Politique

Tunisie – Elyes Fakhfakh : « Nous sommes fragiles, mais je reste confiant »

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Mis à jour le 23 mars 2020 à 12h27
En réunion à La Kasbah, 
le 2 mars, avec son directeur 
de cabinet, Fethi Touzri (assis).

En réunion à La Kasbah, le 2 mars, avec son directeur de cabinet, Fethi Touzri (assis). © Nicolas Fauqué pour JA

Covid-19, conflit libyen, crise sociale, frilosité des investisseurs… Les dossiers chauds s’empilent sur le bureau d’Elyes Fakhfakh, le nouveau locataire de la Kasbah. Pourtant, le chef du gouvernement veut rester optimiste. Rencontre.

Pas de répit pour le nouveau chef du gouvernement tunisien, Elyes Fakhfakh. Aussitôt obtenu le vote de confiance à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), le voilà confronté à une première crise : le coronavirus et la menace que cela fait peser sur la saison touristique. Économiste de formation, il nous a reçu à Dar Dhiafa, où il a tenu des négociations marathon avec les partis pour composer son exécutif. Détendu et très sûr de lui, l’ingénieur de 47 ans se dit déterminé à mettre la Tunisie sur une nouvelle orbite.

Jeune Afrique : La Tunisie est-elle prête à affronter l’épidémie de coronavirus ?

Elyes Fakhfakh : Nous sommes extrêmement vigilants, avec un système de veille et de contrôle des voyageurs, la mise en place de protocoles, une sensibilisation de la population, ainsi que celle du corps médical. À ce jour, nous n’avons enregistré que cinq cas, alors que la Tunisie est un carrefour en Méditerranée. Toutes les précautions ont été prises pour endiguer ce fléau.

Vous avez été successivement ministre du Tourisme, puis des Finances. Comment préserver le pays des conséquences, notamment économiques, de cette épidémie ?

Nous quantifions actuellement ces conséquences à une perte d’un demi-point de croissance

De par la nature de sa structure économique (sous-traitance, transformation), la Tunisie sera affectée par les effets de l’épidémie qui se font déjà sentir partout dans le monde, notamment sur les places boursières. Nous quantifions actuellement ces conséquences à une perte d’un demi-point de croissance, mais cela reste tributaire de la durée de l’épidémie, de son évolution et de ses répercussions internationales.

Le contexte économique et social est tendu. Les Tunisiens n’ont plus confiance en leurs élus, pas plus que dans les institutions. Même scepticisme chez les investisseurs étrangers…

Pour rétablir la confiance, il faut être honnête et œuvrer avec transparence. Pour ce faire, dans le processus un peu atypique que nous vivons, j’ai proposé un contrat-feuille de route sur les orientations de l’action gouvernementale. Ce document est une synthèse entre la vision du président de la République, mon projet et l’approche des partis de la coalition, ainsi que celle des personnalités et des organisations nationales que nous avons consultées. À ce stade, produire autre chose qu’une orientation stratégique aurait été un leurre. Nous présenterons bientôt à l’ARP l’ensemble des actions, de projets et de chantiers. Détaillés et chiffrés. On ne peut plus se contenter de mesurettes et de réformettes.

À quoi est dû le ralentissement économique ?

Il est lié à l’essoufflement d’un modèle : nous ne parvenons plus à créer de la richesse, mais nous fabriquons de l’inégalité avec une redistribution qui fonctionne mal. Le supposé « dragon économique tunisien » de l’ancien régime était illusoire. La pauvreté augmentait, tandis que notre éducation et nos services publics étaient en perte de vitesse. Depuis se sont ajoutés le terrorisme, l’instabilité politique et sécuritaire… Cela a eu un impact sur l’économie, notamment sur le tourisme.

Le plus dur est derrière nous. La sécurité a été rétablie et, malgré les divergences, chacun respecte les institutions démocratiques

Mais le plus dur est derrière nous. La sécurité a été rétablie, notre économie ne s’est pas effondrée, nous nous sommes approprié la Constitution, l’union nationale est une réalité, et, malgré les divergences, chacun respecte les institutions démocratiques. À nous de lancer désormais les bons signaux aux investisseurs, qui préfèrent, pour la plupart, miser sur une démocratie. Nous sommes fragiles, mais je reste confiant : les fondamentaux de la Tunisie sont solides.

Comment attirer les investisseurs étrangers quand les chefs d’entreprise tunisiens sont eux-mêmes frileux ?

Une étude de l’Université de Birmingham sur les transitions démocratiques, menée dans treize pays, démontre que la réussite d’une révolution engendre un point de croissance de plus. L’implication du capital dans la révolution est essentielle. Cela n’a pas été tout à fait le cas jusqu’ici, mais ceux qui ont investi dans les régions sont satisfaits. Sur la dernière décennie, le montant des investissements est quasi égal à celui des trente dernières années.

