Santé

[Tribune] Coronavirus : autopsie d’une catastrophe

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Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

Le 27 février, un cas de contamination au nouveau coronavirus a été confirmé à Lagos, au Nigeria.

Le 27 février, un cas de contamination au nouveau coronavirus a été confirmé à Lagos, au Nigeria. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Avec la pandémie du coronavirus, nous assistons à une triple faillite européenne – morale, culturelle, idéologique – dont il convient, pour l’Afrique, de tirer toutes les leçons.

L’Europe déclarée « épicentre de la pandémie du coronavirus ». Des pays africains fermant leurs frontières à des voyageurs en provenance de pays du Vieux Continent. Le milliardaire chinois Jack Ma, fraîchement débarqué sur Twitter, qui signe son arrivée en annonçant le départ d’une cargaison de masques et de kits de dépistage à destination des États-Unis, au bord de l’asphyxie sanitaire…

En bouleversant nos certitudes et nos représentations mentales les plus ancrées, la pandémie du coronavirus, qui n’en est pourtant qu’à ses débuts, s’impose d’ores et déjà comme un des évènements majeurs de notre époque. Pour l’Afrique, au moment où le virus se propage dans différents pays, l’équation est à la fois simple et complexe : comment, malgré des ressources souvent limitées, parer au pire s’il advenait ?

À nos gouvernants d’y répondre. Dans l’intervalle, il revient aux technocrates, aux intellectuels et autres stratèges africains d’analyser ce qu’il faut bien appeler l’effondrement des sociétés occidentales.

Arrogance teintée d’ignorance

Il y a presque deux mois, lorsque le gouvernement chinois décidait de boucler la quasi-totalité des villes de la province du Hubei (Centre), dont Wuhan, chef-lieu et épicentre de l’épidémie, médias, opinions publiques et gouvernants occidentaux s’esclaffaient à l’unisson. Pourquoi ?

La réponse nous est fournie par Santiago Moreno, chef du département des maladies infectieuses à l’hôpital Ramón y Cajal de Madrid, dans une interview saisissante donnée au journal El País le 14 mars, alors que, devant la gravité de la pandémie en Espagne, le gouvernement espagnol déclarait l’état d’alerte. Sous le choc de l’écroulement du service d’urgences dans lequel il travaillait, le médecin a lâché : « Nous avons péché par excès de confiance. » C’est que la majorité des Espagnols était convaincue que de telles épidémies ne surviennent que dans des pays comme la Chine, et pas dans des « pays comme le nôtre ». Oui, car dans nombre d’esprits occidentaux, la Chine de Xi est celle de Mao, caméras de surveillance en plus. Terrible aveuglement. C’est donc sur fond d’arrogance teintée d’ignorance que le virus de l’insouciance s’est propagé à l’ensemble des sociétés européennes.

Ainsi le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, alors que plusieurs pays asiatiques étaient depuis longtemps sur le pied de guerre et que le coronavirus alignait les morts et asphyxiait les systèmes de santé, le gouvernement espagnol autorisait des centaines de milliers de femmes à manifester gaiement contre le « patriarcavirus ». Le même jour, transcendant le clivage progressistes-nationalistes, le parti d’extrême droite Vox rassemblait lui aussi 9 000 personnes à Madrid. Quelques jours plus tard, le gouvernement espagnol annonçait que l’épouse de Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol, qui avait participé à la fameuse marche, était contaminée. Dans la foulée, on apprenait que Javier Ortega-Smith, secrétaire général de Vox, était également infecté.

 « Une menace qu’on ne voyait pas »

Mais, avant d’arriver en terre hispanique, le virus de l’insouciance était déjà passé par la France. Le 7 mars, en effet, la commune de Landerneau, dans le Finistère, s’enorgueillissait d’avoir ravi le record du monde des Schtroumpfs à l’Allemagne. 3 500 schtroumpfs et schtroumpfettes au compteur ! Deux jours plus tard, les médias annonçaient la contamination de Franck Riester, ministre français de la Culture. Le même jour pourtant, face à l’ampleur de la propagation du virus, le président du Conseil italien, Giuseppe Conte, annonçait le passage de son pays en « zone protégée ».

Le libéralisme occidental est aussi un égoïsme

Mais, en France, l’heure était toujours au relativisme. Après un week-end qui vit les « gilets jaunes » braver le danger et les plus hautes autorités françaises encourager les électeurs à se rendre aux urnes pour le premier tour d’élections municipales maintenues, le président français, dans un revirement étourdissant, annonçait le confinement quasi total de ses concitoyens, dans le cadre de ce qu’il a appelé « une guerre » contre la pandémie. Même rhétorique et mesures similaires, parfois plus dures, en Italie, en Espagne et dans le reste du Vieux Continent.

Que s’est-il exactement passé en Europe ? Dans un remarquable article pour le Boston Globe, le journaliste italien Mattia Ferraresi est catégorique : dans son pays, la faille a été fondamentalement morale : « Beaucoup d’Italiens, moi inclus, n’ont simplement pas vu la nécessité de changer leurs habitudes face à une menace qu’on ne voyait pas. » Pis, quand bien même il avait rassemblé suffisamment d’informations sur le virus, le journaliste admet avoir manqué de « courage moral » : les faits n’affectaient en rien son comportement.

Faillite culturelle

Mais la faillite morale n’est pas seule en cause. Elle s’accompagne d’une faillite culturelle. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est en quelque sorte sortie de l’Histoire. Elle a évacué de sa conscience collective toute idée de mort, de chaos, d’incertitude. L’Histoire, pour elle, était un long fleuve de progrès continus et inéluctables. Les pandémies, les catastrophes naturelles, les guerres, c’était pour les autres.

L’Asie, comme d’ailleurs l’Afrique, a une expérience différente du monde. Nous avons une conscience aiguë de la dimension tragique de l’Histoire. Ce qui explique en partie que, dans une région du monde (Taïwan, Singapour, Corée du Sud, etc.), les faits en provenance de Wuhan aient immédiatement modifié les comportements, tandis que dans l’autre ils n’aient eu aucun effet.

Sur le plan idéologique, il apparaît désormais que, en plus d’être un individualisme, le libéralisme occidental est aussi un égoïsme, voire un nihilisme. Plusieurs décennies d’exaltation de l’individu ont émasculé toute notion d’intérêt commun. Le « je » a tué le « nous ». Or le combat contre une pandémie telle que le coronavirus requiert la mise en mouvement de solidarités naturelles que seule permet l’attachement instinctif à une communauté nationale perçue comme transcendant nos intérêts individuels. Nous assistons à une triple faillite – morale, culturelle, idéologique –, dont il convient, pour l’Afrique, de tirer toutes les leçons. Pour l’après.

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