines, profitant de la torpeur liée au ramadan et à la lutte contre le ­Covid-19, le président algérien a procédé, par touches successives, à des changements d’ampleur dans l’appareil sécuritaire. Nominations, mises à l’écart, incarcérations, refonte des missions et des prérogatives… Au rythme des décrets disparaissent les hommes et le système installés par son prédécesseur.

Dernière personnalité à en faire les frais : le général-major Ammar Boussisse, directeur de la justice militaire au ministère de la Défense nationale (MDN). Le Journal officiel du 14 mai annonce son remplacement par le colonel Achour Bouguerra. Changement de génération… Auparavant, le général Belkacem Laribi s’était vu promu directeur général de la sécurité et de la protection présidentielle (DGSPP). Exit Nacer Habchi, étroitement lié à la fin de règne du président déchu.

Au cours du mois d’avril, les attributions du secrétaire général du MDN ont aussi été rognées pour limiter son pouvoir de signature. Et la direction générale de la sécurité intérieure, celle de la sécurité extérieure et celle de l’armée ont changé de responsable.

Coup du sort

Le départ probable du général de corps d’armée Ali Benali, doyen des officiers supérieurs encore en activité, serait un pas supplémentaire dans cette opération de refondation. Plus que nul autre haut gradé, Benali, qui dirige la Garde républicaine depuis juillet 2015, est l’un des derniers vestiges de cet ancien système que Tebboune s’est engagé à remiser. Aidé, dès le début de son mandat, par l’une de ces circonstances inattendues, exceptionnelles, qui changent le destin d’un président de la République.

Le 22 décembre 2019, trois jours à peine après la prestation de serment du chef de l’État, un conclave houleux se tient entre gradés. Réuni avec ses pairs, le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah (AGS), exige les noms de ceux qui, au sein de l’institution, ont bravé ses ordres et soutenu le candidat Azzedine Mihoubi, concurrent de Tebboune. Dans la nuit, Gaïd Salah décède d’une crise cardiaque.

La disparition de celui qui fut le seul décideur depuis la chute d’Abdelaziz Bouteflika est un tournant capital pour le locataire d’El-Mouradia. Solitaire, brutal, ne souffrant aucune contestation, AGS s’était montré, d’avril à décembre 2019, intrusif, omnipotent, maladroit, anxiogène.

D’arbitre de la transition, le général était devenu, au fil de ses interventions incendiaires, un facteur aggravant de la crise. Au point que l’institution qu’il dirige alors d’une main de fer devienne l’objet de contestations aussi bien chez des manifestants qu’au sein de la classe politique.

« Sans frais, grâce à un coup du sort, Tebboune a été délesté du poids écrasant de celui à qui il pouvait être redevable de son accession à la présidence, décrypte un familier des arcanes du pouvoir. Gaïd Salah aurait été un boulet pour le président, lui qui veut faire de son mandat celui de la transition démocratique. »

Nouveau tandem

Le nouveau patron de l’armée, Saïd Chengriha, semble plus enclin que son prédécesseur à accompagner ce mouvement. Âgé de 75 ans, le chef d’état-major par intérim est un homme pondéré, discret, sans être effacé. « La cohésion parfaite entre Tebboune et Chengriha est un gage de succès de la refondation, avance un officier à la retraite, qui a requis l’anonymat. Contrairement à Gaïd Salah, Chengriha ne nourrit aucune ambition. Il s’attelle à recentrer l’armée sur ses seules missions constitutionnelles, bien loin des démons de la politique. »

Le nouveau patron de l’armée, Saïd Chengriha, chef d’état-major par intérim.

Le nouveau patron de l’armée algérienne, Saïd Chengriha, chef d’état-major par intérim. © ZEBAR

Sera-t-il le général qui renvoie l’armée dans les casernes ? Son refus d’occuper le poste de vice-ministre de la Défense – poste trusté par AGS depuis septembre 2013 – est un indice de sa volonté d’éloigner la grande muette des joutes partisanes.