Nous comptons aussi resserrer nos liens avec notre diaspora, au potentiel incroyable

Je reconnais que quelques freins existent ; il reste beaucoup à faire en matière d’infrastructures et de simplifications administratives. Nous comptons aussi resserrer nos liens avec notre diaspora, au potentiel incroyable. Et davantage associer notre diplomatie en inscrivant son action dans une logique économique et culturelle. Ce sont là deux axes pour restaurer l’image de la Tunisie.

Quelles mesures pourraient avoir un effet immédiat et donner envie aux Tunisiens de vous suivre ?

Je ne viens pas avec des recettes miracles mais du pragmatisme. Dès 2020, il faut réduire le sentiment d’insécurité au quotidien et agir sur le pouvoir d’achat. Des task forces œuvreront à la lutte réelle contre la corruption pour faire appliquer la loi, sans concessions ni stigmatisation. C’est d’autant plus faisable que nous ne sommes les obligés de personne. La démocratie, c’est aussi la force de la loi. Des indicateurs mensuels relatifs à nos actions seront publiés, par souci de redevabilité. Nous ferons en sorte de communiquer, d’être au contact des citoyens pour apporter des solutions à très court terme en ce qui concerne les dossiers prioritaires et pour bâtir, à moyen terme et à long terme, la Tunisie de 2040. Je m’engage, ainsi que mon équipe, à parler vrai, avec authenticité et sincérité.

Le chef du gouvernement tunisien, Elyes Fakhfakh, le 24 janvier 2020.

Le chef du gouvernement tunisien, Elyes Fakhfakh, le 24 janvier 2020. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Comptez-vous demander une trêve aux partenaires sociaux ?

La trêve ne se décrète pas. Ma logique est celle d’un projet national, de relance, de pacte social. Nous allons travailler ensemble sur des projets de fond et non des slogans. Discuter de cette vision et de sa traduction concrète aura pour conséquence la trêve. Bien que venant du monde de l’entreprise privée, je suis très proche de l’Union générale tunisienne du travail [UGTT].

L’une des premières étapes importantes de votre mandat est la rencontre avec le FMI, au printemps. Solliciterez-vous de nouveau son soutien ?

D’abord, nous avons un programme en cours que nous voulons achever dans les meilleures conditions. Le gouvernement a engagé tous ses efforts pour obtenir du FMI la sixième tranche – 1,3 milliard de dinars – du crédit octroyé en 2016. Nous avons encore besoin pour nos projets de financement bilatéral ou multilatéral, et nous envisageons de négocier un nouvel accord. Mais l’un de mes objectifs est qu’en fin de mandat nous ayons clôturé les programmes et que nous puissions aller sur les marchés financiers dans de bonnes conditions avec des taux intéressants.

Nous envisageons d’entrer de plain-pied dans la quatrième révolution industrielle par le biais du numérique et de l’énergie

Une politique ambitieuse nécessite des moyens, entre autres financiers. Les avez-vous ?

Les chantiers de la nation, socle de notre nouveau modèle économique, portent sur une grande réforme de l’État et sur sa mise en conformité avec la Constitution en matière de décentralisation, de renforcement du pouvoir local et de redéfinition des départements au niveau central. Je veux aussi mettre le paquet sur l’éducation et la santé. Nous envisageons d’entrer de plain-pied dans la quatrième révolution industrielle par le biais du numérique et de l’énergie. L’ensemble sera financé en partie par le budget de l’État. Nous envisageons aussi avec mon équipe un roadshow spécifique pour lever des financements. Un fonds ad hoc, constitué de ressources exceptionnelles, sera mis sur pied.

Envisagez-vous des privatisations, totales ou partielles, d’entreprises publiques ?

Je crois au service public. Il faut le sauver sans être dogmatique, et faire preuve de courage. Chaque cas est particulier, aussi chacun doit être résolu sans tabou. Certaines entreprises stratégiques – je pense notamment au transport et à l’énergie – doivent être sauvées pour ne pas affecter le citoyen. Préserver certains secteurs requiert du financement. Préserver certaines entreprises, ou créer de nouvelles entités requiert d’en céder d’autres. La logique doit être celle d’un État qui investit, crée des filières, cède et réinvestit.

Lors de votre investiture, vous avez assuré que vous respecteriez les accords, notamment avec l’Union européenne. Certains de vos partenaires politiques s’opposent à un accord de libre-échange. Comment gérer ces antagonismes ?

