Politique

Nigeria : Lamido Sanusi, le caméléon « détrôné »

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Mis à jour le 20 mars 2020 à 12h39
Sanusi Lamido Sanusi, ancien émir de Kano et ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria.

Sanusi Lamido Sanusi, ancien émir de Kano et ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria. © Vincent Fournier/JA

Accusé d’« insubordination » – ses détracteurs ne goûtant guère sa propension à s’immiscer dans le débat public au Nigeria –, l’émir de Kano a perdu son titre.

De son palais de Kano, construit au XVe siècle, où il recevait ses convives coiffé d’un délicat calot blanc et vêtu d’un ample boubou, à un deux-pièces dans l’État voisin de Nasawara, l’un des plus pauvres du Nigeria, la chute de Lamido Sanusi II fut aussi rapide que brutale.

« Détrôné » le 9 mars de son poste d’émir pour « irrespect » et « insubordination » après un vote du Parlement de l’État, l’ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria a été immédiatement délogé de son palais par des membres des forces de sécurité et des agents des services de renseignements, puis exfiltré hors de l’État à bord d’un hélicoptère. Quelques heures plus tard, les quelque 40 000 ouvrages qu’il avait entreposés dans sa bibliothèque étaient saisis.

Guerre ouverte

Chef de la branche Tijaniyya de la communauté soufie du Nigeria, Sanusi était depuis juin 2014 le deuxième dirigeant musulman le plus important du pays. Son influence s’exerçait sur un vaste territoire peuplé de 10 millions de personnes.

Sa destitution est l’ultime manifestation de la guerre ouverte qui l’oppose à Abdullahi Umar Ganduje, gouverneur de l’État de Kano depuis 2015, tour à tour membre des deux principales formations politiques, le People’s Democratic Party (PDP) puis le All Progressives Congress (APC), du président Buhari. Abdullahi Umar Ganduje reprochait notamment à Sanusi d’avoir soutenu en sous-main le candidat de l’opposition aux dernières élections de 2019.

Il ne goûtait guère la propension de l’ex-directeur général de la First Bank of Nigeria à s’immiscer dans le débat public, à critiquer la gouvernance des acteurs politiques, quitte à outrepasser ses prérogatives, et n’avait eu de cesse de tenter de réduire son influence.

Ce n’est pas la première fois qu’un émir est détrôné au Nigeria. Les relations entre l’influent guide spirituel et le pouvoir temporel, qu’il fut colonial, militaire ou civil, ont souvent été conflictuelles. En 1963, des milliers de personnes avaient dénoncé le renvoi de l’émir (le grand-père de Sanusi II).

En 1981, le sang avait coulé lorsque le gouvernement avait tenté de détrôner Ado Bayero, son grand-oncle. Cette fois-ci, les quelques heurts signalés dans les heures qui ont suivi la destitution de Sanusi II ont rapidement été contenus par la police. Un signe sans doute que les temps changent et que, dans le Nigeria d’aujourd’hui, les élus du peuple ont pris le dessus sur les souverains traditionnels.

Lâché par l’élite

Tout porte également à croire que Sanusi a été lâché par l’élite et les chefs religieux du Nord, qui lui reprochaient ses positions contre la polygamie et ses critiques contre l’influence de l’Arabie saoudite au Nigeria.

Il avait, aux yeux de certains, l’image d’un souverain élitiste et coupé des masses

Particulièrement apprécié des chancelleries occidentales, prisé des conférenciers européens, Sanusi n’avait pas forcément la même aura dans son pays. « Il avait, aux yeux de certains, l’image d’un souverain élitiste et coupé des masses, explique le chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos. L’opulence de son style de vie a radicalisé ses opposants, et on lui reprochait de ne pas suffisamment redistribuer sa richesse. »

Véritable caméléon, Sanusi est aussi à l’aise pour disserter de l’islam que pour analyser les marchés financiers. Il a étudié l’arabe et la théologie sunnite, a obtenu un diplôme en loi islamique (charia) à l’Université africaine de Khartoum.

Mais il fut aussi banquier à New York, à Londres et à Lagos. Il cumulait d’ailleurs ses fonctions d’émir avec celle de président du conseil d’administration de Black Rhino, lancé par le fonds d’investissement américain Blackstone.

Exil forcé

Après quatre jours d’« exil forcé » dans l’État de Nasawara, celui qui était jusque-là l’une des plus grandes figures du pouvoir traditionnel a finalement pu rejoindre sa famille, évacuée dans la précipitation à Lagos.

Dans une vidéo publiée au lendemain de son éviction, il a pris acte de cette décision « divine » et appelé les habitants de Kano à accepter la nomination de son successeur, Aminu Ado Bayero. Son avenir immédiat devrait s’inscrire du côté de l’État du Kaduna (Centre) – il a été nommé à la tête de son université par le gouverneur Nasir Ahmad El-Rufai.

À ceux qui l’avaient interrogé ces dernières années sur son avenir, Lamido Sanusi avait toujours affirmé que son seul rêve était depuis toujours de devenir émir. À 58 ans, décidera-t-il de se lancer en politique ? De passage à Paris à la fin de 2017, « son altesse », comme l’appelaient ses collaborateurs, avait reçu Jeune Afrique au Plaza Athénée, palace de l’avenue Montaigne, à Paris, où il avait ses habitudes.

« Le problème de notre pays, c’est le pétrole. Quand les dirigeants de ce pays ont compris qu’il y avait beaucoup d’argent à gagner, l’attention et les investissements se sont détournés de l’agriculture, de l’industrie, de l’énergie ou de l’éducation. Il n’y a plus de partage équilibré du pouvoir et des richesses », nous avait-il déclaré. Tout un programme.

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