Mode

Mode : le style modulable et épuré « made in Ouaga » de Poco & Co

Aline Boubert, styliste de Poco & Co

Aline Boubert, styliste de Poco & Co © POCO&CO

À la tête de Poco & Co, la Française Aline Boubert s’inspire des rues de la capitale burkinabè pour créer un style unique jouant sur l’épure, le modulable, qui commence à séduire les géants du luxe.

Un éclair roux sur un deux-roues pétaradant. Depuis douze ans qu’Aline Boubert est installée dans la capitale, les Ouagalais se sont habitués à voir sa silhouette pâle filer à vive allure dans les rues, divers matériaux aux formats parfois extravagants l’accompagnant dans ses va-et-vient. Tissus, bois, pneus, plastique, perles : la designer de 37 ans accumule dans son atelier de Kologh-Naba de quoi donner corps aux innombrables esquisses qu’elle dissémine un peu partout.

En rassemblant ses croquis et ses prototypes, il y a de quoi reconstituer tout un monde aux couleurs vives et aux lignes épurées, géométriques : mobilier, robes de mariée, fresques murales (dont une de 300 mètres pour SIM Burkina dans la zone industrielle de Kossodo), sacs, bijoux… L’univers d’Aline Boubert déborde de partout.

C’est aussi une manière de rappeler qu’en Afrique tout est possible, que tu peux tout faire avec tout

Non seulement ses créations pullulent, mais beaucoup peuvent se transformer, se dupliquer. Les sacs sont réversibles, des meubles et des bijoux sont décorés d’éléments clipables, modulables, comme dans un séduisant et chic jeu de Lego pour adultes. « C’est aussi une manière de rappeler qu’en Afrique tout est possible, que tu peux tout faire avec tout », précise la créatrice derrière la marque Poco & Co (« poko », son surnom, signifiant « féminité », en mooré).

« Je peux m’inspirer de tout »

Inutile de chercher ici ce qu’on trouve généralement dans d’autres ateliers de la région. Les tissus « locaux » sont utilisés à très petite dose. « Beaucoup de tissus africains sont importés de Chine », rappelle-t-elle. Les matières recyclées ? « J’en emploie très peu. J’en ai assez qu’on présente l’Afrique comme la poubelle du reste du monde. J’ai envie de montrer qu’on peut aussi faire du beau, du grand ici ; que le continent peut s’inscrire dans une modernité. »

Celle qui sillonne aujourd’hui le continent du nord au sud, d’expos en résidences, a commencé son parcours artistique sur d’autres longitudes. Une école d’art et de design à Amiens, une formation en Finlande, avant d’arriver, en 2008, au Burkina. « Je ne serai pas celle que je suis aujourd’hui sans ce pays, confie-t-elle. Il m’a obligé à me recentrer sur moi, à me construire loin de ma famille, de mes amis, à me positionner en tant qu’adulte, peut-être aussi en tant que femme. Il m’a permis de recréer un monde. »

Je peux m’inspirer de tout, puis je décompose, je réduis, jusqu’à aboutir à des formes ultra-simplifiées

À Ouagadougou, notamment, Aline Boubert a commencé à travailler sur des formes récurrentes qu’elle observait dans le paysage urbain. « De simples briques, des portails, des fenêtres, des arachides, des motifs de bogolan, des peignes… je peux m’inspirer de tout, puis je décompose, je réduis, jusqu’à aboutir à des formes ultra-simplifiées, dont je me sers pour mes créations. »

Même les expressions populaires viennent épicer sa petite cuisine arty et rigolarde, dont beaucoup de pièces vendues quelques dizaines d’euros restent abordables. « Walaiiiiiiiii mon mari est capable », clament de rondes boucles d’oreilles. « C’est pas facile mais ça va aller ! » s’exclame une housse de coussin. Tandis qu’un tote bag pose cet aphorisme « Tout a une fin, sauf une banane, qui en a deux. »

Système D

Travailler à Ouaga a aussi ses inconvénients. « L’achat des matériaux est très compliqué dès qu’on sort des plus usuels comme le ciment, la latérite, les pigments, souligne la trentenaire. Pour les tissus ou pour les perles, par exemple, lorsque la mode est passée, c’est quasi impossible de trouver les mêmes modèles. Il faut connaître beaucoup de commerçants, aimer fouiller, gravir des montagnes de rouleaux de tissus… »

La Collection Naabaland de Poco & Co

La Collection Naabaland de Poco & Co © Poco & Co

Ce système D élevé au rang de philosophie est peut-être de l’histoire ancienne. Aline Boubert a rejoint il y a quelques mois la galerie Anne de Villepoix, bien implantée, à Paris. Et elle fait partie des créateurs retenus pour le prochain festival d’Hyères, du 23 au 27 avril à la Villa Noailles, qui célèbre en France les artistes de la mode et de la photographie les plus prometteurs.

Pour cette occasion, elle a d’ailleurs commencé à travailler avec la Maison Lesage, qui réalise à Paris des broderies pour la haute couture, notamment Chanel. « On entre dans un autre monde où rien n’est impossible, où toutes les matières et les techniques sont envisageables ! » s’enthousiasme la créatrice. De grandes maisons du luxe envisagent des collaborations avec le feu follet made in Ouaga… mais sur le détail, Aline Boubert ne veut pas s’étendre, même si elle rêve de « faire grandir Poco & Co ».

Le Burkina, source d’inspiration

Quitter le Burkina ? La créatrice, qui aspire toujours à acquérir la nationalité burkinabè, n’y songe pas. Ce serait se couper de sa source d’inspiration. Mais aussi de tous ses collaborateurs locaux. Des artisans, tourneurs sur bois, des soudeurs, des fournisseurs en tous genres… Sans compter Daouda Kiendrebeogo, à la base gardien de maison, qu’elle a formé à la couture. « Nous travaillons ensemble depuis plus de sept ans, précise Aline Boubert. Aujourd’hui c’est comme mon assistant, je sollicite son avis, il est aussi perfectionniste que moi ! »

Au fond, ce qu’elle espère, c’est créer un jour un énorme atelier à Ouagadougou, avec tous les corps de métier, « et faire sur place du made in Africa de qualité ». Ce projet, encore utopique il y a deux ans, pourrait bien gagner en réalité vu la montée en puissance de la créatrice. Quoi qu’il en soit, les Ouagalais devraient continuer à la voir longtemps sillonner la ville à moto…

Pour sa collection Naabaland (« naaba » signifiant « chef » chez les Mossis), la créatrice s’est inspirée de masques mossis, ashantis, yorubas ou encore de coiffes de chefs dahoméens pour composer un monde évolutif aux couleurs chaudes. Ses vêtements articulent des dizaines de petites pièces plates géométriques, donnant à ceux qui les portent un petit air de totems vivants.

Aline Boubert a imaginé ce meuble au look de persiennes, référence évidente aux fenêtres que l’on peut trouver dans de nombreux pays d’Afrique (et d’ailleurs). Elle fait aussi un clin d’œil amusé au groupe Memphis, un collectif fantasque mené par Ettore Sottsass, qui avait surpris en créant un meuble à partir d’une fenêtre posée sur pieds.

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