Notre feuille de route précise deux principes dans le cadre des discussions sur cet accord, l’Aleca : d’un côté, une vraie évaluation de l’accord de 1995, de l’autre, la réciprocité, qui prendrait la forme d’un codéveloppement issu d’une vision partagée. Que voulons-nous faire de ce bassin méditerranéen à l’horizon 2050 ? La réponse doit être commune. Les projections démographiques imposent de trouver des solutions concertées. Mes partenaires politiques sont d’accord avec cette approche.

Qui de l’Afrique ?

C’est une continuité, un partenaire, un marché et un futur. Nous mettons le cap sur le continent, qui comptera 1 milliard de jeunes en 2050, quatre fois plus qu’en Europe et aux États-Unis. C’est un potentiel énorme, mais aussi un défi en matière de créations d’emplois. Il est temps pour nous de mettre en place une vraie stratégie africaine, car la Tunisie ne peut que participer à ce développement.

Nous pouvons mettre notre expérience, qui nous a valu le prix Nobel de la paix, au service de l’apaisement du conflit politique

À la frontière avec la Libye, les tensions demeurent. Quelles solutions envisagez-vous ?

C’est une priorité. La prospérité et la sécurité de la Tunisie sont intimement liées à celles de la Libye. Qui est bien plus qu’un pays voisin. Nous pouvons mettre notre expérience, qui nous a valu le prix Nobel de la paix, au service de l’apaisement du conflit politique. Les opportunités d’affaires sont secondaires, l’important est d’abord de reconstruire et de restaurer un État unifié. Et d’apporter ensuite toute l’aide pour rebâtir l’administration. En associant l’Algérie, nous pourrions rapprocher nos législations, dans une logique de construction du Maghreb.

Où en sont les relations avec Alger justement ?

Très bonnes, excellentes même. Mon homologue, Abdelaziz Djerad, a été le premier à me féliciter. Nos rapports, historiquement forts, ont été consolidés par la visite officielle du président de la République, Kaïs Saïed. L’Algérie vit aussi une transformation, avec sa spécificité. À cette étape, œuvrer à une meilleure intégration économique maghrébine est essentiel et pourrait être plus tard le socle d’un projet politique.

Le président Kaïs Saïed (à droite) a désigné l'ancien ministre des Finances Elyes Fakhfakh pour désigner le futur gouvernement.

Le président Kaïs Saïed (à droite) a désigné l'ancien ministre des Finances Elyes Fakhfakh pour désigner le futur gouvernement. © Présidence tunisienne

 

Comment vous présenteriez-vous à ceux qui vous connaissent peu, en Tunisie ou ailleurs ?

Je suis issu du privé, du monde apolitique. Je me suis engagé dans la révolution, convaincu de la nécessité de participer à la transition démocratique. J’ai rejoint Ettakatol, parti de l’opposition historique social-démocrate, avant d’occuper, pendant la Constituante, les postes de ministre du Tourisme puis des Finances. Au sein du parti dont je suis devenu président du conseil national, j’ai essayé de promouvoir les jeunes générations, pour apporter du sang neuf et des concepts nouveaux. D’où ma candidature à l’élection présidentielle en 2019.

Vous étiez en concurrence avec le président de la République lors de ce scrutin. Vous tirez votre légitimité de votre étroite collaboration avec lui ?

Avec le chef de l’État, nous partageons de nombreux points de vue, ce qui nous permet de travailler sereinement

De même qu’il y a un seul État, il n’y a qu’un seul exécutif et qu’un seul législatif. Avec le chef de l’État, nous partageons de nombreux points de vue, ce qui nous permet de travailler sereinement. Nous faisons équipe pour orienter et coordonner l’action gouvernementale. Un gouvernement de rupture, que j’ai pu constituer grâce à ma proximité avec toutes les familles politiques et à ma connaissance des acteurs, tirée de mon expérience passée.

Le soutien que vous apportent des partis aux idéologies différentes ne risque-t-il pas de se traduire par une nouvelle instabilité ?

Le risque existe toujours, mais, à titre personnel, je crois en notre réussite. Réunir ces formations était en soi un challenge. Il y a six mois, personne n’aurait imaginé que des leaders de partis centristes et conservateurs participent ensemble au gouvernement. Avec une large famille centriste et une autre conservatrice, le paysage politique tunisien de demain se met en place.

Comment composerez-vous avec l’opposition ?

J’ai œuvré pour qu’on en finisse avec le consensus. Il a été utile depuis la révolution, il prend aujourd’hui une autre forme avec deux familles qui vont gouverner ensemble. Mais la construction démocratique nécessite une opposition. J’espère que la nôtre jouera son rôle et sera constructive.

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