Politique

La Russie s’est-elle servie du Ghana pour influencer la présidentielle américaine ?

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Mis à jour le 23 mars 2020 à 17h26
Il semblerait que le groupe IRA aurait utilisé le Ghana pour l'élection présidentielle américaine de 2016.

Il semblerait que le groupe IRA aurait utilisé le Ghana pour l'élection présidentielle américaine de 2016. © Bill Hinton/Moment RF/Getty Images

Le 12 mars, Facebook et Twitter ont annoncé avoir supprimé un réseau de comptes lié à la Russie et qui opérait notamment depuis le Ghana. Celui-ci aurait eu pour mission d’influencer l’opinion publique américaine en vue de la présidentielle aux États-Unis.

Depuis l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis, en 2016, c’est peu de dire que les géants de l’internet scrutent les réseaux sociaux avec une attention toute particulière. À mesure que l’usage des « usines à trolls », chargées de produire de la désinformation à grande échelle pour influencer l’opinion publique, se répandait, Facebook et Twitter se transformaient en gendarmes (américains) de la Toile.

Le 12 mars, ils ont une nouvelle fois frappé en annonçant la fermeture d’un réseau de comptes suspects. « Il était lié à l’activité que nous avions précédemment supprimé et attribué à l’Internet Research Agency [IRA] russe en avril, juillet et novembre 2018 », a alors expliqué la société de Mark Zuckerberg.

Un réseau d’influence caché derrière une ONG

Mais que vient faire le Ghana dans cette histoire ? Une enquête de CNN et de l’université américaine de Clemson, qui exploite les données fournies par Facebook et Twitter, a permis de mettre au jour quelques-unes des tentacules du réseau. Au cœur de ce dernier, une ONG ghanéenne créée en juin 2019 : Eliminating Barriers for the Liberation of Africa (Ebla).

Selon son site internet (supprimé depuis, tout comme ses références sur LinkedIn), Ebla « emploie le cyberactivisme pour sensibiliser aux problèmes des droits de l’homme en Afrique et au-delà, via le partage d’actualités ». Depuis septembre 2019 en particulier, l’ONG s’est construit un véritable réseau d’influenceurs sur les principaux réseaux sociaux.

Le réseau a tenté de créer une ONG au Ghana, afin de renforcer sa légitimité

L’enquête a ainsi identifié autour de l’organisation 49 profils et 69 pages Facebook (« Strong Africa », « Black People Trenz », etc.), 85 comptes Instagram et 71 comptes Twitter (dont @blacks-truth, ou @beautyofblacks). « Le réseau semblait être aux premiers stades de sa construction d’audience, explique le site d’analyse Graphika, qui a collaboré à l’enquête. Il mélangeait des articles positifs sur la beauté et les cheveux des femmes africaines, sur l’héritage africain, sur l’histoire et les droits civiques, sur les minorités sexuelles, sur les droits humains au sens large, sur le racisme et la violence policière aux États-Unis. » En revanche, aucune mention systématique de la présidentielle américaine ou d’une quelconque candidature.

Le réseau se construit plus en profondeur, avec des messages publiés depuis des comptes gérés au Ghana, mais aux horaires… de la côte est des États-Unis – une instruction donnée aux quelques employés de l’ONG. Objectif, selon Facebook : accentuer un climat de tensions numériques au sein de la communauté africaine-américaine aux États-Unis. Quitte à créer pour cela une ONG « bidon » employant quelques « personnes réelles » qui ignorent tout de l’ampleur du réseau. Le site internet de l’organisation ne semble être qu’un écran : faux projets (avec des descriptifs rédigés en faux latin), boutons de dons inactifs, etc. Les concepteurs y mentionnent même une levée de fonds de 231,52 milliards de dollars, soit plus du triple du PIB annuel du Ghana, pour un seul de ces programmes.

Un réseau russe tentaculaire

Le réseau a, semble-t-il, « tenté de créer une ONG qui avait quelques employés dans le monde réel, au Ghana, afin de renforcer sa légitimité et celle de ses messages », a expliqué le responsable de la politique de cybersécurité de Facebook, Nathaniel Gleicher. « Ils ont sans doute choisi le Ghana pour les liens forts qui l’unissent à la communauté noire au États-Unis », explique à JA un spécialiste des réseaux sociaux.

L’opération n’aura duré que neuf mois, ce qui amène à relativiser son impact. Mais Facebook et Twitter n’en tirent pas moins la sonnette d’alarme : une grande partie du contenu qui a été partagé est issue d’un réservoir créé en 2016 et en 2017 par d’autres usines à trolls associées à l’IRA et, par extension, au Kremlin.

Basée à Saint-Pétersbourg et accusée par les Américains d’avoir cherché à favoriser l’élection de Donald Trump en 2016 – ce que la Russie a démenti –, l’IRA est une vieille connaissance des géants du web de la Silicon Valley. En février 2018, le département américain de la Justice l’a inculpé, notamment pour complot en vue de tromper les États-Unis.

En avril 2018, Facebook a dévoilé une opération qui visait principalement à promouvoir les intérêts de Moscou en Ukraine. Puis en juillet, la plateforme a démantelé un réseau ciblant un éventail de communautés aux États-Unis, y compris les Africains-Américains. Enfin, en octobre 2019, elle a dévoilé une offensive attribuée à des associés de l’oligarque russe Yevgeny Prigozhin, bailleur de fonds de l’IRA, et qui ciblait notamment la Centrafrique. Les trolls russes n’ont pas de frontières.

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