Santé

[Édito] L’année du coronavirus

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Mis à jour le 23 mars 2020 à 12h34

Par  Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

A Grenade, en Espagne, le 17 mars 2020.

A Grenade, en Espagne, le 17 mars 2020. © Carlos Gil/AP/SIPA

S’il faut d’abord gagner la guerre contre le coronavirus, les dirigeants de la plupart des pays de la planète devront ensuite songer à ce qu’elle aura coûté et se préparer à en payer le prix.

Sur les cinq continents, on ne parle que de ce virus, qui occupe tous les esprits. Je n’ai donc aucune chance de me tromper en affirmant que l’année 2020 sera celle du coronavirus. Où en sommes-nous ?

Né dans la ville chinoise de Wuhan (11 millions d’habitants), où le premier cas est apparu le 8 décembre dernier, ce maudit virus s’est vite propagé dans le Hubei, une province de 56 millions d’habitants. Mais l’on n’a commencé à le combattre et à le prendre au sérieux qu’à partir de la seconde quinzaine de janvier, il y a moins de deux mois. On lui a ensuite donné le nom plus scientifique de Covid-19.

Le président chinois, Xi Jinping, a pris le commandement de cette « guerre du peuple contre le virus » à la fin de janvier. Il vient de se rendre à Wuhan et, masque sur la bouche et le nez pour marquer que ce n’était pas tout à fait terminé, il a déclaré, le 10 mars : « L’épidémie est presque jugulée. »

Les 11 millions d’habitants de Wuhan avaient été consignés dans leur ville pendant quarante-neuf jours consécutifs. Ils vont enfin pouvoir se déplacer, mais ont besoin de diverses autorisations, et leurs mouvements sont étroitement surveillés.

Supériorité de la Chine

La Chine émerge donc progressivement du cauchemar, et certains de ses dirigeants s’expriment déjà en vainqueurs : « L’épidémie a certes pris naissance en Chine. Mais cela ne signifie pas forcément que le coronavirus ait eu son origine dans notre pays. »

Ayant ressenti la mise à l’index dans le reste du monde de tout ce qui était chinois, ces dirigeants n’hésitent déjà plus à demander aux autres pays d’exprimer leur reconnaissance à la Chine pour les sacrifices qu’elle a consentis et pour la fermeté dont elle a fait preuve dans sa lutte contre l’épidémie. Ils soulignent volontiers les ravages causés par le virus dans plusieurs autres pays et les difficultés que rencontrent les démocraties pour en venir à bout.

Ce virus s’est propagé dans le monde à la vitesse des milliers d’avions qui sillonnent le ciel de la planète

Je pense que cet état d’esprit s’accentuera dans les prochains mois et que la Chine se prévaudra de sa supériorité et de celle de son système de gouvernement.

Premiers à avoir affronté le virus, les Chinois l’ont éradiqué en moins de trois mois, nous regardent lutter contre l’épidémie qui les a frappés avant nous et jugent non sans condescendance notre manière de la combattre.

Ce virus s’est propagé dans le monde à la vitesse des milliers d’avions qui sillonnent le ciel de la planète, et, en quelques semaines, a essaimé dans d’autres pays : Corée du Sud, Iran, Italie, France. Il en menace plusieurs dizaines d’autres, qui s’apprêtent fébrilement à le « recevoir ».

Un tiers de l’humanité concerné

Si l’on compte la Chine, c’est donc un tiers de l’humanité environ qui aura subi ses attaques au cours des trois derniers mois, tandis que les deux autres tiers se sentent exposés, se barricadent du mieux qu’ils le peuvent et se préparent à être envahis par ce Covid-19 contre lequel il n’y a, pour l’heure, aucun vaccin.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) s’est enfin résolue à considérer que le monde faisait face à une pandémie, c’est-à-dire à une épidémie mondiale.

Sa première victime, la Chine, a montré qu’un pays et ses dirigeants, pour peu qu’ils soient décidés, peuvent gagner la guerre contre le virus en deux ou trois mois. La Corée du Sud, la France et l’Italie sont parties pour en faire de même, et il est raisonnable d’escompter que la pandémie sera circonscrite à la fin de ce semestre.

Les autres pays peuvent, avec l’aide de l’OMS si nécessaire et quels que soient leur dimension et le degré de préparation de leurs services sanitaires, venir à bout de l’épidémie en une centaine de jours. C’est en tout cas la conviction des dirigeants de l’OMS et des spécialistes des maladies infectieuses.

Lorsqu’elle sera maîtrisée, vers la fin de ce semestre, la pandémie aura terrorisé plusieurs milliards de personnes, fait 10 000 victimes, essentiellement âgées et fragiles, et infecté 600 000 à 700 000 individus.

L’épreuve de la peur

Nous aurons traversé avec succès une des crises les plus graves que la planète ait connues depuis la guerre de 1939-1945. Le monde aura eu très peur, se sera arrêté de travailler pendant plusieurs semaines, aura accepté que la vie quotidienne soit modifiée, voire chamboulée.

Ses dirigeants en ont-ils trop fait par crainte d’être accusés de laxisme ? Probable. Mais on leur pardonnera d’avoir été trop directifs et, dans certains cas, on louera leur détermination. Et arrivera pour nous tous l’heure des comptes, celle à laquelle il faudra s’acquitter de ce qu’on pourrait appeler le salaire de la peur. Il sera énorme.

Économique et financier d’abord, affectant lourdement les États comme les entreprises, grandes et petites, ainsi que les foyers. Des secteurs entiers seront sinistrés pendant des mois ou même des années, des pays seront entrés en récession et nous serons tous encore plus endettés.

Politique, ensuite. Même s’ils sortent de l’épidémie en vainqueurs apparents, les dirigeants chinois laisseront des plumes dans cette aventure : quelle sera, à la fin de cette année, leur image auprès de leur peuple et dans le monde ? Dans quel état sera l’économie américaine en novembre lorsque les citoyens des États-Unis éliront leur président ? Quelle Italie sortira le mois prochain du coronavirus ? La chute inopinée et spectaculaire du prix du baril de pétrole est-elle une bonne ou une mauvaise chose ?

Mille autres questions viennent à l’esprit, souvent prématurées et pour le moment sans réponses. Je le sais, et j’entends ce qu’on me dit : il faut d’abord gagner la guerre contre le coronavirus. Il sera temps, en juin prochain, de songer à ce qu’elle aura coûté et de se préparer à en payer le prix.

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