Défense

Dans le nord du Cameroun, une résurgence d’attaques de Boko Haram dans l’indifférence

Akhda au centre, et sa famille.

Akhda au centre, et sa famille. © Franck Foute pour JA

L’attention des autorités et de la communauté internationale s’est déplacée vers les zones anglophones. Pourtant, dans l’Extrême-Nord, les attaques attribuées à Boko Haram ont repris de plus belle.

Dès le lever du jour, Akhada se met à la tâche. Recroquevillé sur une petite chaise, il trie depuis deux semaines les grains de mil du sac placé tout près de lui. Un à un, il élimine ceux qui sont calcinés. C’est tout ce qu’il a pu sauver de sa dernière récolte depuis qu’un incendie a ravagé sa maison, le 13 février.

Ce jour-là, des membres du groupe jihadiste Boko Haram ont fait irruption dans son village de Kilda, une bourgade située non loin de Koza, dans la région de ­l’Extrême-Nord. Maisons, récoltes et cheptel ont subi la furie des flammes.

Des villageois ont été assassinés. « Ils ont tué mon cousin sous mes yeux, raconte-t-il. Il n’était que de passage au village pour rendre visite à la famille. » Avec ses deux femmes et ses deux enfants, il a trouvé refuge à Ldamtsai, dans la périphérie de Mokolo, le chef-lieu du département du Mayo-Tsanaga. Ils y occupent une pièce de 9 m2.

Recrudescence des violences

Ces derniers mois, des centaines de familles vivant dans les villages situés non loin de la frontière avec le Nigeria ont dû fuir leurs maisons en raison de la recrudescence des violences imputées à Boko Haram. Hidoua, Gochi, Mandaka, Tourou, Kolofata… La liste des localités attaquées depuis décembre 2019 ne cesse de s’allonger. Chaque fois ou presque, des incendies, des pillages, des kidnappings et des assassinats ont été signalés.

Ainsi, le 15 février, Ouzal, dans le Mayo-Moskota, a été complètement rasé. « Les Boko Haram sont arrivés ce jour-là vers 22 heures. Ils sont restés quatre heures. Ils ont tout brûlé sur leur passage, et lorsque les forces de défense sont arrivées, il n’y avait plus rien à sauver », rapporte un proche du gouverneur de la région. Selon un bilan officiel, trois personnes sont mortes dans l’attaque.

Dans les camps, la vie est encore plus dure

Dans les camps de déplacés de Mokolo, les arrivées sont quotidiennes, mais beaucoup préfèrent s’installer provisoirement dans les montagnes qui ceinturent la ville. « Certains veulent seulement qu’on mette leurs vivres à l’abri des intempéries en les gardant dans nos greniers, puis repartent. Dans les camps, la vie est encore plus dure », explique Marguerite, la propriétaire du local qu’occupent Akhada et sa famille.

Des collines de Mokolo, le chef-lieu du Mayo-Tsanaga, de nouveaux réfugiés affluent chaque jour.

Des collines de Mokolo, le chef-lieu du Mayo-Tsanaga, de nouveaux réfugiés affluent chaque jour. © Franck Foute pour JA

Il est loin le temps où la lutte contre Boko Haram était érigée en cause nationale et faisait l’objet d’une attention particulière de la part de la communauté internationale. Depuis la fin de 2016, c’est la crise anglophone qui concentre tous les regards.

Dans les rues de Maroua, la capitale de l’Extrême-Nord, la vie a repris son cours. Les souvenirs du couvre-feu et des patrouilles de blindés se racontent dans les bars du quartier de Domayo, où bières et musiques locales se consomment à satiété.

Régions reculées

Les médias sont, eux aussi, moins enclins à porter les nouvelles de ce « front » et préfèrent faire le récit des violences qui endeuillent, semaine après semaine, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest – seul le journal L’Œil du Sahel paraît faire exception.

L’enjeu, bien sûr, n’est pas le même. Il n’y a rien de commun entre Boko Haram, qui mène des attaques certes régulières mais contenues à certaines régions reculées, et la revendication séparatiste des « Ambazoniens ».

Le journaliste Saliou Aminou explique aussi que l’éloignement n’aide pas : « L’Extrême-Nord est loin du centre décisionnel, dit-il. Et ses élites ne portent pas toujours la voix des populations jusqu’à Yaoundé. » « C’est clair que ce n’est plus la grande effervescence, comme entre 2013 et 2015, confirme Yannick Assongmo, du quotidien Le Jour.