Le tandem formé par le président et le chef d’état-major a un soutien de taille en la personne du général Abdelaziz Medjahed, nommé en février conseiller à la présidence chargé des questions de défense et de sécurité. Ancien directeur de l’Académie interarmes de Cherchell, homme de terrain, intellectuel, son expertise militaire et sa longue expérience dans les arcanes de l’armée sont de précieux atouts.

Sa proximité avec Chengriha, qui a servi sous ses ordres dans les années 1990 dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, vient huiler les rouages entre la présidence et les Tagarins. Cette lune de miel se traduit dans l’éditorial du mois d’avril de la revue El Djeïch, organe officiel du MDN, qui évoque une « cohérence totale » et une « pleine confiance » entre le chef de l’État et l’armée.

Si les propos relèvent de la langue de bois, ils n’en expriment pas moins une détente entre les deux institutions. Les relations étaient plus conflictuelles, teintées de défiance, du temps de Bouteflika. L’ex-raïs nourrissait de la rancœur à l’encontre de ces militaires qui lui avaient barré la route en 1979, alors qu’il prétendait prendre la succession de Houari Boumédiène. Tebboune, lui, ne cultive aucun contentieux et n’a pas de comptes à régler avec l’armée.

Nominations et réinstallations

Le nouveau président n’est pas non plus adepte des coups d’éclat, contrairement à son prédécesseur, qui opérait les changements avec fracas. La méthode Tebboune, plus douce, repose sur la discrétion, la mue graduelle, jusqu’au verrouillage de l’information. Les mouvements apparaissent au Journal officiel plusieurs jours après leur entrée en vigueur.

Le ton est donné à la fin de mars avec le retour du général Sid-Ali Ould Zmirli à la tête de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), d’où il avait été évincé en novembre 2019 sur ordre de Gaïd Salah. Rattachée à l’état-major, la DCSA en est le service de renseignement interne. Un redoutable instrument aux mains de l’ancien vice-ministre de la Défense ! Département sensible, il était donc impératif d’en récupérer les clés.

Les responsables jugés hostiles sont mis à la retraite, ou incarcérés, au profit de figures non compromises

Le deuxième changement est le remplacement, le 13 avril, du patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), le général Wassini Bouazza, aussitôt mis aux arrêts à Blida, par le général Abdelghani Rachedi, ex-attaché militaire aux Émirats et jusque-là directeur de l’Institut des hautes études de sécurité nationale.

L’ascension de Bouazza aura été aussi rapide que sa disgrâce. Installé à la tête de la DGSI en avril 2019, cet ancien directeur des infrastructures militaires avait tellement consolidé son influence que plus d’un jurait qu’il était derrière la nomination de ministres, d’ambassadeurs ou de hauts gradés de l’armée et du renseignement.

Protégé par AGS, le puissant Bouazza avait mis en place une police politique dont certains agissements étaient à la lisière de l’illégalité. « Je ferai des services encore plus puissants que ceux de Toufik [ex-patron du renseignement, aujourd’hui en prison] », promettait en privé le général.

L’absence d’explications officielles sur les motifs de son arrestation alimente toutes les spéculations. Trahison, complots, ambition démesurée ? Le sérail lui attribue la paternité des coups tordus assénés durant la campagne présidentielle. L’arrestation de deux hommes d’affaires proches de Tebboune, à un mois du vote ? Bouazza. Les photos du candidat en compagnie de businessmen sulfureux durant un séjour privé en Europe ? Encore Bouazza. L’ex-chef de la DGSI est soupçonné d’avoir cherché à saboter la candidature du futur président pour faire élire Azzedine Mihoubi, qui avait sa préférence.

« Tebboune a une vision d’ensemble sur la démarche à observer vis-à-vis de l’armée et des services, renchérit un haut gradé à la retraite. C’est une démarche gradualiste pour une prise en main déterminée des leviers de commande. Les responsables jugés hostiles sont mis à la retraite, ou incarcérés. Dans le même temps, on installe un nouvel appareil en piochant parmi les victimes de la période ancienne ou en choisissant des figures nouvelles plus compétentes et non compromises. »

Le directeur de la sécurité et de la protection présidentielle (à dr.), au côté du chef de l’État Abdelmadjid Tebboune, le 22 décembre 2019, à Alger.

Le directeur de la sécurité et de la protection présidentielle (à dr.), au côté du chef de l’État Abdelmadjid Tebboune, le 22 décembre 2019, à Alger. © ZEBAR

Aussi le troisième changement significatif touche-t-il la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE), désormais pilotée par le général Mohamed Bouzit, dit Youcef. L’homme est si secret qu’il n’existe pratiquement aucune photo de lui.

Mais sa nomination n’a pas surpris. C’est un spécialiste de la Libye, du Sahel et des questions terroristes, régulièrement sollicité sur ces sujets par Tebboune. Pour les spécialistes des questions de défense et d’intelligence, le retour de Bouzit à la DGDSE, qu’il a dirigée de septembre 2013 à mars 2019 avant d’en être écarté par Saïd Bouteflika, frère et conseiller de l’ex-président, est un juste retour des choses.

Rectifier les erreurs du passé

« Tebboune est en train de réhabiliter les compétences marginalisées par Gaïd Salah », analyse un familier des Tagarins, pour corriger des erreurs de casting. En huit mois, AGS avait écarté des compétences et promu des hommes à des postes pour lesquels ils n’étaient ni formés ni outillés.

Le chef de l’État s’attache à solder ce passif. Et à corriger l’hypertrophie du renseignement, conséquence du démantèlement du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) à partir de septembre 2013 et de l’éviction deux ans plus tard du général Mohamed Mediène, dit Toufik.

L’objectif ? S’assurer de la soumission de l’ensemble de l’armée à l’ordre institutionnel

Ahmed Gaïd Salah en avait profité pour mettre la main sur plusieurs structures dépendantes du DRS (finalement dissous en janvier 2016). Résultat : le MDN est devenu une méga­structure concentrant presque tous les pouvoirs et les directions de l’armée et des services, avec à sa tête un chef impitoyable qui écoutait peu et déléguait encore moins. « L’objectif de la nouvelle organisation est d’accorder plus d’autonomie de décision et d’action aux responsables des différentes directions », explique Akram Kharief, spécialiste des questions militaires et sécuritaires.

La nouvelle architecture mise en place par Tebboune vise aussi à rectifier les erreurs commises à partir de mars 2016, après la mise sous tutelle de la présidence des trois services de renseignements. L’homme qui coordonnait l’ensemble, le général major Athmane Tartag, purge aujourd’hui une peine de quinze ans de prison à Blida, tout comme Saïd Bouteflika.

Saïd Bouteflika arrivant au tribunal militaire de Blida, début mai 2019 (image d'illustration).

Saïd Bouteflika arrivant au tribunal militaire de Blida, début mai 2019 (image d'illustration). © YouTube/NumidiaTV

Il est reproché à l’un comme à l’autre d’avoir dévoyé les missions du renseignement au service de l’ambition politique du clan présidentiel, de façon à imposer une période de transition qui aurait permis à l’ancien chef de l’État de se maintenir le plus longtemps possible à la tête du pays.

À l’époque, les interférences, voire les divergences entre la présidence et l’état-major pouvaient provoquer des dégâts considérables et nuire à la solidité des institutions lorsqu’elles atterrissaient sur la place publique, comme ce soir de novembre 2018 quand cinq généraux sont remis en liberté vingt et un jours à peine après leur incarcération pour « bien mal acquis », sur instruction d’AGS. Au téléphone, la source de JA insiste : « L’information, c’est que l’ordre vient de la présidence. » C’est Saïd Bouteflika lui-même qui restituera ensuite aux gradés les passeports qui leur avaient été confisqués.

Ces situations ne se reproduiront plus, promet un proche de Tebboune : « À travers les derniers changements, il y a une logique d’ensemble visant à s’assurer de la soumission à l’ordre institutionnel de l’ensemble de l’armée et des services avec une plus grande efficacité. »

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