À l’époque, il ne se passait pas une journée sans qu’un quotidien ne titre sur les attaques de Boko Haram. Mais, depuis, l’actualité s’est diversifiée. Il y a eu le conflit en zone anglophone, mais aussi la crise postélectorale qui a focalisé l’attention. » De fait, la question de la lutte contre Boko Haram a été complètement éludée lors des débats organisés en amont des élections législatives et municipales de février dernier.

Patrouille d'intervention du Bataillon d'intervention rapide dans la périphérie de Mosogo, en mars.

Patrouille d'intervention du Bataillon d'intervention rapide dans la périphérie de Mosogo, en mars. © Reinnier KAZE / AFP

Les militaires nous ont dit qu’ils n’avaient pas reçu d’autorisation d’intervenir !

Aucune formation politique en lice ne l’a portée à son agenda ni n’a fait de proposition de sortie de crise. L’opposant Maurice Kamto, l’un des rares à avoir publiquement mentionné la résurgence des attaques et dénoncé le silence qui l’entoure, a finalement choisi de ne pas participer au scrutin.

Pour justifier son boycott, il avait notamment dit regretter que le président Paul Biya « [n’ait] pas estimé que la résolution du drame humanitaire suscité par la guerre contre Boko Haram [était] aussi importante que la tenue des scrutins ».

Du côté des victimes, on insiste sur la « passivité des forces de défense » – ce serait, à les en croire, l’une des raisons du retour en force de Boko Haram. Nico Seni, l’un des rescapés de l’attaque de Kolofata, affirme avoir vainement appelé au secours durant l’assaut : « Les militaires nous ont dit qu’ils n’avaient pas reçu d’autorisation d’intervenir ! »

« L’année passée, quand Kilda a été attaquée, l’armée était restée veiller avec nous, renchérit Akhada. Les Boko Haram avaient pris peur et n’étaient pas revenus. Mais cette fois les militaires ne sont pas passés [dans le village]. Les assaillants peuvent revenir à tout moment, c’est pour cela que nous sommes partis. »

Démobilisation des soldats

« Lorsque des hors-la-loi rentrent dans une localité, si la réponse des forces de l’ordre n’est pas immédiate, les populations auront tendance à quitter la zone », admet Roger Saffo, le secrétaire général des services du gouverneur de la région. Pourtant, l’intensité de la riposte déployée au plus fort de la crise par les forces de défense camerounaises et par leurs alliés de la sous-région a connu une réelle décrue.

Édouard Épiphane Yogo, spécialiste des questions de sécurité, évoque la suppression « de certains postes militaires » dans les villages ainsi que « la démobilisation » des soldats sur le terrain.

L’Extrême-Nord ressent également les effets du retrait des forces militaires tchadiennes qui étaient déployées au Nigeria voisin – 1 200 soldats, qui sont finalement rentrés chez eux au début de janvier. Les jihadistes sont désormais davantage libres d’opérer de part et d’autre de la frontière.

En l’absence de véritable soutien des autorités, le nombre de comités de vigilance, qui faisaient office de rempart contre Boko Haram, a également diminué, et ceux qui sont encore opérationnels ont perdu en efficacité. Ainsi, dans la commune de Mogode, le groupe d’autodéfense local ne compte plus qu’une dizaine de membres, contre plus de 250 au pic du conflit.

Si rien n’est fait, ils vont tous nous massacrer !

Pour ne rien arranger, le manque d’entretien, les pluies et la boue ont comblé des portions entières de la grande tranchée construite en 2017 par l’armée pour bloquer l’avancée des jihadistes. Désormais, racontent les habitants des villages alentour, elle sert surtout de voie de passage aux assaillants !

Les autorités camerounaises refusent pourtant « de tomber dans l’alarmisme ». « Nos forces de défense abattent un travail de titans, et la tâche n’est pas aisée, insiste Roger Saffo. La preuve : nous sommes engagés dans ce combat depuis 2014 et nous n’avons pas perdu 1 cm2 de notre territoire. »

Comme beaucoup de personnes déplacées, Akhada, lui, espère un sursaut national et une mobilisation d’ampleur, comme ce fut le cas en 2014. « Nous n’avons pas les moyens de nous défendre, martèle-t-il. Si rien n’est fait, ils vont tous nous massacrer ! »

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